Zoom sur la sieste - Zzzzzzzzzzz sur la job

La sieste est un brin à contre-courant dans notre culture nord-américaine de la performance, connectée 24/24.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La sieste est un brin à contre-courant dans notre culture nord-américaine de la performance, connectée 24/24.

Dans la collégiale ambiance du Devoir, les rarissimes fois où un collègue s’endort inopinément à son bureau, un autre le prend en photo et ça passe à ça de se retrouver sur Facebook. Si on encourage les enfants et les aînés à siester, en milieu de travail il est presque mieux vu de passer sa pause à flâner sur le Tumblr Animals Taking Naps que de fermer les yeux pour se recharger le coco.


Pourtant, les personnes célèbres en ont fait le pilier de leur journée. Winston Churchill avait besoin de ses deux heures, alors que Salvador Dalí préférait les roupillons à la va-vite, quelques secondes ou une minute au plus lui permettaient de trouver l’inspiration. Le duc d’Édimbourg, prince Philip, a même installé un lit dans sa caravane servant au transport des chevaux, au cas où.


Activiste du sommeil, Arianna Huffington a favorisé l’aménagement de très courues salles de repos dans les couloirs du groupe média Huffington Post, dont elle est l’éditrice en chef… bien que le Huff Québec confirme que l’initiative ne s’est pas rendue jusqu’aux siens.


La sieste est un brin à contre-courant dans notre culture nord-américaine de la performance, connectée 24/24. Depuis les années 1960, l’être humain a perdu une heure de sommeil par nuit. Si les sept heures conviennent aux uns, les autres qui ont la batterie interne sous le 20 % rendus à 14 h envient les Espagnols davantage pour la pause-repas de trois heures que pour la météo (quoique, ces jours-ci…). Mais ils seront déçus d’apprendre que même l’auguste siesta est une espèce menacée : les commerçants profitent désormais de ces lucratives heures pour rester ouverts, crise économique oblige.

 

Du bien-fondé de «dormir là-dessus»


Pourtant, s’assoupir est bénéfique sur plusieurs aspects, remarque Valérie Mongrain, directrice de laboratoire au Centre d’études avancées en médecine du sommeil de l’hôpital Sacré-Coeur. « Les fonctions du cerveau vont être bonifiées ou favorisées par un bon sommeil. Que ce soit pour rester alerte le temps d’une conférence ou d’un film, la sieste nous aide aussi à gérer nos humeurs en ajoutant un délai qui nous permet de mieux réagir. »


En période d’apprentissage, les études sur le sommeil ont démontré que cette torpeur facilite l’intégration des connaissances, le redistribuant dans les bonnes régions du cerveau (hey, les étudiants, c’était pour vous, ça). La sieste améliore même la productivité - mot magique pour les employeurs ici.


La NASA aimerait beaucoup que ses patrouilleurs de l’espace fassent leurs nuits de huit heures avant de reprendre le volant de la machinerie lourde, sauf que leurs observations montrent que les astronautes dorment jusqu’à deux heures et demie de moins que sur Terre. Tenus éveillés par les bruits étranges du cosmos, ou, dans le cas du divertissant commandant twittosphérique Chris Hadfield (@Cmdr_Hadfield), par une occasion photo. Cela dit, la NASA a conclu qu’une sieste de 26 minutes augmente de 34 % la performance de ses pilotes et de 54 % leur vigilance.


D’ailleurs, dans le rayon du vol, cette vigilance est primordiale, c’est pourquoi une entreprise comme NAVCanada, qui contrôle le trafic aérien, a une gestion exemplaire de la fatigue. Elle encourage ses contrôleurs à siester dans des sièges inclinables aussi moelleux que des cumulus, et puisque la stratégie est propulsée par les hauts dirigeants, « aucun stigmate n’est rattaché au fait de faire la sieste pendant la pause », affirme Ron Singer, porte-parole de la société privée.


Ce n’est pas le cas de tous les patrons, bien que les entreprises de la nouvelle vague aménagent des coins détente rembourrés de fauteuils de fantaisie et de tables de ping-pong pour le bien-être et le rendement de leurs équipes. Sieste ou pas, les employeurs tentent de toutes les façons d’attirer le personnel, constate Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec (CPQ).


« La performance d’une entreprise dépend d’ailleurs de sa capacité à retenir la meilleure main-d’oeuvre qui soit », dit-il à l’autre bout de son main-libre. Le boss des boss observe surtout que les gens veulent maximiser leur temps au travail. « Dans ce sens, la sieste ne correspond pas nécessairement à leurs besoins. Dans les endroits où les horaires peuvent être variables, ils vont préférer travailler de façon beaucoup plus intense pour pouvoir se libérer plus rapidement. »


Sans offrir une pièce spéciale pour ce faire, le CPQ, en tant qu’environnement de travail, accepte les pauses d’assoupissement. Amusé et surpris par la question, M. Dorval admet qu’il existe bel et bien un Lazy-Boy dans leurs bureaux pour remettre sur le piton l’employé qui souffre de troubles du sommeil. Les patrons et les gens d’affaires connaissent bien l’importance du sommeil : ils forment même la principale clientèle de la nouvelle « sieste énergisante » du Spa Eastman à Montréal. À 45 $ les 30 minutes de dodo supervisé dans les bras d’une chaise spéciale, les siesteurs retrouvent Morphée sans même délousser leur cravate, dans une pièce parfumée à la lavande et aux conifères. Ce luxe est cerisé d’un réveil musical ponctué de délicates vibrations scientifiquement approuvées, et paraît que c’est doux, doux, doux.


Pour ceux résignés à sombrer sous les effluves du tapis industriel et à se faire bardasser par l’alarme Marimba pour ne pas rater une téléconférence, il est plus aisé de s’allonger. Moins il y a de chichis, mieux c’est, alors la tête sur le clavier fait aussi le travail. Des employés opteront pour le confort du siège passager dans leur berline stationnée, s’allongeront sous le bureau ou squatteront la salle de réunion pour revenir en force à la tâche.


Contrairement à la NASA, Mme Mongrain, aussi professeure sous octroi au département de psychiatrie de l’Université de Montréal, ne reconnaît pas de durée précise à la sieste parfaite mais avise que le fait de se lancer dans un repos de deux-trois heures en fin de journée risque d’avoir des conséquences sur la nuit de sommeil. « Mieux vaut ne pas se poser trop de questions. Il faut plutôt se laisser aller, prendre le temps qu’on a et se mettre un petit réveil pour retourner à nos activités. »


Ceux qui préfèrent carburer à la caféine et au darjeeling ne bénéficieront pas des avantages uniques au fait de « tirer la plogue », mais la doctorante du sommeil soutient qu’il ne faut pas rouler à fond de train toutes les heures de la journée et qu’il est essentiel de s’arrêter. Es-sen-tiel.


Surtout, sachant que le travail sédentaire devant un écran est aussi nocif pour la santé que la cigarette, l’alcool et la pizza à croûte farcie de saucisses à hot-dog de Pizza Hut, il est toujours bien de ventiler, en songes ou en pensées.
 


Le Devoir

(… qui n’a pas de salle de repos, mais dont l’ancien fumoir sert de graaaand walk in où reposent chaussures et manteaux.)

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Ce texte a été modifié après publication

3 commentaires
  • Nicolas Blackburn - Inscrit 25 janvier 2013 09 h 08

    Le meilleur des monde

    Je viens de terminer la lecture du livre «Le meilleur des mondes». À lire le paragraphe sur la sieste énergisante du Spa Eastman, on se croirait catapulté dans cet univers étrange mais non étranger de bonheur controllé et de performance régulée, créé par Aldous Huxley...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 janvier 2013 15 h 46

    Dr^le et beau

    Bonjour. J'ai trouvé ce texte très drôle et ma foi, très bien écrit; une façon d'attirer et de maintenir l'attention, du moins, la mienne! Il y a des sous-entendus comiques et je sens une joie de vivre " au-dessus" des affaires.
    J'ai par ailleurs siesté 25 minutes, donc, théoriquement, ce commentaire devrait être accepté.:)

  • Denis Paquette - Abonné 26 janvier 2013 01 h 52

    Des gens du soir et des gens du matin.

    Madame merci pour votre texte, toutes entreprise qui se respecte aujourd'hui, savent ca, surtout celles qui demandent des efforts intellectuels. L'industrialisation nous a habitué a un découpage particulier de la journée, mais rien ne dit que c'est le meilleur. Peut etre y a-t-il des gens du matin et des gens du soir, peut etre y a-t-il des coureurs de longues distances et des coureurs de courtes distances. On est encore loin d'une vision clair de ces différences. Mon intuition est que que la bio énergie diffère chez chacun.