Quand nos cheveux nous prennent la tête

Nefertiti, affligée d'une alopécie, s'enduisait le crâne pour ne pas devenir complètement chauve. Vénus prenait des bains entourée de nymphes, mais elle seule pouvait lisser ses cheveux. Quant à Ariane, c'est grâce à ses cheveux que Bacchus décida d'arrêter de boire. De tout temps, le cheveu féminin a mérité de grandes attentions. Aujourd'hui, on le responsabilise, ainsi que la tête qui le porte.

Le cheveu est sur toutes les langues, d'après le sondage qu'a mis sur pied la compagnie Sunsilk pour le lancement de ses produits capillaires. Ceux-ci visent le cheveu plat qui est en panne de volume (paranoia bad me et poor me), le cheveu sec qui fantasme sur le soyeux (névrose obsessionnelle), le frisou qui a comme tabou l'humidité (aquaphobie), le cheveu en pyramide qui a le vertige (dépression saisonnière), et même le cheveu normal, en bonne santé et fier de l'être, qui ne veut surtout pas changer par peur d'être altéré (narcissisme secondaire) mais qui se soigne quand même. Bref, on vise le cheveu dans tous ses états, et surtout celle qui le porte (ou le supporte). Voilà le message, sondage et entretiens à l'appui. Conclusion: la femme canadienne ne devrait plus vivre de drame capillaire, grâce à Sunsilk...

Selon un sondage Léger Marketing, plus des trois quarts des femmes interrogées par M. Léger ou Mme Marketing indiquent qu'elles remontent leurs cheveux pour remédier à une journée avec des cheveux rebelles, que plus du cinquième d'entre elles déclarent avoir raté un rendez-vous en raison de cheveux mal en point et que 40 % des femmes sont arrivées en retard à un cours ou à leur travail en raison, encore une fois, de cheveux rebelles.

Et si les femmes ne prennent pas la parole, ce sont les coiffeurs stylistes qui témoignent, d'après le sondage Sunsilk Chevelurapie. Ce dernier indique que 87 % des coiffeurs stylistes affirment que, lorsqu'ils règlent les problèmes capillaires d'un client, ils considèrent que certains problèmes n'ayant rien à voir avec le cheveu entrent en jeu. Et seulement 9 % des coiffeurs stylistes affirment que les problèmes que l'on croit strictement liés aux problèmes de leurs clientes concernent uniquement leurs cheveux.

L'imbroglio capillaire réside dans le fait de savoir si c'est le cheveu qui est malade le premier et qui rend sa propriétaire dans tous ses états ou l'inverse. D'où l'expression sunsilkienne: chevelurapie....

À ce sujet, Luc Gagnon, coiffeur styliste expert Sunsilk de chez Hed Salon, affirme que la relation qui lie la cliente d'un salon de coiffure à son styliste s'étend souvent sur une période de 10 ans ou plus, créant ainsi une possibilité d'interaction et de partage de détails très intimes. Cinquante pour cent des coiffeurs stylistes révèlent que les clients abordent des problèmes liés à leur vie sexuelle ou amoureuse et 37 % disent que leurs clients se vident le coeur en confiant des secrets «honteux». Jusqu'à 13 % des coiffeurs stylistes affirment même qu'ils ont contribué à prévenir un divorce ou une rupture et 7 % indiquent même qu'ils ont contribué à prévenir un crime... Eh, Madame, on ne rit plus!

Mais cela ne me disait toujours pas qui était malade...

Luc me confirma qu'il entendait des histoires inracontables, mais qu'il pouvait prescrire sans sourciller toute la gamme de produits Sunsilk pour ses clientes, un produit haut de gamme qui se trouve aujourd'hui à la portée de toutes. N'en vendant pas lui-même dans son salon, il le prescrit tout de même aux belles de jour et de nuit qui n'ont pas le temps de se raconter dans son fauteuil de psychocoiffeur.

La lotion est vendue environ 4 $, l'économie sur une véritable psychanalyse est évidente. On va même dans la débauche capillaire puisqu'on propose pour chaque cheveu qui veut s'élever un poil au-dessus des autres des formules ménages à trois ou, si vous voulez, un shampooing rédempteur, un revitalisant salvateur et une crème intelligente.

Le vocabulaire employé par la marque joue dans la psychopop de bonne famille, on l'on sourit déjà en visitant le site Internet: www.chevelurapie.ca. À la rubrique «Ça frise», on trouve ceci: «Sunsilk antifrisottis peut dompter ta bête à poils. Ton monstre capillaire s'est encore lâché lousse? [...] Laisse le pouvoir de l'antifrisottis avec Aloes-E apaiser tes cheveux — pour des boucles sexy qui feront baver tout le quartier.»

Hésitant un peu devant la hardiesse des propos, je me suis pourtant fait un devoir de les essayer (les produits) sur les deux femmes de ma vie. Toutes deux ont des chevelures saines et abondantes qui ne leur posent aucun problème. Mère et fille étaient donc unies sous la douche, le Sunsilk dans les cheveux.

Le résultat? Nous étions en retard pour l'anniversaire d'une petite amie.

Dans la voiture dont émanaient des odeurs de mandarine et d'algues marines, il me fallait trouver des mots salvateurs qui les calmeraient et qui me dédouaneraient de cette expérience forcée et capillaire. «Toute description suppose que l'on sorte du cadre de ce que l'on veut décrire. Autrement dit, afin de pouvoir faire une description, l'individu concerné devrait se tenir en dehors de la réalité qu'il a construite et, de ce fait, la voir comme une réalité parmi beaucoup d'autres. Or, c'est précisément quelque chose dont nous sommes tous incapables.» C'est à la page 130 d'un livre un peu obscur, intitulé Les Cheveux du baron de Munchausen, qui parle de psychothérapie et de «réalité». C'est de Paul Watzlawick, aux éditions du Seuil, 1991. Je sais, c'est un peu tiré par les cheveux...

Collaborateur du Devoir