Une victoire majoritaire pour la CAQ, gracieuseté du mode de scrutin

Ce n’est pourtant pas d’hier que le Québec interroge la pertinence de son mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Cinq gouvernements ont promis de le réformer, aucun ne l’a modifié.
Jacques Nadeau Le Devoir Ce n’est pourtant pas d’hier que le Québec interroge la pertinence de son mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Cinq gouvernements ont promis de le réformer, aucun ne l’a modifié.

Jamais, depuis l'élection de 1973 où le PQ avait récolté 30 % des votes, mais remporté seulement six sièges au Salon bleu, une distorsion entre la volonté de la population et son expression à l’Assemblée nationale n’a paru aussi grande. Le mode de scrutin actuel tord-il le cou à la volonté populaire?

L’issue de ces élections illustre la disparité entre le pourcentage des votes obtenu au suffrage universel et le nombre d’élus : au moment où ces lignes étaient écrites (1h), 14 % des voix valaient 22 députés au Parti libéral, mais 15 % en rapportaient 11 à Québec solidaire et seulement trois au Parti québécois. Les conservateurs, eux, récoltaient 13 % des suffrages, mais repartaient bredouilles. La CAQ, pendant ce temps, remportait 89 sièges, soit 71 % d’entre eux avec 41 % des votes.

«Cette année, l’écart est énorme, analyse Julien Verville, professeur de sciences politiques au Collège Ahuntsic et auteur de La réforme du mode de scrutin au Québec. L’écart entre la proportion de votes et la proportion de sièges est vraiment importante.»

Ce n’est pourtant pas d’hier que le Québec interroge la pertinence de son mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour. Cinq gouvernements ont promis de le réformer, aucun ne l’a modifié. Pourtant, les Québécois expriment le désir de le changer dans une proportion qui avoisine les 66 % dans les sondages.

«Quand les partis qui formaient l’opposition accèdent au pouvoir, ils découvrent souvent les vertus du mode de scrutin actuel», ironise M. Verville.

Pourtant, le mode de scrutin actuel en vient à créer «des fausses majorités», ajoute le professeur. «La CAQ, en 2018, est devenue le parti à former un gouvernement majoritaire avec la plus faible proportion du vote. Cette année, il a à peu près le même niveau d’appuis qu’aux dernières élections, mais il obtient une vingtaine de sièges de plus.»

Et avec la réforme, qu’est-ce que ça donne ?

Le gouvernement caquiste avait déposé le projet de loi 39 en vue de réformer le mode de scrutin. Avant sa mort au feuilleton, la pièce législative proposait la mise en place d’un mode de scrutin mixte compensatoire. En vertu de ce mode de scrutin, l’élection aurait connu une issue bien différente, explique M. Verville.

«Les distorsions auraient existé, mais elles auraient aussi été considérablement réduites. Les partis sous-représentés auraient obtenu une voix au Parlement, le PQ et le PCQ auraient aussi obtenu une représentation intéressante au Salon bleu.» Les partis n’auraient pas démarré la course au même endroit non plus. Le PQ aurait récolté 15 sièges plutôt que 10 en 2018 en vertu d’un scrutin mixte compensatoire. Le PLQ aurait gagné cinq députés supplémentaires, à 36. Les solidaires en auraient obtenu 14, soit quatre de plus. La CAQ, de son côté, n’aurait pas obtenu sa majorité et aurait dû se contenter de 60 sièges sur 125, plutôt que 74.

«Je ne crois pas que la CAQ ira dans le sens d’une réforme, déplore Julien Verville. C’est dommage parce que le mode de scrutin actuel pourrait attiser la colère envers le système. Certains citoyens vont peut-être penser que le système électoral est brisé.»

Un mode de scrutin proportionnel aurait aussi coûté à la CAQ sa majorité cette année. Cette dernière aurait obtenu une cinquantaine de sièges, tandis que les partis d’opposition, en fonction des votes récoltés, auraient fait élire entre 14 et 20 députés chacun environ.

Avec la collaboration de Laurianne Croteau 

 


Correction: Cet article a été modifié pour préciser qu'il s'agit de la plus grande distorsion depuis l'élection de 1973 où le PQ avait récolté 30 % des votes, mais remporté seulement six sièges au Salon bleu.

 



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