Vendredi noir - Combattre le démon du magasinage

À la fois activiste politique, comédien et chef spirituel, le révérend Billy, de son vrai nom William Talen, prêche à Times Square. « Notre but, c’est juste de permettre aux consommateurs de respirer et de réfléchir dix minutes à ce qu’ils sont en train d’acheter. »
Photo: Fred Askew À la fois activiste politique, comédien et chef spirituel, le révérend Billy, de son vrai nom William Talen, prêche à Times Square. « Notre but, c’est juste de permettre aux consommateurs de respirer et de réfléchir dix minutes à ce qu’ils sont en train d’acheter. »

Alors que le « vendredi noir » marque le point de départ de la frénésie des achats de Noël aux États-Unis, un homme essaye de faire entendre raison aux consommateurs : le révérend Billy et son « Église des derniers jours du magasinage ».

 

Octobre 2013. Une demi-douzaine de crapauds dorés envahissent le vestibule d’une succursale de JP Morgan Chase en compagnie d’un sosie blond d’Elvis entouré de plantes vertes. Février 2007. Un révérend d’une secte indéterminée et équipé d’un porte-voix de taille démesurée exorcise le contenu d’une tasse de café Starbucks. 1999. Un homme d’Église, blond californien, particulièrement bruyant et de grande taille occupe les locaux du Disney Store de Times Square sous prétexte que « Mickey Mouse est l’antéchrist, et que Pluto et Dingo sont ses anges de la mort ».

 

Voilà peut-être à quoi ressemblaient quelques-uns des 75 rapports d’arrestation concernant le révérend Billy au fil des vingt dernières années. De son vrai nom William Talen, cet artiste de performance s’échine depuis le milieu des années 1990 à sortir les consommateurs de leur « hypnose profonde ». À la fois activiste politique, comédien et chef spirituel d’une église « postreligieuse, urbaine et agnostique », ce preacher à l’épaisse chevelure blond décoloré est aujourd’hui entouré d’une chorale professionnelle, le Stop Shopping Gospel Choir, colonne vertébrale de la Church of Stop Shopping, littéralement « l’Église des derniers jours du magasinage ».

 

Dans sa ligne de mire se trouvent les grandes chaînes telles Starbucks, Toys R Us, ou Walmart, et plus largement « l’empire commercial de Wall Street ». Lorsqu’il n’est pas occupé à exorciser une carte de crédit, le révérend donne des spectacles musicaux, organise des tournées à travers le monde, ou écrit d’hilarants livrets pamphlétaires.

 

Jardin sauvage

 

« Je ne pensais pas que cette aventure durerait aussi longtemps », avoue-t-il aujourd’hui. Né en 1950 au Minnesota dans une stricte famille calviniste, c’est à San Francisco que l’artiste mène ses premiers combats. Il arrive à New York dans les années 1990 et s’installe dans une église reconvertie. En 1997, il rencontre son personnage pour la première fois. « Je sortais d’un boulot chez un traiteur et je portais encore mon costume blanc. Je me suis procuré un col de pasteur pour 5 $, et j’ai commencé à prêcher à Times Square. » À mesure qu’il se rapproche du magasin Disney, il peaufine son personnage et son discours, et récolte ses premiers fidèles au passage.

 

Depuis 2002, c’est la metteure en scène Savitri Durkee, également sa compagne, qui assure sa direction artistique. « Les performances étaient assez chaotiques. J’essaye de cultiver ce chaos, de le mettre en forme, un peu à la manière d’un jardin sauvage », explique-t-elle.

 

« Lors d’une bonne représentation, c’est tout à la fois de la politique, de la comédie, du théâtre et une expérience spirituelle », assure pour sa part le révérend. « Les spectateurs restent interloqués, ne comprennent pas. Ils ne peuvent pas nous étiqueter, alors ils ne peuvent pas nous acheter. »

 

« Earthallujah »

 

Avec le « vendredi noir », la journée de toutes les promotions qui suit Thanksgiving et marque le début de la période des achats de Noël aux États-Unis, autant dire que Talen va avoir du pain sur la planche. La frénésie des consommateurs est alors telle qu’en 2008, un employé de Walmart est mort, piétiné par une foule enragée.

 

« Quand on brise leur carapace de consommateur, les clients se rendent compte qu’ils étaient endormis. Certains ont peur, mais d’autres applaudissent. » Un jour, un employé de Starbucks aurait même sauté par-dessus le comptoir pour se joindre à la chorale ! « Notre but, c’est juste de permettre aux consommateurs de respirer et de réfléchir dix minutes à ce qu’ils sont en train d’acheter. »

 

Pour autant, le révérend Billy reste plutôt positif quant à l’évolution des moeurs. « Il y a de plus en plus de jeunes fermiers bio, de magasins d’occasion, ou de troc. Grâce à Craigslist, les gens se font à nouveau confiance et se rencontrent en personne pour échanger », remarque-t-il.

 

Désormais, c’est l’environnement qui est au centre de ses préoccupations. Le « Rev » ne sort plus sans ses crapauds dorés, une espèce récemment éteinte. Sa dernière intervention en date ? Un prêche à Coney Island contre les changements climatiques, au cri d’« Earthallujah », et avec de l’eau jusqu’au cou. « La vie terrestre est notre être suprême, et nous essayons d’être comme elle, surprenante et imprévisible. »

 

Où s’arrête le personnage et où commence le révérend ? « En dix ans avec la chorale, il y a eu des morts, des naissances et des mariages. Nous sommes devenus une vraie communauté. Alors, à notre grande surprise, nos chansons ont cessé d’être des parodies, et le révérend Billy est devenu un véritable pasteur. Aujourd’hui, notre activisme politique puise sa force dans notre communauté. »

 

Le Stop Shopping Gospel Choir est actuellement en représentation chaque dimanche jusqu’au 22 décembre au Joe’s Pub, à New York. À moins que le révérend ne perde son prochain procès le 9 décembre. Il risque un an de prison pour avoir semé la panique dans une succursale de JP Morgan Chase… en compagnie d’un ballet de crapauds dorés.

6 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 29 novembre 2013 07 h 31

    Génial!

    N'y a-t-il donc que les USA pour accoucher de personnages aussi flamboyants?

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 29 novembre 2013 07 h 50

    Le piège

    Consommer, acheter des objets inutiles, c'est aider l'économie. Moins consommer, vivre intelligemment, c'est nuire à la santé économique.

    Si les Québécois achetaient toutes les cochonneries offertes par la publicité, il n'y aurait pas de déficit. En bref: la prospérité, c'est les dettes.

    L'économie moderne, c'est un chat qui court après sa queue.

    Desrosiers
    Val David

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 novembre 2013 10 h 45

      Bien sûr qu'il y aurait un déficit. Mais au lieu d'être le déficit de l'État, ce serait celui des individus. Dans le deux cas, on peut que le Québec n'a pas les moyens de sa consommation.

      En fait, même ça n'est pas vrai, parce que ce déficit est financé pas d'autres Québécois, non?

  • Renaud Blais - Inscrit 29 novembre 2013 10 h 42

    Le dieu économie

    Et si l'économie s'écroulait, ext-ce que nous cesserions d'en mobiliser tous les bulletin de nouvelles. Non ce serait le contraire, nous en serions encore plus inondé. L'intérisme économique est plus néfaste que tous les autres intégrisme.
    Quand nous cesserons d'être obnubilé par le dieu économie et que nous cesserons de surconsommer, après le choc (un de plus ou de moins) nous passerions peut-être enfin à autre chose.
    - La santé de la planète,
    - La santé mentale, pour ceux qui n'en peuvent pas de tenter de suivre la cadence d'enfer et décrochent.
    Et comme le claironnent les tenant de la seule vision économique du monde, l'économie doit être libre. De tout financement public.
    Renaud Blais
    Québec

    • Benoît Gagnon - Inscrit 29 novembre 2013 12 h 11

      Dire que l'économie est néfaste revient à dire que "l'environnement", ou encore "la politique" sont des choses néfastes. Hors, ce sont des choses neutres; des mots qu'on emploi pour définir. Ces n'est pas l'économie qui est néfaste, c'est la façon dont on la gère. Dans ce cas-ci, on parle d'une économie capitaliste néo-libérale. Il existe des dizaines d'autres manières connues de gérer une économie et bien d'autres que nous ne connaissons pas encore.

      "Économie : Ensemble des activités d'une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses."
      (Larousse)

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 novembre 2013 12 h 09

    Le nouveau Billy Graham

    Quel sympathique personnage! Dans la même veine, un sage m'a dit hier :«les dettes des uns forment le capital des autres». Il a raison le preacher : la consommation à outrance endette non seulement le consommateur, mais aussi la planète entière qu'on consume en bebelles inutiles qu'on met à la poubelle par la suite. Les sacs et autres objets de plastiques empoisonnent l'océan et ses habitants. Et Laure Waridel ne nous a-t-elle pas dit, elle «acheter c'est voter». Alors votons pour la planète, pas pour enrichir tous les Wall Mart de ce monde.