Aller voter à 100 ans

Mabel Wagner, 89 ans
Photo: Francis Vachon Le Devoir Mabel Wagner, 89 ans

Les partis leur offrent mer et monde, mais que veulent réellement les aînés du Québec ? Le Devoir l’a demandé à deux électeurs qui cumulent ensemble 189 ans de vie — et qui aspirent moins aux rutilantes maisons des aînés qu’au droit de mourir dans la dignité avant de s’y retrouver.

Donald Cameron a 100 ans, 10 enfants et un franc-parler qu’un siècle de vie n’a pas encore émoussé. Né sous la gouverne de Louis-Alexandre Taschereau, il a vu défiler 19 premiers ministres différents à l’Assemblée nationale et s’apprête à vivre ses 28es élections générales québécoises.

À l’autre bout de la table, Mabel Wagner a connu 89  printemps et d’innombrables amitiés avec des personnages parmi les plus marquants du Québec. Son premier patron s’appelait Maurice Duplessis. Félix Leclerc, le poète du P’tit bonheur, a épousé sa meilleure amie. Claude Morin, l’ancien ministre péquiste, fait partie de ses intimes depuis l’enfance.

Le Devoir les rencontre dans un ancien monastère de Lévis converti en résidence pour personnes âgées. Par la fenêtre de la somptueuse salle à manger, le Saint-Laurent coule lentement, à l’image des jours qui restent au soir de leur vie.

« Vous savez, vieillir, c’est une série de petits deuils », soupire Mme Wagner. Elle n’aurait jamais pensé finir sa vie ailleurs que chez elle, mais la maladie en a décidé autrement il y a cinq ans. Après une fissure de l’aorte thoracique et cinq jours de coma, elle a commencé sa convalescence aux Résidences du Précieux-Sang, perchées sur la falaise qui fait face au Vieux-Québec. Cinq ans plus tard, Mme Wagner y réside toujours.

« J’ai trouvé une vie de famille, ici. C’est beau et ce n’est pas trop gros. » Elle craint que sa santé chancelle à nouveau et la pousse vers la dernière station avant le terminus : le CHSLD. « Ça me fait peur, dit-elle. Je ne veux pas finir là, c’est terrible… C’est triste ! »

M. Cameron opine de la tête. « Je ne suis pas intéressé, moi non plus. » Les maisons des aînés promises par le gouvernement caquiste ne rendent pas plus douce l’idée d’y finir ses jours.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Donald Cameron a 100 ans.

« Je ne suis pas du tout pour ça, ça coûte bien trop cher pour pas grand-chose ! » déplore Mme Wagner. « Le gouvernement devrait investir dans les résidences qui existent déjà avant de gaspiller des millions en niaiseries. »

Donald Cameron non plus ne veut rien savoir des CHSLD et autres maisons pour aînés. « Je m’étais prévu une belle fin de vie sur ma terre. Mon idée, c’était de finir mes jours là-bas », explique le centenaire. La maladie, là aussi, a déjoué ses plans. « Voilà 17 ans, mon épouse est tombée malade… L’alzheimer. » Il a tenté d’en prendre soin pendant un an et demi, avant de s’essouffler à la tâche.

Après une carrière à brasser du béton et des affaires, M. Cameron avait les moyens de se payer de l’aide à domicile — mais celle-ci était trop rare ou inadéquate pour ses besoins et ceux de sa femme. Ses filles l’ont convaincu d’aller habiter en résidence. Quinze ans plus tard, il demeure fermement convaincu que ce sera sa dernière demeure. « Moi, je ne veux pas être légume. J’ai signé mon papier : aussitôt qu’ils [les professionnels de la santé] vont me dire que j’ai une maladie incurable, ils vont m’arranger ça. »

Mabel Wagner acquiesce. Avant d’investir dans des maisons des aînés à 800 000 $ la chambre, demande-t-elle, pourquoi ne pas élargir l’accès à l’aide médicale à mourir ? « La journée où je ne serai plus capable de m’habiller, je veux en finir. Tu ne penses pas que c’est mieux de mourir au moment de ton choix, plutôt que de rester cinq ou six mois dans un fauteuil, la bouche ouverte ? »

Le scénario de sa fin est déjà écrit et répété. « C’est comme une pièce de théâtre, indique Mme Wagner. Mourir dans mon lit avec mes enfants [auprès de moi], un petit foie gras, une petite musique… » Un sac rouge et noir attend déjà au pied de sa garde-robe, prêt à partir avec tout le nécessaire pour un aller sans retour à l’hôpital.

La Coalition avenir Québec (CAQ) a déposé un projet de loi le printemps dernier pour autoriser l’aide médicale à mourir anticipée, sans avoir le temps de l’adopter avant l’ajournement des travaux parlementaires et le déclenchement de la campagne électorale. L’élargissement proposé reposait sur un consensus entre les partis — sauf en ce qui concerne l’inclusion du handicap neuromoteur dans les affections admissibles.

Santé, inflation et arrogance

 

D’autres propositions avancées pendant la campagne ont trouvé un écho favorable chez les deux aînés interrogés par Le Devoir. Tous les partis désirent augmenter l’offre de soins à domicile, une mesure qui aurait pu permettre à M. Cameron de finir ses jours chez lui, conformément à son rêve.

Québec solidaire promet d’octroyer une allocation aux proches aidants, une mesure aussi évoquée par le Parti québécois. Ce dernier, tout comme le Parti conservateur, veut également bonifier le crédit d’impôt prévu pour les aidants naturels. Il était grand temps, croit Mabel Wagner, qui a dû quitter son emploi pendant un an, à 19 ans, pour s’occuper de sa mère, alors frappée par un cancer. « Ça me révolte un peu », déplore-t-elle encore 70 ans plus tard, « de voir tout ce que j’ai fait et de constater que je n’ai jamais rien eu pour ça ».

Le coût de la vie est un autre dossier qui les préoccupe. « C’est épouvantable, affirme Mme Wagner. L’autre jour, à l’épicerie, on vendait trois oranges pour 4,50 $. Qui peut se payer ça ? » Elle voit son pouvoir d’achat diminuer, ce qui lui impose de sacrifier les petits luxes qu’elle s’accordait encore.

Indépendant de fortune, M. Cameron n’a pas à s’inquiéter de la façon dont il bouclera ses fins de mois. Il demeure cependant sensible aux moyens plus modestes de ceux et celles qui l’entourent. « Moi, le gouvernement ne me donne rien. C’est plutôt le contraire, il vient m’en chercher. Mais je regarde aussi ce que les partis font pour les plus démunis que moi. »

Il donne en exemple son amie Jacqueline, qui a reçu un chèque de 500 $, gracieuseté du gouvernement caquiste. « Elle dit qu’elle ne sait pas pour qui voter… Qui est-ce qui t’a donné ça ? clame-t-il. La main qui te nourrit, me semble que t’essaies de lui donner quelque chose. » Tous les partis promettent de redistribuer des sous aux aînés. Certaines mesures font-elles chanceler son appui à la CAQ ? « Les autres [partis], ils te promettent de l’argent. [La CAQ], elle te le donne ! »

Issu d’un temps où les familles se déchiraient entre les « bleus » et les « rouges », le centenaire ne veut rien savoir des nouveaux partis ni des vieux. « Avez-vous déjà vu [une partie d’]un beau grand pays comme le Canada se séparer pour être libre ? Votez pour qui vous voudrez, mais jamais pour le Parti québécois ! » Et les libéraux, selon lui, ont besoin de quelques mandats loin du pouvoir avant d’aspirer à le reprendre. « Le fruit, certifie le centenaire, n’est pas encore mûr ! »

Mme Wagner, elle, en perd son latin quand elle considère les différentes promesses avancées pendant la campagne. « Les partis font chacun leur offre, et à un moment donné, ça devient presque mêlant. On se rend compte qu’à notre âge, on est un petit peu moins vite. » Elle a voté pour le parti qui, selon elle, « va la gâter un peu ». S’agit-il du Parti libéral, qui promet d’envoyer un chèque de 2000 $ aux 70 ans et plus ? « C’est miroitant [sic], et ça nous aiderait peut-être un peu. Mais le Parti libéral, il est en bas de la shot pas mal », ajoute-t-elle. Paul St-Pierre Plamondon l’a impressionnée lors des débats, mais son mantra souverainiste la repousse. « Il ne dénigrait pas trop [ses opposants] et il présentait bien son projet. Mais je ne veux pas me séparer [du Canada], et je ne veux pas que mes enfants [s’en] séparent eux non plus. »

Son choix va donc aussi à la CAQ, malgré l’« arrogance » qu’elle déplore chez le premier ministre sortant. « Au moins, il a des ministres qui ont de l’allure, explique-t-elle. Et il a bien géré la pandémie. Si nous n’avions pas eu de mesures pour nous protéger, nous serions peut-être tous crevés. »

Donald Cameron sort un masque enfoui dans sa poche de chemise. « Moi, j’ai trouvé ça merveilleux », dit-il à propos de la gestion de la crise de la COVID-19. La résidence de nos deux interlocuteurs a connu des cas et des confinements, mais ni l’un ni l’autre ne changerait d’un iota la manière dont François Legault a géré la pandémie. Et pour eux, il s’agit visiblement de la question électorale décisive.

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