Patrimoine - Hors de la conversion, point de salut

Présentement, on procède au cas par cas faute de cadre cohérent global pour sauver le patrimoine religieux.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Présentement, on procède au cas par cas faute de cadre cohérent global pour sauver le patrimoine religieux.

Analyse au cas par cas, manque de vision d'ensemble: les critiques à l'égard du traitement réservé au patrimoine religieux se multiplient depuis quelques semaines, avec la menace qui pèse sur l'église Très-Saint-Nom-de-Jésus (TSNJ) et l'achat-surprise par Québec de l'ancienne Maison des hommes des Sœurs grises de Montréal (MHSGM), vendue à un privé dans les années 80. Toutes tendent vers un impératif, l'analyse et l'adoption rapide du projet de loi 82 sur les biens culturels.

Le cas de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus (TSNJ) et de ses grandes orgues exceptionnelles est en passe de devenir un cas type de ce qui attend le Québec, alors que des centaines d'églises délaissées par leurs paroissiens seront tour à tour bradées par les autorités religieuses. Et les écueils rencontrés par ceux qui militent pour sa sauvegarde ont mis en relief l'absence de cadre cohérent global pour sauver ce patrimoine en déclin, estiment plusieurs observateurs.

Ironie suprême, sans classement ou citation patrimonial, et déjà fermée au culte, l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus est devenue inadmissible aux subventions du ministère de la Culture (MCCCQ) et du Conseil du patrimoine religieux du Québec. Cette situation paradoxale, ne cesse de rappeler le comité de sauvegarde piloté par la députée locale du PQ Carole Poirier, montre combien le contexte réglementaire actuel peine à répondre à la réalité.

Des omissions


Combien d'églises déjà désaffectées ou mises en vente sont ainsi privées de tout accès à des fonds de survie? Et le seul inventaire des lieux de culte utilisé par le ministère de la Culture pour statuer de la valeur patrimoniale d'une église, échafaudé selon des critères obscurs, passe pour l'instant sous silence la question des orgues. Même si les avis d'experts locaux et internationaux rapportés dans nos pages concluent pourtant tous à la présence d'un instrument exceptionnel à l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

Pour l'instant, répète à souhait la ministre de la Culture, Christine St-Pierre, la seule issue possible pour ces églises «sans statut religieux» réside dans les subventions du Fonds de la culture, allouées seulement aux églises faisant l'objet de «projets de conversion» financièrement viables. Une vision relayée dans le projet de loi 82 sur les biens culturels.

Hors de la conversion, point de salut pour les églises? Cet état de fait n'a aucun sens, estime Antoine Leduc, ex-secrétaire de la Fondation des amis de l'orgue et membre de la Coalition pour la sauvegarde du patrimoine religieux, créée en juin dans la foulée du tollé soulevé par l'affaire de l'orgue et de l'église TSNJ.

«Nous avions suggéré à la Commission de la culture en 2005 la nationalisation des plus beaux lieux de culte en précisant du même souffle que l'orgue devait être un critère déterminant dans ce processus. Si la Commission a retenu cet élément, ces recommandations sont depuis restées lettre morte», affirmait-il en avril dans une lettre publiée dans Le Devoir.

Assumer les frais

La position du MCCCQ relance aussi la question de la capacité variable des communautés à prendre sous leurs ailes des lieux de culte dont l'Église ne peut pas assumer les frais. «Il y a une limite aux efforts et à l'argent qui peuvent être déployés dans un milieu comme le nôtre, dit Mme Poirier. On a réussi à faire naître un projet d'habitations à l'église Saint-Clément, et il faut au même moment se remobiliser pour un deuxième problème majeur, sans aucune aide du ministère.»

La communauté locale a déjà déboursé plus de 7000 $ pour évaluer la possibilité d'accueillir une bibliothèque et d'autres services culturels au TSNJ. «La ministre laisse les communautés seules avec leur patrimoine sur les bras. On se prépare à de joyeux problèmes dans l'avenir si tout le dossier du patrimoine religieux est géré de cette façon, sans planification plus globale», déplore-t-elle.

C'est pourquoi l'expert en patrimoine religieux et professeur à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) Luc Noppen propose d'établir une liste de 15 ou 20 bâtiments religieux à préserver tels quels par l'État, pour honorer la mémoire. «Mais il faut que les gens acceptent les priorités et les hiérarchies», prévient-il.

Nationaliser les plus beaux lieux de culte est d'ailleurs la voie privilégiée par la Coalition pour la sauvegarde du patrimoine religieux, qui s'inquiète de la mainmise de l'Église sur le sort de ce patrimoine, devenu biens culturels au fil des décennies. Pour l'heure, l'Église a encore le dernier mot sur les églises qui seront fermées et vendues. Tout au plus doit-elle aviser la communauté deux ans à l'avance de ses intentions. Comme c'est le cas à l'église Très-Saint-Nom-de-Jésus, les diocèses ont aussi pleinement le droit de brader l'orgue et l'église, même s'ils ont bénéficié de généreuses subventions de l'État — plus de 750 000 $ depuis 15 ans à TSNJ.

Le boulet financier que laisse entrevoir la prise en charge du patrimoine religieux en désaffection explique en bonne partie l'attitude actuelle du MCCCQ, croit Robert Cadotte, porte-parole du Comité de sauvegarde de l'église TSNJ. «Le ministère est tout simplement pris de vertige. Il y a plus de 2500 églises au Québec. On ne voit que la dépense à venir et on craint que Très-Saint-Nom-de-Jésus ne crée un précédent pour la suite des choses», conclut-il.

Droit de préemption, bis

La promesse d'achat de la Maison des hommes des Soeurs grises de Montréal (MHSGM) faite par Québec il y a dix jours détonne un peu dans le concert de critiques entourant la sauvegarde du TSNJ. Le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (MCCCQ) a exercé son droit de premier acheteur, un usage exceptionnel dans l'histoire de la Loi sur les biens culturels, pour acquérir les anciennes dépendances du couvent des Soeurs grises, au centre-ville de Montréal, convoitées par un centre culturel musulman.

«Ça peut être une belle façon d'avoir une vision cohérente pour l'ensemble conventuel, mais cette vision était-elle impossible sans ce geste?», se demande Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. Le classement patrimonial du site depuis 1976 donne déjà des armes au MCCCQ pour le protéger. Et l'argent aurait pu être investi ailleurs...

Pour Luc Nopen, professeur de l'UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, «la décision se comprend» quand on considère le projet de mosquée sérieusement envisagé par un aspirant acheteur. «C'était la seule façon de garder l'intégrité du site», juge-t-il. Une mosquée aurait impliqué des changements majeurs au site.

Pour plusieurs, c'est un nouvel épisode d'un patrimoine religieux défendu à la sauvette ou analysé au cas par cas. Mais il vient surtout souligner la très grande diversité de ce patrimoine, qui dépasse largement l'architecture. Il compte des bâtiments — dont quelque 2500 églises — et des complexes immobiliers, mais aussi des oeuvres d'art, des orgues, sans oublier ses liens particuliers avec les communautés. Une valeur symbolique beaucoup plus difficile à mesurer et à classer.

«Ce sont des sites complexes, un patrimoine qui a pris des siècles à se bâtir; on ne peut pas en disposer en 10 ans», note M. Bumbaru. Au point où il s'avère quasi impossible d'adopter une vision globale, selon M. Noppen, comme certains le réclament de la part du ministère.

Là où tous les intervenants en patrimoine s'entendent pourtant, c'est dans l'urgence d'analyser et d'adopter le projet de loi 82 qui remanie une Loi sur les biens culturels, vieille de plus de 30 ans.

«On est bien avancé dans ce texte de loi, et même s'il y a des améliorations à apporter, il faut que ça soit applicable rapidement», insiste M. Bumbaru.

Au chapitre des ajustements, il relève surtout l'importance d'établir un meilleur équilibre entre le coercitif et l'incitatif, entre l'obligation de résultat en matière de protection et de mise en valeur du patrimoine et le soutien aux propriétaires et associations qui le font revivre.

La nouvelle loi a toutefois le mérite, selon M. Noppen, d'éviter que le Conseil du patrimoine religieux investisse dans des églises promises à la fermeture. «Il faut s'assurer au départ que le site est porté par la collectivité et par un projet de développement», juge-t-il à l'instar de la ministre.

Ce projet de développement, pour être viable, doit s'arrimer à la fois à une valeur nationale qui lui ouvre les portes du financement public et à une vision contemporaine de la culture. M. Noppen avait déjà proposé de faire du TSNJ un palais de l'orgue québécois...

Bref, «il y a une entente qui transcende les différentes écoles de pensée, c'est qu'il faut trouver une façon de projeter ce patrimoine dans l'avenir», résume M. Bumbaru. Ce dernier estime que cette réflexion devrait faire l'objet de chantiers de concertation au sein de la société civile, avec le soutien et le leadership de la ministre St-Pierre, en parallèle avec l'analyse et le dépôt du projet de loi.

«Quand la loi sera modernisée, il faudra qu'elle soit accompagnée d'un exercice préparé sur la question du patrimoine religieux parce que ce sera le premier sujet à l'ordre du jour.»
5 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 10 juillet 2010 05 h 22

    Allez voir ailleurs

    En France, d'où je reviens d'un séjour, c'est l'Etat qui est propriétaire des lieux de culte, et l'Eglise ne peut se permettre de vendre, de démolir, ou encore de brader un orgue de grande valeur ou encore moins une église,'une abbaye ou une cathédrale, selon le bon vouloir d'un évêque ,d'un cardinal ou d'un ministre .C'est pourqoi, tous les lieux de culte sont restaurés,de la même maniere que les orgues uniques qu'ils recèlent, et des festivals d'orgue sont organisés partout pour financer les travaux de restauration et en assurer la pérennité de ces joyaux. Au Québec, on a un retard énorme à ce chapître, et les décisions irréfléchies de nos ecclésiastique et décideurs nous font perdre des richesses culturelles inestimables.

  • Didier Epars - Inscrit 10 juillet 2010 09 h 22

    La loi 82

    Vous prêchez pour l'adoption rapide de la loi 82. Pourtant, si on la lit, on y retrouve aucune garantie de changement pour ce qui concerne le mode de protection du patrimoine. Cela reste toujours un comité qui fait des recommendations obscures et secrètes, avec en bout de ligne, le seul pouvoir discrétionnaire du ministre en poste. Adoption oui, mais pas sans écouter les 50 autres organismes qui demandent, suite au dépôt de leur mémoire, à être entendus. Les grands patrimoines du Québec disparaissent par abscence de cohérence et de connaissance sur les comités de sélection. On a construit au Québec plus de bateaux que d'églises et tout notre patrimoine maritime a presque totalement disparu.

  • Rodrigue Guimont - Abonnée 10 juillet 2010 09 h 36

    Brader notre patrimoine culturel, est-ce devenue une volonté politique?

    Rappelons que le conseil municipal de juin de la Ville de Montréal a adopté à l'UNANIMITÉ le 14 juin dernier lune motion réclamant un DÉLAI D’UN AN pour mettre au point un projet de restauration de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus et de son orgue patrimonial.

    Présentée par le maire de l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, la motion presse la Ville de prendre tous les moyens nécessaires pour soutenir le développement de projets d'occupation de l'ancien lieu de culte, menacé de vente à compter du 1er juillet.

    Rappelons que Monsieur Olivier Latry, organiste titulaire du grand orgue de la cathédrale Notre-Dame de Paris disait en mai dernier au Devoir: «La première chose qui m'interpelle, c'est qu'on se désintéresse d'un instrument dans lequel on a investi tant d'argent ». En effet, Madame Louise Harel, alors député du parti Québécois, a eu un impact décisif pour l’obtention des subventions nécessaires, dont les résidents du quartier Hochelaga-Maisonneuve, à la restauration, tant en 1985 qu’en 1995-1999. Je me demande même s’il n’y a pas une volonté politique d’effacer les traces du précédent gouvernement de ce projet de la part de notre actuelle Ministre libérale de la culture?

    Monsieur Latry rappelait également que «la vente d'un orgue similaire [à l’orgue de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus] serait tout simplement impossible en France, la Commission nationale des monuments historiques, qui veille sur le riche patrimoine français, comporte sept comités, dont un se dévoue entièrement à la protection des orgues historiques». Il poursuit en ajoutant: «Il ne faut pas plonger dans l'irrémédiable. Il faut laisser aux générations futures la possibilité d'avoir tous les choix».

    Et c’est justement ce qu’il faut, du temps, le temps de mettre sur pied un ou des projets susceptibles de «satisfaire» la ministre en toute impartialité et sans partisannerie politique.

    D’

  • Rodrigue Guimont - Abonnée 10 juillet 2010 13 h 24

    Qu’a-t-on payé jusqu'aujourd’hui pour sauver cet orgue?

    D’autre part, 700 000 $ en fonds publics ont déjà été investis pour restaurer l'orgue depuis 1995 (si on ajoute les frais encourus depuis 1985, cette somme doit bien avoisinée maintenant le million de dollars!) quelle est cette paroisse de Toronto qui désire acquérir notre orgue patrimonial? Cette paroisse a-t-elle été contactée par les journalistes? Et le Japon dans tout cela?

  • Michel Gaudette - Inscrit 11 juillet 2010 07 h 01

    Pas un sou de mes impôts..

    Je ne suis pas catholique et j,apprécierais que le clergé de cette religion assume les responsabilités qui leur reviennent...

    Quant à moi, je ne veux pas qu'un seul centime de mes impôts serve à assumer des responsabilités qui reviennent à ce clergé.

    Assez de saper les énergies du peuple de la part de ce misérable clergé !!!