Québec pluraliste - Entre homogénéité et diversité

Pluralisme, privatisation et relativisation conjuguent le champ religieux du Québec et, ce faisant, ébranlent l'édifice monolithique du judéo-christianisme. Pour expliquer cette évolution, Claude Gélinas, directeur du département de théologie, d'éthique et de philosophie et responsable du programme de sciences humaines des religions de l'Université de Sherbrooke, évoque entre autres le processus de sécularisation, l'immigration, l'État-providence et les moyens de communication. Mais au-delà des affirmations posées, nombre d'éléments ne se prêtent pas à une lecture trop rapide et nécessiteront encore bien des éclairages avant de comprendre leur portée.

Le paysage religieux québécois a depuis longtemps fait place au pluralisme religieux. Celui-ci s'établissait toutefois au sein de la grande famille des religions catholique, protestante et juive avant de s'ouvrir à d'autres confessions à partir des années 1970.

Selon le recensement de 2001, plus de 90 % des Québécois se sont affirmés «chrétiens» contre 93 % en 1991. Une certaine homogénéité est donc encore de mise, mais s'accompagne toutefois du fait tout aussi marquant de la diversification religieuse. Certes, le processus de sécularisation a réduit l'influence sociale de l'Église catholique et les individus ont bénéficié par conséquent de plus de liberté, tel que le souligne Claude Gélinas pour lancer la discussion.

«Dans bien des cas, poursuit-il rapidement, la diversification est étroitement tributaire des mouvements migratoires.» Si, par le passé, l'Europe constituait le principal vivier migratoire du Canada et présentait une certaine similarité confessionnelle, aujourd'hui s'y adjoignent l'Afrique, l'Asie, l'Inde...

Un cordon ombilical virtuel

Près de 52 % des immigrants admis au Canada entre 1991 et 2001 ont déclaré appartenir à une confession non chrétienne. On note une croissance significative du nombre de sikhs et d'hindous, dont les effectifs ont quasiment doublé. Si le groupe des bouddhistes n'a pas connu la même poussée au Québec qu'au Canada, où il est passé de 163 000 personnes à 300 000, soit une hausse de 84 %, son augmentation atteint tout de même 31 %. Quant à la population de religion musulmane, elle dépasse désormais celle de confession juive.

Non seulement ces diverses religions cohabitent, mais on relève de plus en plus de personnes qui y magasinent à leur guise. «Il apparaît normal de faire résonner dans une liturgie chrétienne, à côté de la vieille cloche, le son du tambour amérindien, celui du bol tibétain ou celui du "schofar" juif», écrivent Marc Dumas et François Nault dans la présentation de l'ouvrage Pluralisme religieux et quêtes spirituelles publié chez Fides.

Par ailleurs, les plus récentes vagues d'immigration se distinguent sur le plan du transnationalisme. «Les moyens de communication permettent aux émigrants d'être très proches de leur famille restée dans le pays d'origine. Parce qu'ils maintiennent ce lien étroit et malgré le fait qu'ils soient minoritaires du point de vue religieux, ils se sentent très libres de pratiquer leur religion.» Ils bénéficient ainsi d'une certaine sécurité identitaire et religieuse lorsqu'ils s'implantent au Québec, une sécurité à laquelle se réfèrent également leurs enfants.

Du collectif à l'individuel

Par le passé, la plupart des mailles de la solidarité s'entrelaçaient dans le tissu communautaire. Si la vie venait à malmener un individu, celui-ci se retournait vers sa famille et ses proches pour obtenir du soutien. «Du fait de l'apparition de l'État-providence, souligne Claude Gélinas, les gens, en tant qu'individus, se sont sentis un peu plus en sécurité.»

Des politiques sociales ont pris le relais de certaines solidarités qui de facto ne sont plus conditionnelles à l'adhésion aux valeurs religieuses prédominantes de la collectivité. L'espace de liberté grandit là encore, permettant aux personnes de construire leur propre système de références religieuses sur une base individuelle plutôt que collective.

Outre la contribution des nouveaux arrivants à l'exotisme galopant du champ religieux, l'influence des moyens de communication n'est pas négligeable. Les divers univers religieux s'invitent au gré des programmations dans le salon du téléspectateur ou dans le bureau de l'internaute. Sans influence? «Je pense au bouddhisme, mentionne Claude Gélinas. Il devient de plus en plus populaire dans le monde occidental. Les gens accrochent à cette religion et se l'approprient alors qu'ils sont très peu à fréquenter sur une base régulière des personnes asiatiques ou bouddhistes.»

Vérités plurielles

La cohabitation des diverses religions entraîne également un phénomène de relativisation. Chaque confession est basée sur la croyance intrinsèque de sa prédestination, d'être la voie à suivre. Mais leur coexistence même dans un espace restreint force à porter un regard plus relativiste. «Cela ne remet pas en cause la crédibilité ou la valeur des divers systèmes religieux, mais accentue la perception que chacun possède du bon et du moins bon, l'individu ayant la charge de choisir ce qui lui convient le mieux.»

Ce versant plus relativiste est également nourri par une formidable curiosité historique par rapport au religieux. Les jeunes générations issues de familles chrétiennes en particulier, si elles semblent se sentir peu concernées par le religieux, sont bien davantage intéressées par le Jésus de l'histoire, par l'homme qu'il était. «Il existe une tendance à vouloir explorer et tester les doctrines qui leur sont proposées.»

En outre, nombreux sont ceux qui reprochent à l'Église son anachronisme du fait notamment d'une structure patriarcale dominante et de sa morale sexuelle. Mais est-ce que la doctrine chrétienne elle-même — et l'interrogation pourrait être valide pour d'autres confessions — serait frappée d'obsolescence? Il est peu probable que cela se produise, estime Claude Gélinas.

Les textes sacrés, la Bible, les Veda, le Coran, semblent immuables. «En fait quand la réalité sociale change, l'interprétation des textes évolue parallèlement. Les textes s'adaptent aux changements sociaux.» Ainsi, par exemple, la Genèse n'est plus considérée au pied de la lettre, mais bien davantage comme un récit mythique. En fait, les mythes fondateurs tendent à être mis à nu. «Mais en même temps, on va interpréter ces mythes en y puisant les éléments qui ont du sens aujourd'hui.» Pour qu'une religion ait du sens, elle doit toujours coller à une réalité concrète, être attentive à son lien avec le monde contemporain.

Espaces religieux «à la carte»

Les différentes quêtes spirituelles, les espaces religieux confectionnés à la carte par chacun répondent également à cette prescription. Dans le cas du bouddhisme, la démarche de croissance individuelle soutenue par cette doctrine trouve écho dans l'individualisme en vigueur dans nos sociétés. D'autres exemples peuvent être cités. «Un intérêt croissant touche les religions amérindiennes. Or, on leur associe l'idée de respect de la nature, des préceptes écologiques.»

Le rapport aux nombreuses problématiques environnementales auxquelles nos sociétés sont de plus en plus confrontées est aisé à établir. L'environnement social conditionne d'une certaine façon les choix religieux des individus.

Il n'en reste pas moins que près de 90 % des personnes recensées au Québec ont déclaré appartenir à une confession religieuse chrétienne. D'autres faits soulignent cette appartenance. Le mariage religieux connaît un nouvel essor. Les parents inscrivent encore majoritairement leurs enfants au cours d'enseignement religieux à l'école alors qu'ils pourraient choisir de leur faire suivre le cours de morale.

Mais est-ce réellement pour la doctrine ou pour leur offrir des balises culturelles? La question sera de savoir, au fil du temps, si certains comportements associés à l'expression d'une pratique religieuse ne sont pas davantage reliés à des considérations culturelles, c'est-à-dire au souci de transmettre un patrimoine culturel.

Collaboratrice du Devoir

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Pluralisme religieux et quêtes spirituelles

Incidences théologiques

Sous la direction de Marc Dumas et François Nault

Éditions Fides, coll. «Héritage et projet»

Montréal, 2004, 207 pages
1 commentaire
  • Nkolo Atangana 30ans - Inscrit 9 avril 2007 08 h 38

    Mon avis...

    C'est avec un grand intéret que je pu apprendre par votre article un élément de votre fonctionnement de votre société.
    En effet,je suis satisfait de savoir que là bas,il n'existe pas de xénophobie.
    Mes encouragements sur cette mixité culturelle et religieuse.