La série télévisée sur Félix Leclerc - L'échec d'un mariage de raison

Malgré son échec, la série aura fait couler beaucoup d’encre.
Photo: Malgré son échec, la série aura fait couler beaucoup d’encre.

Le procès en diffamation de 4,3 millions mené par Claude Fournier et Marie-Josée Raymond à la suite de l'insuccès de leur série sur Félix Leclerc a pris fin mercredi. C'est au juge Richard Wagner que revient maintenant la délicate tâche de trancher cette affaire teintée d'une vive animosité entre les parties.

C'est une dramatique plantée dans le décor en carton-pâte du Palais de justice, avec ses protagonistes, son intrigue, ses coups d'éclat et beaucoup d'argent à la clef. Seulement, après trois semaines de procès, il devient difficile de distinguer les «bons» des «méchants» dans le litige en diffamation opposant Claude Fournier et Marie-Josée Raymond à Mario Clément, le directeur général des programmes télévisés à la Société Radio-Canada (SRC).

À l'issue du procès, le juge Wagner a constaté l'évidence: il n'y a pas un atome d'amour entre le couple Fournier-Raymond et Mario Clément. «J'ai perçu que c'était un ménage forcé», a dit le juge de la Cour supérieure au sujet de la relation contractuelle entre les parties. Après tout ce qui a été dit sur l'échec de la série du couple sur Félix Leclerc, après tout ce qui a été écrit sur le jeu de Daniel Lavoie dans le rôle principal, après tout le fiel déversé par les uns et les autres sur la place publique, un fait mérite d'être rappelé. Dans cette pénible histoire où l'ego des créateurs s'est heurté à celui d'un diffuseur, ni le couple Fournier-Raymond ni la SRC ne se sont plaints officiellement d'un bris de contrat.

Certes, il y a bien des griefs de la part des «fonctionnaires» de la SRC sur le mépris affiché par M. Fournier et Mme Raymond, sur les retards dans la livraison de la série et sur l'attitude générale d'intransigeance du couple. Rien d'assez sérieux cependant pour que Radio-Canada retire ses billes du projet. La société d'État a donc acheté la série et l'a diffusée en deux soirs de février et mars 2005, en conformité avec ses engagements. Mario Clément a déclaré qu'il avait pris cette décision pour ne pas ruiner Rose Films, la maison de production du couple Fournier-Raymond. Le juge Wagner, qui n'a décidément pas la langue dans sa poche, a bien dit qu'il n'était pas dupe de ce simulacre d'altruisme.

Bien sûr, le couple s'est senti largué et abandonné par la nouvelle direction de Radio-Canada en cours de route. La SRC aurait sapé les chances de succès de l'oeuvre en lui attribuant une case horaire ingrate et en déployant de faibles efforts de promotion, ce que la direction de la société d'État a nié lors du procès. Pourtant, M. Fournier et Mme Raymond n'ont pas cherché à sortir de ce mariage de raison. De tous les auditoires, celui de Radio-Canada était sans doute le plus réceptif à une télésérie à forte teneur littéraire sur le plus célèbre chansonnier et poète que le Québec ait porté. C'est seulement lorsque le fils de Félix Leclerc, Francis, a fustigé la série sur le plateau de Tout le monde en parle, à la SRC, et que les médias se sont emparés de l'oeuvre pour la clouer au pilori que la rupture a été consommée entre le couple Fournier-Raymond et Mario Clément.

Ce contexte de relations tendues est utile, mais il n'est pas essentiel à l'analyse du juge Wagner. Il n'a pas à tenir compte de cette relation d'affaires pourrie jusqu'à l'os. Il n'a même pas à visionner cette série que le critique de télévision Richard Therrien présentait comme «la plus belle preuve qu'on devrait y penser deux fois avant de confier un rôle dramatique à un chanteur». Il est ici question d'une affaire toute simple de diffamation, dont la complexité réside dans la recherche d'un équilibre entre le droit à la liberté d'expression de Mario Clément et le droit à la réputation de M. Fournier et Mme Raymond.

Refaire le coup de Néron

L'avocat du couple Fournier-Raymond, Jacques Jeansonne, n'en est pas à son premier procès pour diffamation contre la SRC. C'est lui qui a porté avec succès jusqu'en Cour suprême la cause du conseiller en communication Gilles Néron, doublement diffamé par un reportage télé et par la Chambre des notaires du Québec, qui ont irrémédiablement détruit sa carrière. Me Jeansonne a laissé entendre dans ses commentaires au juge Wagner que le couple Fournier-Raymond se trouve aujourd'hui dans la même situation que M. Néron à l'époque.

À la tête d'une puissante institution publique, Mario Clément aurait ourdi «un travail de sape» contre ses clients pour les réduire au silence et en faire des exemples auprès des autres producteurs qui seraient tentés de lui tenir tête.

M. Clément est un homme qui a la réputation d'en mener large à la SRC. Assez large pour avoir fait installer des moniteurs dans son bureau pour superviser les tournages à l'interne et exiger des changements de décor ou d'éclairage s'il le juge approprié. M. Clément a d'ailleurs dit ouvertement lors de son témoignage qu'il poursuivait deux objectifs avec sa salve contre la série sur Félix Leclerc. D'une part, il voulait réprouver les commentaires critiques de M. Fournier et rétablir la réputation de la SRC et de son personnel. D'autre part, il cherchait à signaler au milieu de la télé que, sous sa gouverne, Radio-Canada chercherait à obtenir plus de contrôle sur les producteurs. «[...] il n'y a plus une production qui va nous échapper. [...] On a besoin d'avoir le contrôle sur tous les leviers possibles de la création», a-t-il dit en cour.

Mario Clément en mènerait-il si large qu'il exercerait un contrôle sur à peu près tout à Radio-Canada, dont la liste des invités de Tout le monde en parle, selon la théorie de Me Jeansonne? Si large qu'il aurait pu fédérer les ressources de la boîte pour briser les reins du couple? Me Jeansonne est convaincu de l'existence d'une telle machination, ce pourquoi il réclame des dommages aussi élevés que 4,3 millions pour ses deux clients. Au contraire, l'avocat de M. Clément et de la SRC, Guy Pratte, prétend que le patron de la télé a fait des commentaires honnêtes et dépourvus de malice dans un contexte où M. Fournier alimentait déjà le débat public sur la série par ses attaques à l'endroit de la télé publique.

L'intrigue judiciaire débouche ainsi sur une théorie du complot que le juge Wagner devra valider ou invalider, sans perdre de vue que le coeur du litige se rattache essentiellement aux propos tenus par M. Clément lors d'une conférence de presse du 2 mars 2005. «Félix Leclerc est le parfait exemple de ce qu'il ne faut pas faire», avait dit M. Clément, qualifiant la série de l'«une des plus mauvaises» qu'il lui ait été donné de voir. Il déplorait au passage le manque de collaboration de M. Fournier et Mme Raymond. «Ils méprisent Radio-Canada, ils méprisent ceux qu'ils appellent les "fonctionnaires" de Radio-Canada», avait-il lancé aux médias. «Je n'en ai rien à foutre de Claude Fournier et de son opinion», avait-il ajouté.

La réputation est un bien «fondamental et fragile», le cadeau le plus précieux qu'un homme puisse léguer à ses enfants, a dit le juge Wagner peu avant de conclure le procès.

L'insulte peut être assimilée à de la diffamation. S'il fallait par contre que la liberté d'expression s'arrête là où commence la susceptibilité d'un créateur, les avocats spécialisés en diffamation connaîtraient un prodigieux essor de leurs activités.
2 commentaires
  • Henri-Bernard Boivin - Abonné 29 mars 2008 16 h 48

    Et Daniel Lavoie dans tout ça ?

    On parle de l'humiliation subie par le couple Fournier-Raymond, mais que dire de celle de Daniel Lavoie qu'on a accusé, à tort d'après moi, d'avoir été un mauvais acteur? Va-t-il lui aussi entamer des poursuites contre Radio-Canada?
    Henri-B. Boivin

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 30 mars 2008 16 h 08

    Daniel Lavoie

    Il n'entreprendra pas de procédures contre la SRC car il a trop peur de Mario Clément qui peut, d'une pichenotte, lui casser les reins et, de plus, ça prend de l'argent pour poursuivre Radio-Canada, ce dont Marie Clément ne se prive pas à même l'argent des contribuables.

    Quel ........ quand même de Mario Clément! J'espère qu'il va perdre sa cause et qu'il va être viré, sans prime de départ, de Radio-Canada et se retrouver parmi les sans le sous; c'est la grâce que je lui souhaite de tout coeur. Amen.