Tourisme - Au cimetière, en vacances

Parmi les pierres tombales du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, de Montréal, le visiteur peut apercevoir celle du poète Émile Nelligan. Ce cimetière constitue le plus grand lieu de sépulture au Canada.
Photo: François Pesant - Le Devoir Parmi les pierres tombales du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, de Montréal, le visiteur peut apercevoir celle du poète Émile Nelligan. Ce cimetière constitue le plus grand lieu de sépulture au Canada.

Un peu plus d’un an avant sa mort, la journaliste et écrivaine Hélène Pedneault déplorait, dans un texte paru dans Le Devoir, l’absence d’indications permettant, dans les cimetières québécois, d’honorer la mémoire de « nos chers disparus ».

« Un jour, je me suis demandé où était enterré Gaston Miron. Je ne le savais pas. Après enquête, j’ai découvert qu’il était enterré à Sainte-Agathe, où il est né. René Lévesque n’est pas à New Carlisle, où il est né, mais au cimetière de Sillery, écrivait-elle. Quand je vois à quel point les Français prennent soin de leurs morts, à quel point ils en sont fiers, je me dis qu’il nous manque quelque chose d’important chez nous. »


Hélène Pedneault est morte depuis près de quatre ans déjà, mais son souhait commence peut-être à être exaucé. La Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal vient en effet de publier le Guide des cimetières du Québec, qui recense les 1800 cimetières de différentes confessions du Québec, protestante, catholique, juive, etc.


En fait, le tourisme de cimetières, et le nécrotourisme, qui englobe le tourisme lié à des lieux de tragédie comme les camps de concentration d’Auschwitz par exemple, Ground Zero à New York ou Hiroshima, au Japon, serait en expansion dans le monde. L’University of Central Lancashire, en Grande-Bretagne, a même depuis 2005 son Institut de recherche sur le tourisme noir. Certains grands cimetières du monde sont d’ailleurs des destinations touristiques prisées : le cimetière du Père-Lachaise, de Paris, par exemple, où l’on peut se recueillir tant sur la tombe de Jim Morrison que sur celle de Molière. Au Mexique, la visite des cimetières fait partie de la traditionnelle célébration de la fête des Morts, à la fin du mois d’octobre. En Europe, la route des cimetières, soutenue par l’Association des cimetières significatifs d’Europe, a reçu en 2010 la mention d’Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe.


Si le Guide des cimetières du Québec ne s’attarde pas à détailler les tombes d’intérêt de chacun des sites, il propose tout au moins une balade dans l’histoire et de courts textes sur différents aspects de l’histoire des cimetières. On apprend par exemple que le site archéologique Lambert, à Saint-Nicolas, près de Québec, contient une sépulture de tradition Meadwood remontant à 3000ans. Il semble d’ailleurs que le même site ait de nouveau servi de lieu d’inhumation 2600ans plus tard, soit vers 1625. « À cette occasion, une jeune femme fut ensevelie dans une fosse peu profonde avec divers objets d’origine européenne, dont des chaudrons de cuivre et divers outils de fer », écrit à ce sujet l’anthropologue Yves Chrétien. Mario Brodeur, qui a dirigé l’ouvrage, explique la distinction entre cimetières paroissiaux et cimetières ruraux. Les premiers, les plus anciens, sont en général adjacents à l’église ou à proximité. Les seconds se sont développés plus loin des églises à partir de 1850, alors que la proximité entre le cimetière et l’église est découragée par les instances responsables de la santé publique.


Un cimetière du Québec en France


On apprendra aussi la présence d’un cimetière du Québec en France, abritant les corps des membres du 22eBataillon canadien-français et du 24eBataillon du Québec, dans le département du Pas-de-Calais, à 15 kilomètres au sud-est d’Arras. S’y trouverait entre autres la sépulture du lieutenant Louis-Stanislas Vien, le beau-père de Félix Leclerc. « Difficilement accessible et méconnu, le cimetière du Québec reçoit très peu de visiteurs », commente Jean-Yves Bronze, dans un texte sur les cimetières et la guerre. Quant au « cimetière du golfe », comme on appelait le secteur de l’archipel madelinot, de l’île d’Anticosti, et de la Côte-Nord, il a recueilli les dépouilles des victimes des nombreuses catastrophes maritimes qui s’y sont produites du xviie au xixe siècle. La plus importante d’entre elles, celle de l’Empress of Ireland, « éventré par le Storstad en plein brouillard », écrit Lorraine Guay, est survenue en 1914, à 14 minutes au large de Sainte-Luce-sur-mer. « Depuis 1999, une bouée blanche indique que l’épave est bien classée historique et archéologique par le gouvernement québécois. Ce classement protège et commémore ce qui est devenu un lieu de sépulture pour 600 des 1012 victimes », écrit Lorraine Guay, qui signe aussi un texte sur le sujet dans le très beau livre Cimetières, patrimoine pour les vivants, publié en 2006 par les auteurs Jean Simard et François Brault, aux éditions GID.


Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, de Montréal, est quant à lui le plus grand lieu de sépulture au Canada, écrit Mario Brodeur dans le Guide des cimetières du Québec. Quelque 900 000 morts y dorment à l’ombre de quelque 90 000 monuments. Il y a quelques années, la Fabrique Notre-Dame de Montréal a publié un Répertoires de personnalités notoires, célèbres et historiques, permettant d’identifier les monuments funéraires qui leur sont destinés. On y retrouve autant Émile Nelligan que Robert Bourassa, le monument des Patriotes que celui de l’imprimeur Joseph Guibord, à qui on avait d’abord refusé l’accès au cimetière pour cause d’excommunication. « Mgr Bourget, usant de son pouvoir de lier et de délier, de bénir et d’anathématiser, déclara d’ailleurs le lieu de sépulture de Guibord à jamais“ interdit et séparé du reste du cimetière ” », peut-on lire dans le dictionnaire biographique du Canada en ligne.


La Fabrique Notre-Dame-des-Neiges est présentement à concevoir un répertoire beaucoup plus exhaustif des âmes qui peuplent son cimetière, et qui devrait être publié prochainement.


Plus humblement, certains petits cimetières du Québec présentent, sur des panneaux montés dans leurs allées, des éléments intéressants de leur histoire. Dans le joli cimetière paroissial de Sainte-Luce-sur-Mer, par exemple, battu par les vents du fleuve Saint-Laurent, on apprendra que la première personne à y avoir été enterrée était une petite fille répondant au nom de Luce.


Dans le texte qu’elle signait dans Le Devoir, Hélène Pedneault déplorait ne pas pouvoir aller visiter les sépultures de Pauline Julien, Gérald Godin ou Françoise Loranger, « qui ne sont pas dans un cimetière, mais sur des terrains privés ».


Quant à la sépulture d’Hélène Pedneault elle-même, on la trouve dans son patelin d’origine, dans un cimetière de l’ancien Jonquière, au Saguenay, où on peut rendre hommage à sa vivante mémoire.

6 commentaires
  • Maurice Morineau - Inscrit 1 août 2012 05 h 22

    Tourisme-Au cimetière en vacance.

    Alors, qu'en France40% de citoyens avouent ne pas partir en vacances,en Basse- Normandie , je vous invite à vous recuellir sur les cimetières militaires américains, anglais et allemands... La Normandie et ST-LO ayant "payés" un lourd tribut de la seconde guerre mondiale.Cordialement.

    • Jean-Guy Aubé - Abonné 1 août 2012 16 h 50

      En Normandie justement, sur un terrrain donné par la France au Canada, il y a une "Place Gérard Doré", un cimétière canadien du nom d'un jeune soldat canadien tué lors du débarquement de Normandie, un des plus jeunes, on dit qu'il n'avait que 16 ans et quelques mois, qui avait triché sur son âge pour pouvoir s'enroler dans l'armée canadienne afin de lutter contre la barbarie nazie. Plusieurs soldats canadiens morts en Normandie sont inhumés à cet endroit.

  • Maurice Morineau - Inscrit 1 août 2012 05 h 22

    Tourisme-Au cimetière en vacance.

    Alors, qu'en France40% de citoyens avouent ne pas partir en vacances,en Basse- Normandie , je vous invite à vous recuellir sur les cimetières militaires américains, anglais et allemands... La Normandie et ST-LO ayant "payés" un lourd tribut de la seconde guerre mondiale.Cordialement.

  • Yvon Bureau - Abonné 1 août 2012 09 h 38

    Pendant ce temps


    Merci pour ce texte fort intéressant, madame Montpetit.

    Pendant ce temps, après un art de vivre et un art de mourir, s’installe ici et là au Québec un art de disparaitre, en douceur, en privé, simplement, loin des grands centres de sépultures.

    Une de mes proches, décédée, de Lévis, nous avait donné comme directives de placer ses cendres à un endroit précis, dans le fleuve St-Laurent, à marée basse. Près d’une chapelle et face au Château Frontenac. Une cérémonie familiale a eu lieu. La marée montante est venue cueillir ses cendres, lentement et respectueusement, avec la tendresse du temps. Elle nous a dit : «Venez honorer ma mémoire aussi souvent que vous en avez le goût. Assoyez-vous. Écoutez les eaux et les vents. Ils vous feront ressentir ma présence. Je nagerai dans vos cœurs et dans vos esprits, j’habiterai tendrement vos mémoires. J’y nagerai, style LIBRE, enfin !».

    Le temps est arrivé pour nous réunir et pour créer de nouvelles façons de disparaitre. Privément. Collectivement. Pour faire mémoire autrement.

    Qui organisera un sommet sur la question ? Loin des grands intérêts, proches des dernières volontés/directives des finissants de la vie.

  • France Marcotte - Inscrite 1 août 2012 12 h 14

    Mythifier ses lieux

    Si nous étions vraiment libres et fiers, nous créerions nos propres mythes à même tout ce qui nous entoure, comme ici avec nos morts, nos cimetières auxquels on attribue de soi-même de l'importance, des textures, de la valeur.

    Souvent, je me demande pourquoi notre fleuve n'est pas plus librement, joyeusement source de légendes et de fantasmagories, lui qui est pourtant riche d'histoires et de personnages hauts en couleurs que le plus souvent nous ignorons.
    Non, on le contemple dans ce qu'il donne à voir, ses eaux tristes avant Québec, ses baleines à Tadoussac, ses vents de nostalgie.

    Notre mémoire n'est pas vivante, elle est plutôt triste, soucieuse, accablée.
    Nos territoires ne recouvrent pas assez leur possible dimension mythique, fabuleuse...je ne sais pas très bien comment le dire.

  • France Marcotte - Inscrite 1 août 2012 12 h 37

    L'esprit des choses

    Qu'avait lu Gaston Miron, justement, qui l'avait tant bouleversé en ouvrant au hasard un livre d'une petite librairie d'occasion de Montréal?

    «Un peuple qui n'a pas de légendes est condamné à périr de froid»... ou quelque chose s'en approchant.

    Le cimetière n'est pas qu'un cimetière, un fleuve n'est pas qu'un fleuve, les choses ne sont pas que fonctionnelles.

    Le Québec est riche de légendes à naître, dans chacun de ses villages, de ses cours d'eau pour ainsi tenir à l'écart les esprits malins.