Le récit d’une survivante d’Hiroshima

Le Mémorial de la Paix d’Hiroshima, ou Dôme de Genbaku, photographié lundi au coucher du soleil. Ce bâtiment fut le seul à rester debout près de l’épicentre de l’explosion de la première bombe atomique lancée sur le Japon, le 6 août 1945, à 8 h 15.
Photo: Agence France-Presse (photo) Toru Yamanaka Le Mémorial de la Paix d’Hiroshima, ou Dôme de Genbaku, photographié lundi au coucher du soleil. Ce bâtiment fut le seul à rester debout près de l’épicentre de l’explosion de la première bombe atomique lancée sur le Japon, le 6 août 1945, à 8 h 15.

Setsuko Thurlow se souviendra à jamais du 6 août 1945. Ce jour-là, sa vie a basculé lorsque les Américains ont lancé la première bombe nucléaire, dans l’histoire de l’humanité, sur la ville d’Hiroshima, au Japon. « Il était 8 h 15 lorsque j’ai été éblouie par un immense flash blanc qui a traversé la fenêtre de mon bureau », commence doucement Setsuko, en ce samedi matin d’été, assise confortablement dans son salon à Toronto. À 82 ans, cette rare survivante d’Hiroshima, qui a immigré au pays en 1955, a encore de la difficulté à raconter sa terrible histoire même si elle n’avait que 13 ans à l’époque.

 

« Tout ce dont je me souviens, c’est la sensation de flotter dans les airs au moment de l’explosion. Puis ce fut le silence total, l’obscurité. J’étais couchée dans des ruines, je ne pouvais plus bouger, j’avais un étrange sentiment de sérénité, comme si la mort venait. Et puis, j’ai commencé à entendre mes copines de classe crier maman et une voix d’homme est venue me sortir de ma torpeur », raconte-t-elle avant de prendre une petite gorgée de son thé.

 

« De peine et de misère, j’ai réussi à me lever, tout était en feu autour de moi, on nous criait de nous enfuir vers les collines, mais c’était l’horreur autour de nous. Il y avait des morts-vivants partout, des gens nus, brûlés vifs, qui se promenaient avec la peau en lambeaux et les yeux sortis de leurs orbites. Ces images de fantômes sont restées à jamais gravées dans ma mémoire », dit-elle avec autant de précision, même si 68 ans ont passé depuis.

 

Pour Setsuko, il est impossible d’oublier Hiroshima. Il est impossible d’oublier qu’en une fraction de seconde, des centaines de milliers de vies ont été détruites, qu’une ville entière a été rasée et que plusieurs générations ont souffert des radiations pendant des décennies.

 

« Je n’ai pas vu le champignon, mais j’étais à un kilomètre et demi de l’épicentre où la température est montée jusqu’à un million de degrés. C’est un miracle que j’aie survécu. Après l’explosion, j’ai retrouvé mon père et ma mère qui étaient heureusement en dehors de la ville, mais ma soeur et mon neveu de quatre ans ont été complètement brûlés. Ils étaient méconnaissables, on a réussi à savoir que c’était ma soeur grâce à une barrette qu’elle portait dans ses cheveux », souligne Mme Thurlow avec un trémolo dans la voix.

 

À ce moment-là, elle n’avait toujours aucune idée qu’une bombe nucléaire venait d’être larguée sur Hiroshima. Elle savait encore moins que cette bombe était appelée Little Boy. Tout ce qu’elle a entendu dire quelques jours plus tard, c’est qu’une nouvelle arme venait d’être testée par les États-Unis.

 

« On ne savait vraiment rien, mais j’ai vu son impact, j’ai entendu pendant des jours des gens réclamer de l’eau et crier de douleur. C’est assez pour savoir que cette arme peut détruire l’humanité », mentionne Setsuko qui est devenue une fervente militante pour l’abolition des armes nucléaires dans le monde. « Tant que les puissances en auront, il y aura toujours des risques que ça se reproduise, que quelqu’un quelque part décide de l’utiliser et nous anéantisse à jamais », dit-elle en critiquant du coup toutes les stratégies de dissuasion nucléaire.

 

« C’est absurde de croire qu’en acquérant la bombe nucléaire, un pays court moins de risques d’en recevoir une parce que son opposant va craindre d’en recevoir une en retour. Ce qu’il faut c’est que les États les éliminent complètement », estime Mme Thurlow, avouant qu’elle trouve « hypocrite » la communauté internationale qui critique la Corée du Nord ou encore l’Iran qui menace de se procurer l’arme nucléaire.

 

Que fait le Canada ?

 

« Les pays nucléaires ne sont pas en train de se débarrasser de leur armement, ils ne montrent pas l’exemple. Alors de quel droit peuvent-ils donner des leçons ? », demande-t-elle avant de s’emballer à nouveau. « Et puis, au Canada, que faisons-nous pour éviter qu’une autre attaque nucléaire ne se reproduise ? Le gouvernement Harper ne parle jamais de cet enjeu et pourtant, nous devrions tous être préoccupés des risques de l’existence de telles bombes », affirme Mme Thurlow, qui se fait un devoir de rappeler, tous les 6 août, mais aussi le reste de l’année, les conséquences d’une attaque nucléaire sur la population civile.

 

« Cent quarante mille personnes sont mortes en 1945 après l’attaque d’Hiroshima, mais des milliers de personnes ont aussi été gravement malades et de nombreux enfants sont nés déformés », rappelle à juste titre Setsuko.

 

« Pendant des années, j’ai examiné mon corps tous les jours pour m’assurer qu’il n’y aurait pas quelque chose qui apparaîtrait. Aujourd’hui, j’y pense beaucoup moins, mais lorsque j’ai voulu avoir des enfants, c’était terrible. Il n’y a pas une femme qui veut mettre au monde des enfants qui n’ont pas de bras ou de jambes. Il fallait jouer à la roulette russe et j’ai été chanceuse, j’ai eu deux garçons en santé et je n’ai pas trop souffert des radiations malgré quelques petits problèmes de santé », explique Setsuko en avouant tout de même que sa vie a été marquée par Hiroshima.

 

« C’est vrai qu’on finit un jour par moins y penser parce que ça ne peut pas toujours être à l’avant-plan. Mais on passe sa vie à chercher un sens à ce qu’on a vécu. Moi, j’ai passé des années à me demander pourquoi je n’avais pas versé une larme lorsque c’est arrivé. C’était la fin du monde et pourtant, je n’ai pas pleuré. J’ai compris bien plus tard, parce que j’ai fait des études en travail social, que les êtres humains ont des mécanismes de défense qui leur permettent d’affronter l’inimaginable. Heureusement qu’on les a, parce que je n’aurais jamais survécu à Hiroshima. »

19 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 6 août 2013 07 h 14

    Ce n'était pas la première bombe

    La première bombe à avoir explosé l'a fait au Nouveau-Mexique; elle s'appelait Gadget, et on voulait tester cette technologie avant de s'en servir.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 août 2013 08 h 42

    Lanéer... explosée?

    La différence est là. La bombe dont vous parlez, la première, n'a pas été lancée sur le Nouveau Mexique, on l'a fait exploser, tel que vous le mentionnez d'ailleurs. Dans l'article ce n'et pas pour rien qu'on emploi le mot "lancé".

    Il ya eu la première bombe, qu'on expérimentait, et l'autre première bombe, asssassine, qui a été lancée. Idem en médecine pour les greffes d'organes, testées sur des animaux puis réalisées sur des humains.

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 août 2013 10 h 49

      On ne parle pas de la première bombe lancée, mais simplement de la première bombe. La première bombe a été installée sur une structure, et la deuxième a été lancée (ou plutôt jetée) sur une ville.

      Si on avait écrit «la première bombe à avoir été lancée sur une ville», ç'aurait été juste.

  • Michel Coron - Inscrit 6 août 2013 09 h 22

    La fin du monde ?

    Pas besoin de Dieu. Les hommes s'en chargeront bien. il y a la bombre, le carbone, les drones.

    • France Marcotte - Abonnée 6 août 2013 16 h 28

      Si les hommes éprouvent tant le désir de se détruire, pourraient-ils ne pas entraîner les femmes et les enfants avec eux, svp?

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 août 2013 12 h 07

      Madame Marcotte, vous faites preuve du sexisme le plus éhonté en affirmant que les hommes veulent telle chose et les femmes, telle autre.

  • Colette Tremblay - Inscrite 6 août 2013 09 h 34

    Gadget vs. Little Boy

    Gadget a précédé Little Boy selon vos dires. En quelle année? J'aimerais savoir pour documenter l'histoire de ma famille (ma mère qui a eu une tumeur au cerveau a séjourné au Nouveau-Mexique en 1952). Merci beaucoup M. Auclair.

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 août 2013 10 h 57

      16 juillet 1945, à 5 h 29 Moutain War Time.
      Les autres tests américains ont ensuite eu lieu au Nevada (on allait même à Las Vegas pour les voir... de loin) et dans des îles du Pacifique.

      Pour avoir une idée générale: http://youtu.be/NQ1ApOa9tgA

  • Gilbert Talbot - Abonné 6 août 2013 09 h 52

    La menace est toujours présente.

    «Quand les hommes vivront d'amour, il n'y aura plus de bombes nucléaires, mais nous nous serons morts ma soeur», chanterait Raymond Lévesque. Heureusement madame Setsuko Thurlow est encore vivante pour nous rappeler notre devoir de mémoire. Madame Thurlow nous ramène aussi à notre devoir de citoyen de s'opposer à toutes les bombes nucléaires entreposées dans les arsenaux de la planète, car la menace est toujours là.

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 août 2013 12 h 33

      Malheureusement, même si on détruisait toutes les bombes, on sait maintenant comment les fabriquer et quelqu'un pourrait en faire de nouvelles.