Saint-Alphonse-de-Caplan: «Pas question d'avoir un programme!»

Steve Villeneuve, Jacques Ouellet et Bertin St-Onge ont fondé avec quatre autres citoyens le parti municipal Démocratie participative dans le village gaspésien de Saint-Alphonse-de-Caplan.
Photo: Rémy Bourdillon Le Devoir Steve Villeneuve, Jacques Ouellet et Bertin St-Onge ont fondé avec quatre autres citoyens le parti municipal Démocratie participative dans le village gaspésien de Saint-Alphonse-de-Caplan.

Dans l’arrière-pays de la Baie-des-Chaleurs, Saint-Alphonse-de-Caplan se résume à une longue rue principale qui s’en va se perdre, au loin, dans une rangée d’éoliennes. De part et d’autre de celle-ci, une école, une quincaillerie, un bureau de poste et un Resto du Coin (c’est son nom). S’y ajoutent, un peu à l’écart, une scierie et un dépanneur.

Depuis son arrivée au poste de maire en 2002, Gérard Porlier a été réélu par acclamation une fois sur deux. Cette année, c’est une équipe entière qui se dresse face à lui : la liste Démocratie participative de Bertin St-Onge, lui-même ancien maire, entouré de six candidats aux sièges de conseillers.

Ce groupe de citoyens entend révolutionner la manière de gouverner, et ceci inclut autant le fond que la forme : « Les conseils municipaux auront un caractère plus festif que répressif, promet M. St-Onge. Les gens seront accueillis avec du café et de la bonne humeur. Pour chaque point à l’ordre du jour, la population pourra poser des questions, faire des commentaires, voire proposer des amendements. Aucune décision ne sera prise par le conseil avant qu’on ait donné la parole aux citoyens. On s’attend à des réunions très longues. Mais la démocratie, ça ne coûte rien. »

Ne questionnez pas les membres de Démocratie participative sur leur programme électoral. « Pas question d’avoir un programme, on serait dans le champ ! » s’emporte celui qui travaille comme « homme à tout faire ». Les projets pour le village viendront des citoyens, qui seront encouragés à rallier des appuis dans la communauté pour que le conseil les soutienne.

Quant aux travaux majeurs qui rythment la vie d’une municipalité (voirie, aqueduc, égouts…), « ils vont toujours exister, dit l’homme de 58 ans, mais on ne demandera plus aux gens de les prendre pour du « cash ». On va leur demander de participer à la démarche en créant un comité spécial, une commission, appelons ça comme on veut. On a plein de compétences qu’on n’utilise jamais dans notre communauté. Avant d’aller voir les “ingénieux” [ingénieurs], consultons nos “ingéniaux” ! »

Jacques Ouellet, qui brigue lui aussi un poste de conseiller, complète : « La base d’une démocratie, c’est l’information. On va travailler à bien des niveaux pour l’offrir à la population, car ce n’est pas tout le monde dans le village qui utilise Internet. » Objectifs de la démarche : justifier les décisions du Conseil et permettre un contrôle citoyen sur les dépenses municipales.

Et si la nécessité de prendre une décision crève-coeur, contre la majorité, s’impose ? « On va avoir l’occasion d’expliquer pourquoi on prend cette décision, alors qu’en ce moment rien n’est expliqué », répond Steve Villeneuve, un autre membre de l’équipe.

Peu d’exemples à suivre

Démocratie participative critique le « show » que représente l’assemblée du conseil : les décisions qui y sont prises ont déjà été actées lors d’une réunion de travail à huis clos des élus, tenue une semaine avant. Ce n’est pourtant pas une fatalité, soutiennent-ils : en France, il y a trois ans, le petit village de Saillans (1200 habitants) a élu une équipe comme la leur. Celle-ci a depuis formé des groupes citoyens de travail sur les enjeux locaux, et poussé la transparence : « À Saillans, les réunions de travail sont publiques, explique l’aspirant-maire, et un compte-rendu est publié à la fin pour ceux qui ne pouvaient pas y être. Ici, quand tu lis un procès-verbal, si tu n’es pas un Bertin St-Onge qui va aux réunions du Conseil depuis qu’il a 16 ans, tu ne comprends rien ! »

MM. St-Onge, Ouellet et Villeneuve ont une dent contre l’équipe sortante, dont l’écoute est selon eux défaillante. Le maire ne fait cas ni du comité pour un développement durable viable qu’ils ont créé ni des autres citoyens, assurent-ils. Difficile à croire lorsqu’on rencontre M. Porlier, homme affable et bavard qui est « maire à mi-temps » de ce village de 700 habitants — il passe ses après-midi au bâtiment municipal, lorsqu’il ne siège pas à un comité de la MRC de Bonaventure.

Le maire ne croit pas que son administration manque de transparence : « L’assemblée municipale est publique, le procès-verbal est sur le site Web, je ne vois pas comment on peut être plus transparents ! » Les réunions de travail devraient-elles être ouvertes à tous ? « Ce n’est pas tous les conseillers qui sont à l’aise de parler en public, on se fait souvent enguirlander par des citoyens ! »

S’il est réélu, Gérard Porlier entend continuer la saine gestion des finances municipales, améliorer le réseau routier, peut-être « ouvrir une nouvelle rue ». Concernant la participation citoyenne, il attend des nouvelles de la Fédération des municipalités avant de se prononcer sur la loi 122. « Par le passé, on a évité des référendums en consultant la population et en reconsidérant les plans, dit-il. C’est sûr que quand il y a un consensus, ton projet est parti du bon pied. » Il veut aussi créer un fonds d’investissement pour démarrer des entreprises d’économie sociale, pour assurer une continuité historique : « Nos communautés ont été créées par des coops, comme l’épicerie et la Caisse Desjardins, et par le syndicat des travailleurs forestiers », rappelle M. Porlier.

Pour Jonathan Durand Folco, professeur d’innovation sociale à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, cette culture locale pourrait expliquer le désir de participation citoyenne à Saint-Alphonse. « Parfois, un grand enjeu, comme une épicerie qui ferme ou un projet industriel, peuvent aussi mobiliser la population », explique l’auteur d’À nous la ville, un essai sur les mouvements municipalistes (Écosociété). De fait, les membres de Démocratie participative citent l’opposition à l’exploration gazière comme une « bougie d’allumage » de leur jeune parti municipal.

Ils défrichent en tout cas un terrain inconnu : « À ma connaissance, c’est la première initiative du genre au Québec, avance M. Durand Folco. Le village de Saint-Camille, en Estrie, se distingue par sa gouvernance démocratique, mais cela s’est davantage fait de façon organique. »

« On embarque dans une machine à inventer, s’amuse Bertin St-Onge. Si on réussit notre coup le 5 novembre, on va devenir un laboratoire. Notre rêve, c’est que le Québec soit envahi de démocratie participative. » Une partie du contrat est déjà remplie : deux des membres de l’équipe ont été élus par acclamation.