Cinquante ans plus tard: les grands mythes de la Révolution tranquille -- 1- Quelle Grande Noirceur?

Maurice Duplessis serait-il le véritable père de la Révolution tranquille?<br />
Photo: Agence Reuters Archives Le Devoir Maurice Duplessis serait-il le véritable père de la Révolution tranquille?

Il y a un demi-siècle débutait la Révolution tranquille. Moment fondateur du Québec moderne, ou simple rattrapage d'une société minoritaire en Amérique du Nord? De la définition de cette période de réformes accélérées dépend la perception même du Québec d'aujourd'hui. Dans une série de quatre articles, Le Devoir explore quelques-uns des grands mythes de ce moment charnière de notre histoire.

Les révolutionnaires tranquilles ont sculpté sur mesure le mythe de la Grande Noirceur. Le temps serait-il venu de s'en débarrasser?

«C'est plus qu'un changement de gouvernement, c'est un changement de vie [...]. Le peuple méritait cette victoire. Malgré les chaînes, il a voulu se libérer de l'esclavage.»

Ces mots ne sont ni ceux de Martin Luther King, ni ceux d'Abraham Lincoln. Ils sont plutôt du premier ministre libéral Jean Lesage, qui décrivait en ces termes sa victoire du 22 juin 1960 mettant fin aux 16 ans de règne de Maurice Duplessis. Dès le début de ce qu'on nommera la Révolution tranquille, le ton était donné. Pour ses artisans, il s'agissait d'une rupture radicale, quitte à noircir un peu le tableau de tout ce qui les avait précédés.

Un demi-siècle plus tard, rares sont les historiens qui oseraient reprendre à leur compte les mots de l'historien Fernand Ouellet, pour qui «la Révolution tranquille marqua incontestablement pour les Québécois francophones le moment capital de leur entrée dans la modernité». Même un sociologue aussi critique du nationalisme d'avant 1960 que le sociologue Gérard Bouchard admettait en 2004 que sa génération avait «érigé un véritable barrage dans le cours du temps. Il fallait à tout prix que le Québec de 1960 inaugure un temps radicalement neuf, qu'il ne doive rien à son passé immédiat. Comme un bâtard, on ne lui reconnaissait pas d'ascendance».

Représentant d'une nouvelle génération d'historiens soucieuse d'exercer son droit d'inventaire, Éric Bédard juge que «les libéraux des années 1960 ont noirci le tableau en accréditant la thèse d'un Québec moyenâgeux. Ces idées ont été véhiculées partout et relayées par beaucoup d'intellectuels. Ces gens étaient détestés par le régime Duplessis. Ils ont rendu à Duplessis la monnaie de sa pièce en accréditant la mythologie de la Grande Noirceur»

Duplessis père de la Révolution tranquille?

On ne compte plus les affirmations selon lesquelles, le 22 juin 1960, date de l'élection de Jean Lesage, Séraphin Poudrier se serait tout à coup métamorphosé en jeune ingénieur diplômé de Polytechnique. Nous serions bien les premiers à entrer dans la modernité en Chevrolet, ironisait le sociologue Gilles Gagné. En 1960, le Québec est en effet très loin d'être un pays sous-développé. Il dispose d'une industrie manufacturière à la pointe du progrès et sa croissance industrielle n'a rien à envier à celle de l'Ontario. Il y a aussi belle lurette que sa population a déserté les campagnes pour la ville.

Un brin provocatrice, l'historienne Lucia Ferretti va même jusqu'à affirmer que le véritable père de la Révolution tranquille ne se nomme pas Jean Lesage, René Lévesque ou Paul Gérin-Lajoie, mais bien... Maurice Duplessis! «Sans les acquis des années 1940 et 1950, il n'y aurait jamais eu de Révolution tranquille. C'est une évidence. La Révolution tranquille ne pouvait pas naître de la cuisse de Jupiter», dit-elle.

Lucia Ferretti ne voit pas comment les successeurs de Duplessis auraient pu déclencher un grand mouvement de réformes sans la résistance forcenée de ce dernier aux empiètements d'Ottawa. «Duplessis n'a pas résisté dans tous les secteurs, mais il a résisté dans plusieurs comme celui de l'affirmation symbolique de notre identité. Ce n'était pas rien d'adopter le drapeau du Québec! On ne peut pas non plus imaginer l'État québécois des années 1960 sans l'impôt sur le revenu créé par Duplessis.» Duplessis livrera à ses successeurs un État certes sous-équipé, mais sans dette. Ce qui leur permettra de se lancer dans une vague de réformes sans précédent.

Ces nouveaux historiens pour qui la Grande Noirceur est de moins en moins une notion utile n'ont-ils rien à reprocher à Duplessis? Selon Ferretti, le point le plus noir du «cheuf» résidait dans sa manière de gouverner, qui était anachronique, discrétionnaire et arbitraire. C'était le patronage et le clientélisme érigés en système. «Cela, personne ne le conteste, dit-elle. Mais je ne suis pas sûre que le maccarthysme aux États-Unis et la Big Blue Machine conservatrice en Ontario ne valaient pas le duplessisme.»

La honte de nos pères


Parmi ceux qui condamnèrent radicalement le Québec des années 1950, on retrouvait aussi bien la revue Parti pris, pour qui le Québécois était un «colonisé», que les signataires du Refus global (1948) et les intellectuels de la revue Cité libre. Faut-il s'étonner que plusieurs des artistes qui signèrent ce manifeste ainsi que le principal animateur de Cité libre, Pierre Elliott Trudeau, décidèrent de faire carrière hors du Québec? Personne ne fut aussi tranchant que Trudeau, qui dénonça une nation «anémiée culturellement», «dépourvue économiquement», «attardée intellectuellement» et «sclérosée spirituellement» (Cité libre, avril 1962).

Dès 1956, le rédacteur en chef du Devoir André Laurendeau avait perçu dans le futur premier ministre «un Canadien français déçu des siens» et qui avait «honte d'avoir de tels pères». Cette perception du Québec des années 1950 aura un écho dans toutes les familles politiques. Dès 1969, le sociologue Fernand Dumont appela pourtant ses compatriotes à envisager Duplessis de manière moins passionnelle et plus détachée. «Peut-être, dit-il, que le moment est venu de le comprendre.» Il voyait dans ces condamnations sans appel un «alibi à notre société actuelle pour se définir négativement». Comme si la Grande Noirceur était la version moderne du porteur d'eau!

En 1977, lors du dévoilement de la statue de Maurice Duplessis devant l'Assemblée nationale, René Lévesque fut l'un des rares à user de son droit d'inventaire. Sans rien pardonner à la loi du cadenas et à la répression antisyndicale, il refusa de blâmer «ce lointain premier ministre» d'avoir aidé la classe agricole, accéléré le développement économique du Québec et réussi à faire baisser la taxation fédérale.

Pour Éric Bédard, il est plus que temps de rompre avec les jugements à l'emporte-pièce qui fondent le mythe de la Grande Noirceur et, du coup, celui de la Révolution tranquille. «C'est une chose de rompre avec le Canada français comme projet politique, le projet d'Henri Bourassa, ce Canada biculturel utopique, c'en est une autre de renoncer au Canadien français comme personnage et d'en avoir honte. C'est ce que je sens chez beaucoup de révolutionnaires tranquilles. Il y a de ça dans la mutation du Canadien français en Québécois. Le Canadien français, c'est le père ou le grand-père dont on a un peu honte. Ça a peut-être permis de mobiliser, mais ça nous a aussi coupés de nos racines.»

On comprendra que Lucia Ferretti ait vu d'un mauvais oeil apparaître depuis quelques années des critiques tout aussi radicales de la Révolution tranquille que celles qui avaient caractérisé l'époque de Duplessis. Comme si la Grande Noirceur avait soudain changé de camp et de génération.

«Au Québec, chaque génération a tendance à se construire sur le rejet de la génération précédente, dit-elle. C'est un peu cela qui nous tue. La génération de la Révolution tranquille s'est entièrement construite sur le rejet de ce qui existait avant elle. Si tout ce qu'on avait fait avant 1960 était mauvais, si on était tellement attardés, abrutis et sous la domination de l'autoritarisme politique et religieux, comment après ça avoir confiance en soi pour construire un pays?»
23 commentaires
  • Jean-François Trottier - Inscrit 18 septembre 2010 04 h 10

    Un instant!

    Wow les moteurs! Maurice Duplessis, le père de la révolution tranquille! Ce n'est pas ce que ses contemporains auraient dit! Le "désormais" de Paul Sauvé est passé à l'histoire pourquoi? Il y a assez d'histoires de filles mère abandonnées par leurs familles, d'abus de curés omnipotents qui se chargeaient de l'éducation, d'orphelins de Duplessis, de lois du cadenas pour voir qu'il y avait nécessité à cette "révolution". Il y a eu des racines avant? Et alors? Ce n'est pas le cas de toutes les révolutions?
    "Si tout ce qu'on avait fait avant 1960 était mauvais, si on était tellement attardés, abrutis et sous la domination de l'autoritarisme politique et religieux, comment après ça avoir confiance en soi pour construire un pays?» "
    Ça, c'est vraiment un beau sophisme. Si les gens font des révolutions, ce n'est certainement pas parce que tout avait été bien AVANT! En fait, faut que ça aille mal en maudit pour accomplir un tel geste de rupture.
    La contestation actuelle de la révolution tranquille n'a rien à voir avec ce mouvement global qui a chamboulé l'ordre économique, politique et religieux du Québec. L'opposition de droite qui s'attaque à la taille de l'état est partout. C'est le même combat que les démocrates des USA qui veulent de l'assurance-maladie vs les républicains qui voient des communistes partout.
    J'ai l'impression qu'après s'être attaqué au "je me souviens" dont ils ne se souviennent plus, à René Lévesque qui ne serait pas le père de la nationalisation de l'électricité (malgré ce que ses contemporains LIBÉRAUX de l'époque affirmaient) et à la fondation de Québec (qui serait par une curieuse déformation de l'espace-temps la fondation du Canada!), nos historiens révisionnistes ont décidé d'en émettre une autre.

  • Catherine Paquet - Abonnée 18 septembre 2010 07 h 24

    Il n'Y a rien comme un regard lucide sur le passé, mais aussi sur le présent.

    Il fallait pourtant avoir confiance en soiet en son gouvernement, pour s'engager, comme les Québécois l'ont fait dns autant de réformes et de grands projets.

    Les réflexions suivantes me semblent également très pertinentes.

    "Le grand vent de changement qui soufflait sur le Québec dans les années 60 soufflait partout en Occident. Plusieurs des réformes que l'on associe à la Révolution tranquille sont l'application au Québec de projets conçus au Canada, comme la Régie des rentes et l'assurance maladie. (Alain Dubuc, La Presse 16 sept. 2010)
    La sacralisation de la Révolution tranquille a également rendu ses réalisations intouchables: des fleurons, des acquis, et surtout, ce qu'on a appelé le modèle québécois. Les réformes, les programmes, les institutions de cette époque ont constitué, aux yeux des Québécois, un modèle unique qui définissait et incarnait le Québec. Cela a eu pour effet de figer le Québec, de rendre son évolution encore plus difficile et d'encourager l'immobilisme.
    C'est ce mythe qui a tué la Révolution tranquille. Dans un grand paradoxe de notre histoire, la Révolution tranquille, en donnant naissance à un dogme, a produit un carcan qui n'était pas très différent de celui qu'elle avait voulu détruire. (idem)


    Depuis les années soixante, période faste en rêves, en révoltes vivantes, toniques, le Québec est passé sans transition à des crises existentielles dont les référendums demeurent des marqueurs indélébiles. Les conséquences se font sentir avec une lourdeur et une opacité de ce qu'on pourrait appeler le caractère québécois. Nous ne sommes ni joyeux, ni légers malgré ce que l'on affiche et ce que l'on crie bien haut. La noirceur dont on affublait la société passée est réapparue amplifiée par les tourments réels de l'Occident en crise. (Denise Bombardier, le Devoir 11 septembre 2010)

  • Catherine Paquet - Abonnée 18 septembre 2010 07 h 36

    Le Québec connaîtra-t-il son siècle des Lumères?

    Dans un extrait cité plus haut, Madame Bombardier nous décrit un Québec s'enfonçant dans une nouvelle "Grande Noirceur" qui, cette fois, ne serait pas politique mais intellectuelle. Si c'est le cas, cette noirceur est bien plus grave que la précédente, car, comme pour ce qui est survenu durant le Siècle des Lumières en Europe (le XVIIIe), il faudrait un réveil intellectuel important pour en sortir. Mais si c'est justement là, l'absence de réveil intellectuel, que réside le problème, comment éclairera-t-on cette nouvelle noirceur ?

  • Franfeluche - Abonné 18 septembre 2010 09 h 06

    Très intéressant

    Je souscris particulièrement à la conclusion de votre article.

  • Marthe Savoie - Abonnée 18 septembre 2010 10 h 05

    Séparation de l'Église et de l'État!

    Dans votre article sur la Grande Noirceur, je suis surprise de quelques points: il n'est nullement question du fait que Duplessis maintenait un retard considérable sur la question de la séparation de l'église et de l'État qui normalement accompagnent l'éclosions des sociétés dites modernes. Cela avait un impact majeur, entre autres, sur le système d'éducation et le développement de nos élites qui passaient 8 années au cours classique dans le but d'accéder à la prêtrise, et ainsi reproduire le système religieux omniprésent qui censurait le discours, les connaissances, la culture et freinait même l'économie. Toutes les grandes questions passaient par le filtre de l'approbation de l'Église C'est pourquoi le départ de Duplessis, tant attendu dans certains milieux, a produit un raz de marée de réformes d'abord dans le monde de l'éducation (accès), de la santé, la culture, et l'économie.