Les fous des toits veillent sur la ville

Les déneigeurs de toits du Vieux-Québec sont souvent recrutés parmi les amateurs d’escalade. « Ils ont un peu réinventé la façon de déneiger », dit le cinéaste Helgi Piccinin, qui leur consacre un documentaire.
Photo: Source: Helgi Piccinin Les déneigeurs de toits du Vieux-Québec sont souvent recrutés parmi les amateurs d’escalade. « Ils ont un peu réinventé la façon de déneiger », dit le cinéaste Helgi Piccinin, qui leur consacre un documentaire.

Québec — Dans le Vieux-Québec, le métier de déneigeur de toits se pratique comme nulle part ailleurs sur la planète. Grâce à un jeune réalisateur audacieux, un documentaire en présentera bientôt les exploits et la poésie.

 

« La première fois que je suis monté sur les toits avec eux, j’ai senti qu’il fallait que je fasse un film avec ça », raconte Helgi Piccinin. « Quand tu montes sur un toit dans le Vieux-Québec, t’as une autre perspective sur la ville, sur la manière de vivre la ville, la manière de vivre l’hiver. »

 

Pendant trois hivers, le réalisateur et son caméraman Benjamin Gadoury ont suivi L’Escouade des neiges, une compagnie spécialisée dans le déneigement des toits les plus dangereux de la ville. Produit par Parallaxes, le film doit sortir à l’automne.

 

« Ce qui m’a fasciné, c’est qu’ils ont un peu réinventé la façon de déneiger », explique-t-il. Plutôt que de recruter des hommes forts capables de soulever de grosses quantités de neige, la compagnie mise sur des adeptes de l’escalade et des cordes comme les élagueurs.

 

Et avec ses bâtiments historiques et ses nombreux toits en pente, le Vieux-Québec est le lieu de tous les défis. Quant au Château Frontenac, c’est un peu leur Everest, le lieu de toutes les mésaventures.

 

Cela peut prendre la forme d’un faucon sur le point d’attaquer comme d’un paysage à couper le souffle. « C’est magnifique », résume Félix Lambert, 32 ans, le jeune patron de la compagnie.

 

Il était justement au Château lundi quand Le Devoir l’a rejoint. « On est en train de déneiger ce qui est tombé en fin de semaine », explique M. Lambert. Leur tâche : faire tomber les morceaux avant qu’ils s’écrasent d’eux-mêmes sur les passants de la rue Saint-Louis. « À ce temps-ci de l’année, le soleil est plus fort, alors dès qu’il commence à plomber, ça tombe assez rapidement. »

 

Helgi Piccinin les décrit comme les « anges du Vieux-Québec ». « Ils nous regardent d’en haut, c’est eux qui nous protègent sans qu’on s’en rende compte. »

 

Plus c’est haut, plus c’est beau

 

Félix Lambert recrute son équipe un peu partout. « La majorité du monde qui travaille avec nous, c’est des voyageurs, des travailleurs saisonniers, des amateurs de plein air, d’escalade », raconte-t-il. « C’est bien sûr inspiré de l’escalade […] mais l’équipement est un peu plus robuste et on va travailler sur deux brins de corde alors qu’en escalade, on est toujours sur un brin de corde. En travail, on essaie d’augmenter le niveau de sécurité. Ce n’est pas du récréatif, même si on s’amuse ! »

 

Il faut évidemment être assez jeune et très en forme pour pratiquer ce métier. Mais il y a des exceptions dans d’autres compagnies. Âgé de 65 ans, Michel Deslauriers déneigeait encore les toits du quartier Saint-Jean-Baptiste cette semaine. « La ville de Québec, c’est unique au monde. On est obligés de déneiger des toits en pente qui mènent directement au trottoir. C’est dangereux pour les piétons, pour les automobiles. »

 

Mais pour lui, pas question d’aller déneiger les toits des Laurentides. Il aime ça, quand c’est ancien et compliqué ! « Plus c’est haut, plus on aime ça. [...] L’adrénaline que t’as sur les toits du Vieux-Québec, t’as pas ça n’importe où. »

 

En plus de 30 ans de métier, il a tout vu sur les toits. L’une de ses fiertés : avoir réussi à débarrasser des collègues de leur vertige. Lui-même a déjà eu peur une fois. C’était un samedi matin, à 8 h. Un homme furieux de se faire réveiller par le bruit des maillets sur sa tête a failli le tuer. « Il est sorti avec sa hache, a pris mon câble, il l’a posé sur le bord puis il a crié : “ Y a personne qui va me réveiller à 8 h du matin !  »

 

L’homme a coupé le câble, mais heureusement, M. Deslauriers avait eu le temps de mettre son pied dans une gouttière vide et de demander à son compagnon en bas d’appeler la police.

 

Comme Félix Lambert, il est très fier des techniques de sécurité qu’il a développées avec les années : les barrières de bois sur les toits en pente (ou « arrêt-glace »), le recours à deux cordes. Surtout, ces maillets de bois qu’il fabrique lui-même parce que, dit-il, ceux de la quincaillerie cassent tout le temps.

 

Mais c’est son dernier hiver. Non pas à cause de l’âge mais parce qu’il retourne aux études dans le domaine des arts. « Je suis un artiste sur les toits ! »

 

Et lui aussi commence à trouver l’hiver long. « Cet hiver, ça a été fou. On venait de finir, il fallait tout de suite recommencer ». Même chose pour Félix Lambert. « J’avoue que je commence à avoir hâte que ça finisse parce que je pars en voyage dans deux semaines et il faut que je ferme mon hiver et je suis débordé. […] C’est le plus gros mois de mars qu’on a eu à ce jour. »

 

Quant à Helgi Piccinin, il ne verra plus jamais la saison de la même façon. « J’étais pas un amoureux de l’hiver avant. Puis avec eux, c’est difficile de ne pas le devenir. Ils passent leur hiver dehors, ils sont en forme, ils sont au chaud parce qu’ils travaillent de leurs mains puis de leurs bras. En plein hiver, tu vas prendre une bière après le travail, puis t’as un coup de soleil dans la face. C’est quand même le fun ! »


 
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 avril 2014 07 h 08

    Quel plaisir de vous lire...

    un article de presse qui nous requinque...dans ce climat de morosité hivernale et
    électorale. J'ai bien hâte de voir ce documentaire. Vive l'escouade des neiges. Vive
    les anges du Vieux - Québec !

  • Gilles Parent - Inscrit 2 avril 2014 07 h 48

    Merci !

    Votre bref reportage rappelle Dickens. Quel bonheur de se souvenir qu'il y a autre chose dans notre réalité, que la campagne électorale et les invectives des differents chefs de parti !