Charles Taylor honoré par la Fondation Templeton

C'est loin d'être la première distinction que reçoit le philosophe montréalais Charles Taylor, mais c'est certainement la plus prestigieuse: la Fondation Templeton lui a en effet décerné hier son prix 2007, accompagné d'une bourse équivalente à 1,75 million de dollars.

Depuis 1973, le prix de la Fondation John Templeton est remis chaque année à une personnalité qui, au long de sa carrière, a contribué au progrès de la recherche dans le domaine des réalités spirituelles. La somme de 800 000 livres sterling qui l'accompagne constitue la bourse individuelle la plus substantielle au monde. Le mécène-entrepreneur Templeton le voulait ainsi, façon d'indiquer que l'exploration et les découvertes spirituelles sont d'importance égale ou supérieure aux réalisations de l'humain que célèbrent les prix Nobel, indique-t-on à la fondation.

La vocation exacte du prix a quelque peu changé au fil des ans mais au chapitre des lauréats précédents, on compte les noms de mère Teresa et de l'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne. M. Taylor recevra son prix au palais de Buckingham le 2 mai.

Joint à New York en début de journée hier, le philosophe et coprésident de la Commission d'étude sur les accommodements raisonnables s'est dit aussi surpris que touché par cet honneur. «C'est tout à fait inattendu. Ces dernières années, ce sont davantage des scientifiques, des savants ou des cosmologues démontrant un intérêt pour la spiritualité qui ont gagné le prix. Je n'ai jamais cru que j'étais un candidat possible.»

Âgé de 75 ans, le spécialiste d'Hegel et auteur du célèbre ouvrage Les Sources du moi est toutefois bien conscient des liens entre les objectifs de la fondation et ceux qu'il poursuit dans son oeuvre depuis près de 50 ans. «La fondation s'intéresse à l'exploration de la spiritualité et à sa pertinence pour comprendre plusieurs phénomènes liés à la vie humaine ou au développement de l'histoire. J'ai souvent abordé ces questions, quitte à faire un peu bande à part avec les autres chercheurs en sciences sociales, qui ont eu tendance à négliger la religion [dans leurs études]. Le divorce des sciences naturelles et de la religion a causé des torts aux deux.» Or ces barrières entre science et spiritualité sont sans fondement, dit-il.

«Il y a eu une mode séculariste très forte en sciences sociales depuis 50 ans, explique-t-il. Mais on peut voir un changement depuis quelques années. Il y a un virage, un certain retour de la religion dans le monde, qui force à réfléchir là-dessus. Il demeure néanmoins beaucoup de progrès à faire dans les sciences sociales occidentales pour trouver les termes et les concepts qu'il faut afin de bien comprendre ce phénomène-là.»

Pour Charles Taylor, il a toujours été de la première importance d'envisager les problèmes du monde en étudiant leurs racines tant séculaires que spirituelles, une considération qui n'est pas trop loin du débat sur les accommodements raisonnables, reconnaît-il. «Il y a souvent une forme de mépris de la religion chez les non-croyants, observe M. Taylor, comme s'il n'y avait rien de profond là-dedans. L'inverse est aussi vrai: il y a un mépris de l'athéisme, comme si c'était un manque. Cette frontière est intéressante, car on voit qu'il n'y a pas une habitude d'ouverture très développée des deux côtés de celle-ci.» Le philosophe estime pourtant que si chacun pratiquait une «forme d'oecuménisme inté-rieur», une sorte d'effort de compréhension des autres cultures et des autres religions, «ça irait beaucoup mieux».

Une fois terminés les travaux de la commission qu'il présidera avec Gérard Bouchard, M. Taylor utilisera l'argent du prix Templeton pour se consacrer à temps plein à un grand projet d'étude portant sur la relation du langage et de la signification linguistique par rapport à l'art et à la théologie. Sa bourse lui servira aussi à «alimenter les réseaux de penseurs» avec lesquels il travaille et sans l'apport desquels il lui «serait impossible d'écrire».

Réputé mondialement, auteur d'ouvrages célébrés (entre autres sur la modernité), formé à Oxford, Charles Taylor est professeur émérite à l'université McGill. Il enseigne présentement à l'université Northwestern, en Illinois. Il a notamment reçu le prix Léon-Gérin du Québec en 1992 et a été nommé compagnon de l'Ordre du Canada en 1995 avant d'être fait grand officier de l'Ordre national du Québec en 2000.
1 commentaire
  • Denis Samson - Abonné 15 mars 2007 22 h 19

    Un de nos plus grands intellos!

    Bravo M. Taylor! Je suis bien content qu'on reconnaisse aussi l'apport des philosophes dont la valeur et l'utilité sont souvent sous-estimées pour ne pas dire carrément oubliées dans nos sociétés utilitaristes et capitalistes.