La barricade

Une fête d’enfants dans la famille de Philippe Vollant. À l’arrière-plan, on voit quelques-unes des maisons de construction assez récente qui s’élèvent aujourd’hui sur des terrains reconquis de l’ancienne ville minière.
Photo: Marie-Hélène Jeannotte Une fête d’enfants dans la famille de Philippe Vollant. À l’arrière-plan, on voit quelques-unes des maisons de construction assez récente qui s’élèvent aujourd’hui sur des terrains reconquis de l’ancienne ville minière.

Depuis le 11 juin, une barricade s'élève sur un chemin de terre près de Schefferville, loin au nord de Sept-Îles, le long de la frontière entre le Québec et le Labrador. Ce «poste de contrôle» bloque le passage à deux entreprises minières qui ont signé une entente d'exploitation sans son consentement. En garantissant 80 % des retombées économiques du côté terre-neuvien, Labrador Iron Mines (LIM), New Millenium (NML) et la province ont brimé les droits ancestraux des Innus du Québec, croit la communauté qui espère une intervention d'Ottawa.

Louis Hamelin s'y est rendu, pour constater quel vent y souffle. Second de deux textes.Schefferville — Dans les conclusions de l'étude de faisabilité du «projet de minerai de fer à enfournement direct» mises en ligne par la compagnie New Millenium en février 2010 (www.nmlresources.com), on peut lire que la «planification se base sur une durée de vie de la mine de 10 ans». On y trouve aussi la confirmation d'une donnée assez prévisible: la hausse mondiale des prix du fer est due à la pression actuellement exercée sur le marché par la République populaire de Chine. C'est pour profiter de cette conjoncture favorable que deux compagnies minières, la New Millenium Capital et la Labrador Iron Mines, se préparent à venir gratter le minerai de fer demeuré sur place après les opérations de la défunte Iron Ore (IOC) entre 1954 et 1982.

La fermeture de Schefferville fait partie du folklore de la grande épopée nordique du Québec. Chacun a ses souvenirs, qui se promènent entre le menton charnu de Brian Mulroney et la douce mélodie de la chanson de Michel Rivard. Les Innus ont aussi les leurs. Ils n'ont, entre autres, jamais digéré l'espèce de politique de la terre brûlée pratiquée par l'IOC et le ministère des Affaires municipales, la ville pratiquement rasée sur les ruines de laquelle ils ont été forcés, plus tard, de rebâtir. Quelqu'un quelque part semblait avoir décidé qu'ils ne seraient pas capables de s'occuper du centre récréatif avec sa piscine de dimension olympique, ses quatre allées de quilles, ses trois pistes de curling, sa bibliothèque et sa salle de conférence. Donc, on l'a détruit.


Une part du gâteau


Caroline Gabriel, mère de trois enfants, réélue au conseil de bande, fait partie de la première génération complètement sédentarisée. D'abord chasseur, son père a ensuite travaillé pendant 25 ans pour l'Iron Ore comme journalier. Comme presque tous les partisans de la barricade et du chef McKenzie, réélu avec 60 % d'appuis le 7 juillet, elle insiste sur le fait que les Innus de Matimekosh ne s'opposent ni au développement, ni même aux projets de mines à ciel ouvert comme tels. Mais elle estime que les Innus, qui sont restés après le départ de l'IOC, et avec une population blanche toujours moins nombreuse, les «gardiens du territoire», ont maintenant droit à leur part du gâteau. Et le problème, avec les projets de la NML et de la LIM, c'est que le décapage des terres (les gisements visés sont situés près de la surface) va toucher le territoire ancestral revendiqué par les Innus de Matimekosh, mais du bord du Labrador... Et que, donc, au moins 80 % des profits sont destinés à atterrir dans les coffres de Terre-Neuve tandis que la machinerie et les wagons de minerai vont leur passer juste sous le nez.

Il n'est pas facile de se faire une idée précise des offres que les Innus de Matimekosh-Lac-John ont écartées à la fin du printemps, provoquant la rupture des négociations. J'entends des chiffres à gauche et à droite: 16 emplois réservés aux Innus (certains disent 30...). Quant à un éventuel partage des profits, Caroline Gabriel évoque le chiffre magique d'«une cenne la tonne», mais je soupçonne qu'elle plaisante. De toute manière, ces offres ont été jugées insuffisantes et il est clair que l'explication d'une telle position échappe en grande partie aux chiffres, du moins à ceux des experts, des comptables et des économistes. Quittant le bureau de madame Gabriel, je tombe, au conseil de bande, sur une affiche où s'étale la vieille maxime ojibwée selon laquelle il faut penser sept générations à l'avance avant de prendre une décision qui engage le sort de la communauté. La New Millenium, elle, s'engage à faire pleuvoir ses bienfaits sur une demi-génération.

Deux camps


Certains Blancs (ils ne sont pas plus d'une dizaine à s'être accrochés tout au long des 28 années de l'ère post-Iron Ore) semblent appuyer les occupants de la barricade. Les sorts des deux communautés apparaissent liés. Au dépanneur, dont la porte évoque l'entrée d'une prison à sécurité maximale, on tombe sur l'inévitable Rhodésien de service, l'affairiste du cru, qui explose à la seule mention du concept de droit autochtone et se dépêche de ranger dans le camp des «tendancieux» quiconque hésite un peu trop longtemps à partager sa vision d'une citoyenneté canadienne anhistorique et unique. Entre ces deux extrêmes, il y a la position du personnel du magasin général, le Northern (un arrière-petit-cousin des comptoirs de la bonne vieille Compagnie de la Baie d'Hudson), qui importe des denrées de Winnipeg et demande huit ou neuf dollars pour une boîte de jus. Là, du gérant à l'employé, on marche sur des oeufs quand la barricade est mentionnée. Le chef McKenzie a gagné ses élections avec 264 voix contre 187, et même si ces dernières ne portaient pas directement sur le conflit minier, il est raisonnable de supposer qu'une opposition existe, occupée, moins d'une semaine après la défaite, à lécher ses blessures sans faire de bruit, et que le Northern possède des clients dans les deux camps.

Chez Rita's, sympathique gargote, j'ai demandé à monsieur Rodrigue McKenzie, un Innu qui travaille pour la LIM («Senior Community Officer», dit la carte professionnelle), s'il accepterait de me faire part de son point de vue sur le conflit. Réponse: pas question. À défaut de s'exprimer en son nom propre, il veut bien me placer entre de meilleures mains porte-parolières et me renvoie aux bureaux de la compagnie à Toronto. Là-bas, monsieur Daniel Dufort, vice-président du secteur Opérations, dans ses petits souliers au bout du fil, me dit ceci: «On n'a pas de position officielle et on ne peut pas la communiquer aux médias.» Logique.

Je suis forcé de décoder les silences de monsieur Dufort: la dernière chose que veut sa compagnie, c'est le genre de mauvaise publicité que ne manquerait pas de produire une énième histoire de David contre Goliath. Du bout des lèvres, il renvoie donc les gouvernements à leurs devoirs. Mais St. John's, qui s'apprête à signer un traité avec sa propre Innue Nation du Labrador et à la dédommager en pétrodollars et qui ne veut rien savoir des Innus du Québec et des chevauchements transfrontaliers de leur Nitassinan (territoire ancestral), c'est un peu loin de Schefferville. Quant à la position d'Ottawa, elle peut se résumer comme suit: commencez par lever la barricade si vous voulez négocier... Lever la barricade, c'est-à-dire: laisser passer les rouleaux compresseurs du développement durable (un gros dix ans!) et le projet suivre son cours, pour finalement en être réduits à quêter quelques accommodements devant le fait accompli.

Un message aux «gnoufs»


Sur le chemin des mines, à quelques centaines de mètres à peine du squelettique centre-ville où une poignée de commerces raccrochée au sol nordique survit sous les collines ferreuses, plusieurs gros blocs de béton de forme cubique s'alignent en travers de la piste. «Innu land», proclame une bannière de drap. Deux autres écriteaux rédigés à la main encadrent le passage resté libre entre un bloc et la guérite et qui, depuis deux jours, nous a permis d'accéder aux sites miniers, au zoo, au Labrador et, 30 kilomètres plus au nord, à la lointaine toundra: «Our rights before jobs and agreement», dit le premier. Et le second: «On veut pas la même histoire de toc. On veut assurer l'avenir de nos jeunes.» Pourquoi le premier en anglais? Peut-être est-il d'abord adressé à ceux qu'on appelle gentiment ici les «gnoufs»... Au-dessus du cabanon qui sert de guérite flottent le drapeau de la communauté de Matimekosh-Lac-John et celui de sa proche parente de la côte, Uashat mak Mani-Utenam. L'emblème des Warriors claque au vent un peu plus loin, dans l'air chaud montant des énormes bûches résineuses qui flambent dans le soir devant un groupe de tentes. Chaque fois qu'une barricade se dresse quelque part au Québec, les organisateurs reçoivent probablement un coup de fil des Warriors, Mi'kmaqs ou Mohawks. Mais la présence impossible à rater d'un tel symbole à cet endroit a davantage à voir avec un certain niveau de conscience historique. Un nommé Paul-Émile m'entraîne sous une autre longue tente, mélange de shaputuan (le lieu de réunion traditionnel) et de war room. Épinglés au mur, une carte des territoires de chasse et de trappe des familles et un photomontage qui juxtaposent des images des infects taudis de la vieille réserve des années 1950 et celles de brillants hommes politiques, dignitaires de l'Empire et du Dominion et autres, avec au milieu la tête couronnée d'Élizabeth II dans toute la gloire de son impériale jeunesse. «Tu verras pas un Innu là-dedans», me dit Paul-Émile, mais j'avais déjà compris.

Vision à long terme


Près du feu, Réginald me parle de sa génération, celle des 30-50 ans, qui ont vu leur père hériter des jobs de pic et de pelle de l'Iron Ore, puis rester les mains vides en 1982. «Mais nous autres, dit-il, on est allés à l'école...» Enfants, ils se sont vus dépeints en méchants dans les livres d'histoire. Ils ne l'ont apparemment pas oublié. Et ils étaient jeunes hommes pendant la crise d'Oka. Ils se sont débrouillés sans les minières et, pendant presque 30 ans, ils ont «gardé le fort», en sont fiers. Ils exigent maintenant des projets de développement porteurs d'une vision à long terme et qui tiennent compte de leur enracinement dans la réalité du territoire.

Et les jeunes sont à la fois la force des Innus, comme des Inuits et de toutes les autres nations du Nord, et leur point le plus menacé. PCP, méthamphétamine, coke, cristal meth... Ils sont bien présents à l'esprit du chef McKenzie quand il affirme que ce n'est pas qu'une question d'argent: «À quoi vont servir les millions si notre jeunesse est en péril?» En attendant, l'avenir, c'est ce souffle nouveau, ce train du retour plein d'enfants, Tshiuetin, le Vent du Nord, et une ville revenante, pas fantôme...


***

À lire demain: la chronique de Louis Hamelin, «Hivernie mon pays»

À voir en vidéo