Le rêve du tombeau de Champlain

«Étude pour l’arrivée de Samuel de Champlain à Québec», de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, 1908-1909
Photo: MNBAQ, Jean-Guy Kérouac «Étude pour l’arrivée de Samuel de Champlain à Québec», de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, 1908-1909

En annonçant la découverte d’une fortification de 1693 dans le Vieux-Québec, la semaine dernière, le maire Régis Labeaume a lancé à la blague qu’il ne restait plus qu’à retrouver les ossements du fondateur de la ville. « Une fois qu’on aura trouvé le tombeau de Champlain, on pourra lâcher prise ! » La question se pose. Mais où se terre donc le fondateur de Québec ?

Retour au 14 octobre 1999. Le géographe René Lévesque — un homonyme de l’ancien premier ministre — est persuadé d’avoir découvert le caveau contenant les restes de Samuel de Champlain. Il convoque les représentants du ministère de la Culture (MCC) et de la nation huronne dans le sous-sol d’un bâtiment situé à deux pas de la cathédrale Notre-Dame-de-Québec. Le tombeau serait à l’arrière d’un mur que l’on s’apprête à percer sous l’oeil de la caméra du documentariste Jean-Claude Labrecque et de coureurs des bois en costume d’époque.

« Moi, je savais qu’il n’y avait rien, explique l’archéologue Carl Lavoie, chargé du chantier. Mais j’étais sous pression parce qu’il y avait Labrecque qui était en train de tourner un film là-dessus. » Lavoie sent qu’il ne peut plus reculer. « On a percé le mur en pierre et, derrière, il y avait du bois, du bois qui apparaissait tout à fait neuf. »

Au lieu de la chapelle funéraire, les chercheurs découvrent plutôt le réfrigérateur du restaurant Wong, une institution culinaire du Vieux-Québec. « J’ai été critiqué pour avoir fait ça, explique Lavoie. Ce que je me suis dit, c’est qu’on allait au moins en finir avec cette hypothèse-là qui n’avait pas d’allure. »

Fémurs

La mésaventure du restaurant Wong semble avoir brisé l’élan de la quête du fondateur amorcée en 1866. Cette année-là, les abbés Casgrain et Laverdière affirment avoir retrouvé le site de la chapelle Champlain au pied de l’actuel funiculaire. Les recherches se sont depuis déplacées en haute-ville, le long de la rue de Buade, entre la cathédrale et le bureau de poste de la côte de la Montagne. C’est là que se trouveraient les vestiges de la chapelle où l’on a déposé le corps de Champlain après sa mort survenue le jour de Noël 1635.

« J’ai localisé l’emplacement et je pense que c’est le bon », explique Carl Lavoie en parlant de la jonction des rues de Buade et du Fort. En 1880, des ouvriers y ont retrouvé un coffre en bois contenant des ossements, à une vingtaine de mètres à l’est du restaurant Wong. Les chercheurs ignorent si les squelettes ont été laissés sous la voie publique ou déplacés dans le sous-sol de la cathédrale.

Mais comment identifier les vieux os de Champlain au milieu du millier de squelettes enfouis dans le secteur ? « Il faudrait trouver ses fémurs », explique Lavoie, ceux du fondateur de Québec devant porter la marque d’une flèche iroquoise reçue lors d’un combat livré dans la région des Grands Lacs en 1615.

Culte des reliques

« La fameuse histoire du tombeau de Champlain, c’est un gag entre nous, explique l’archéologue Jean-Yves Pintal, de la firme Ruralys. On a une idée de l’endroit où il a pu être enterré, mais est-ce qu’il est encore là, compte tenu de la quantité de constructions qu’il y a eues dans la ville ? »

La découverte n’apporterait pas grand-chose à la science, estime son collègue Marcel Moussette. « Je pense que c’est plus important de nous intéresser aux vestiges qu’il nous a laissés. Le symbole, ça tient un peu du culte des reliques. Moi, disons, ce n’est pas la chose qui m’intéresse en archéologie. »

Pour M. Moussette, il vaudrait mieux s’intéresser à la ferme de Champlain retrouvée au cap Tourmente il y a quelques années. « Il y a un potentiel fantastique qui n’est pas exploité de ce côté-là ! » L’archéologue retraité de l’Université Laval ne croit pas qu’il soit possible de retracer les ossements de l’explorateur. « D’après moi, chercher Champlain, c’est vraiment une cause perdue. »

Richard III

Carl Lavoie déplore le pessimisme de ses collègues en donnant l’exemple du roi Richard III (1452-1485) retrouvé en Angleterre en 2012. « Il a été découvert sous un stationnement à l’endroit où il a été enterré ! » Pour Lavoie, la recherche de Samuel de Champlain ne relève pas seulement du symbole : « Il ne faut pas oublier une chose, c’est que la chapelle Champlain, c’est une structure funéraire particulière. »

Les fondations d’une chapelle érigée douze ans après la mort de Champlain ont été retrouvées sous la cathédrale de Québec en 2017. Lavoie estime que les os du fondateur pourraient s’y trouver. « Je pense souvent à ça. Dire qu’il n’y a pas un archéologue qui s’intéresse à ça, c’est un mensonge énorme. Et sans être René Lévesque, moi, je suis un scientifique et je pense que c’est une question scientifique comme une autre, et ça m’intéresse. »

La poursuite des fouilles entreprises sous la cathédrale n’est pas au programme, explique Annie LeGruiec, du ministère de la Culture, qui ne compte pas mener de « recherche spécifique » pour retrouver les restes de Champlain.

La saga Champlain

1635. Samuel de Champlain meurt à Québec. Il est inhumé dans l’église Notre-Dame-de-Recouvrance. Son successeur Montmagny fait déplacer sa dépouille dans une chapelle érigée l’année suivante en haute-ville.

1640. La chapelle Champlain est détruite par un incendie. Reconstruite la même année, elle disparaît mystérieusement dans les années qui suivent. On ignore ce qu’il est advenu des ossements.

1843. Destruction du mur d’enceinte de la cathédrale. Les ouvriers excavent une crypte contenant les restes « d’importants personnages ».

1854. Un ingénieur découvre un caveau rempli d’ossements au pied de l’actuel funiculaire, dans la basse-ville.

1866. La publication d’un essai des abbés Casgrain et Laverdière sur la localisation du tombeau de Champlain déclenche la « querelle des Antiquaires » entre les chercheurs.

1880. Des ouvriers découvrent un coffre en bois contenant des ossements à la jonction des rues de Buade et du Fort. Les débris sont enfouis sur place.

1988. Le géographe René Lévesque prétend avoir retrouvé le squelette de Champlain sous la tour du clocher de la cathédrale de Québec. Il s’agit toutefois des restes d’un jésuite inhumé en 1879.

1999. Lévesque effectue des sondages dans le sous-sol d’un restaurant dont l’ancien propriétaire soutenait avoir aperçu un caveau dans les années 1930. Le percement du mur le mène dans la chambre froide du restaurant Wong.

Et Frontenac ?

Champlain n’est pas le seul dignitaire du régime français dont on a perdu la trace. C’est le cas également des gouverneurs Frontenac (1698), Callières (1703), Vaudreuil (1725) et Jonquière (1752), qui reposent pêle-mêle sous la cathédrale de Québec. « [Ils] dorment dans la ville qui a été le siège de leur gouvernement, sans avoir même une épitaphe pour rappeler aux vivants où ils sont, et ce qu’ils étaient », déplorait l’auteur Narcisse Faucher de Saint-Maurice, en 1878. « Partout chez les races fortes, dans les contrées viriles, les vivants aiment à honorer ceux qui furent les défenseurs et les gloires de la patrie », ajoute-t-il dans un rapport archéologique adressé au premier ministre québécois de l’époque, Henri-Gustave Joly. En 2015, le curé de la paroisse Notre-Dame-de-Québec, Mgr Denis Bélanger, a soumis un projet de mausolée des gouverneurs au ministère de la Culture. Or, il faudra d’abord retrouver les restes du quatuor vice-royal dans l’un des trois ossuaires de pierres maçonnées de la cathédrale.