Le pouvoir revient aux banlieusards

Le raz-de-marée bleu pâle a déferlé sur l’ensemble des régions et des banlieues de la province — sauf dans sept circonscriptions, soit Pontiac, Vaudreuil, Chomedey, Mille-Îles, La Pinière, Matane-Matapédia et Îles-de-la-Madeleine.
Jacques Nadeau Le Devoir Le raz-de-marée bleu pâle a déferlé sur l’ensemble des régions et des banlieues de la province — sauf dans sept circonscriptions, soit Pontiac, Vaudreuil, Chomedey, Mille-Îles, La Pinière, Matane-Matapédia et Îles-de-la-Madeleine.

Le bleu pâle a beau avoir balayé les régions du Québec, la Coalition avenir Québec (CAQ) se casse encore les dents sur le noyau dur des grands centres urbains. Le coeur de Sherbrooke et de Québec échappe de nouveau au parti de François Legault, tout comme l’île de Montréal, où la CAQ demeure en marge, avec seulement deux circonscriptions.

Le raz-de-marée caquiste a déferlé sur l’ensemble des régions et des banlieues de la province, sauf dans sept circonscriptions (Pontiac, Vaudreuil, Chomedey, Mille-Îles, La Pinière, Matane-Matapédia et Îles-de-la-Madeleine). La métropole et — dans une moindre mesure — la capitale nationale résistent toutefois à cette hégémonie pour les deuxièmes élections de suite. Le prochain gouvernement ne comptera que deux élues de Montréal dans son caucus : Chantal Rouleau (Pointe-aux-Trembles) et Karine Boivin-Roy (Anjou–Louis-Riel). Les libéraux, les solidaires et le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, se partagent les 25 autres sièges dévolus à l’île.

« La CAQ prouve encore une fois que c’est possible de gouverner sans Montréal », relève Daniel Béland, professeur au Département de science politique de l’Université McGill. « C’est tout un contraste avec les années libérales, où les élus de la métropole occupaient une place centrale à la table des ministres. »

La population de l’île de Montréal additionnée à celles des centres-villes de Québec et de Sherbrooke totalise plus de deux millions de personnes. C’est donc le quart du Québec qui sera représenté par un autre parti que la CAQ au Salon bleu.

Des centres-villes défavorables à la CAQ

Les centres-villes concentrent une population cosmopolite, jeune et scolarisée qui ne constitue pas le pain et le beurre électoral de la CAQ. Sa base se situe en banlieue, « là où c’est payant », indique Catherine Côté, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. « La CAQ cible les petites familles et les gens plus âgés, c’est-à-dire les électeurs les plus susceptibles d’aller voter, observe-t-elle. Où se trouvent-ils majoritairement ? Dans les banlieues. »

Les thèmes sur lesquels la CAQ a insisté au fil de la campagne ont d’ailleurs montré qu’elle courtisait davantage les régions que les grands centres, analyse la professeure Côté. Les appels du pied prônant le nationalisme résonnent davantage en région qu’en ville, selon elle, car l’électorat accorde une plus grande importance à cette question.

« Ces électeurs-là sont très ancrés dans leur ville, dans leur communauté et dans leur région, souligne Mme Côté, contrairement à la population des grandes villes, qui se considère davantage comme des citoyens du monde et qui adhère plus à des principes et à des idées qu’à leur affiliation régionale. »

Le premier ministre a même opposé les centres urbains au reste de la province lors de la campagne, en invitant notamment les Montréalais à « arrêter de regarder Québec et les gens de Rouyn-Noranda de haut » dans des dossiers controversés comme le troisième lien ou la pollution émise par la fonderie Horne.

Les seules circonscriptions montréalaises où la CAQ réussit à poser le pied, constate Daniel Béland, ont d’ailleurs des allures de « banlieue sur l’île ». C’est particulièrement le cas de Pointe-aux-Trembles, qui se situe à l’extrémité est de Montréal et qui compte un important contingent d’électeurs francophones favorables à la CAQ.

L’opposition des maires

Si Montréal demeure fidèle à Québec solidaire (QS) et au Parti libéral, c’est en raison du nombre important d’anglophones et d’allophones, d’une part, et de la présence de plusieurs campus universitaires, de l’autre. « Un électorat plus jeune et scolarisé vote davantage pour QS, explique Catherine Côté. C’est un peu le même phénomène qui se reproduit à Sherbrooke et à Québec, où une importante présence étudiante favorise les solidaires. »

Il y a cependant un danger, selon la professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, à ce que la CAQ gouverne avec une si faible représentation à Montréal. « Ce qui m’inquiète, c’est que les dossiers qui concernent les Montréalais soient négligés par le prochain gouvernement », souligne-t-elle. La métropole voit le français reculer, sa congestion augmenter et ses logements abordables se raréfier. La CAQ, insiste-t-elle, devra porter une sensibilité particulière à ces problèmes, qui ne sont d’ailleurs pas propres à Montréal.

Le professeur Daniel Béland, lui, s’attend à ce que la nouvelle vague de maires et de mairesses joue un rôle accru sur l’échiquier politique provincial. « Nous avons déjà vu des tensions entre les grandes villes et le gouvernement durant le premier mandat de la CAQ. À mon avis, ça ne peut qu’augmenter, même si les villes essaient d’être diplomates. Il y a un changement de paradigme dans les grandes villes du Québec, ajoute le professeur de McGill. Les maires sont verts et environnementalistes. Le gouvernement est accusé de ne pas en faire assez à ce chapitre. »

Une collision s’annonce déjà entre le maire de Québec et le cabinet de François Legault en ce qui concerne le troisième lien. « [Ce dernier] est devenu le symbole de la vision probanlieusarde et proautomobile de la CAQ », ajoute Daniel Béland. Le maire de Québec n’a jamais appuyé le projet. Le premier ministre, de son côté, promet qu’il ira de l’avant, qu’importent les études ou l’assentiment de Bruno Marchand.

À voir en vidéo