Balade aux deux bouts du projet de troisième lien

À Lévis et dans Bellechasse, la foi à l’égard du troisième lien demeure intacte.
Photo: Francis Vachon Le Devoir À Lévis et dans Bellechasse, la foi à l’égard du troisième lien demeure intacte.

Le troisième lien a fait couler un fleuve d’encre depuis le début de la campagne électorale en raison du refus du gouvernement de rendre publiques les études à son sujet. Qu’en pensent les gens directement touchés par sa construction ? Le Devoir a interrogé des citoyens et des citoyennes aux deux bouts du futur tunnel.

C’est à proximité de Lairet, un quartier de Québec situé au carrefour de Vanier, de Charlesbourg et de Limoilou, que le troisième lien projeté par la Coalition avenir Québec (CAQ) doit émerger au nord du Saint-Laurent. Ce secteur ne roule pas sur l’or : en 2016, la communauté se composait à 81 % de locataires, un habitant sur dix provenait de l’immigration, et la moitié des ménages gagnaient un revenu brut inférieur à 40 000 $.

« Je n’ai pas trop suivi la campagne, je viens juste de sortir de prison », lance un homme au visage tatoué de scorpions lorsque sollicité par Le Devoir au coin de la rue des Cèdres et de l’avenue Dumas. Un couple approche. « Le troisième lien ? Nous avons atterri de Colombie il y a un mois et demi », indique la femme, hésitante, dans un français encore approximatif. Il fait 13 degrés Celsius et leur manteau d’hiver en fait foi : s’acclimater à la météo du Québec semble avoir priorité sur les enjeux de la mobilité dans la capitale nationale.

À la sortie du Grand Marché, Lise Lavoie, 73 ans, s’arrête pour placoter avec le journaliste du Devoir. « Moi, pour autant que les ponts soient rénovés… » lance la retraitée du ministère de l’Environnement. Un troisième lien, dit-elle, ne changerait pas ses habitudes de déplacement. « Je peux comprendre, par contre, pourquoi les gens de la Rive-Sud en veulent un. » Selon elle, Québec a un choix à faire entre le tramway et le tunnel. « A-t-on vraiment besoin des deux ? Je ne suis pas convaincue. »

Pour Jérôme Cordeau, un résident de Lairet de 38 ans croisé lors d’une balade à vélo, la CAQ agite le troisième lien comme un hochet au visage de l’électorat. « C’est comme une carotte pour inciter les gens à voter pour le parti. Selon moi, ça ne va pas régler la congestion. » À qui entend-il accorder son vote ? « J’sais pas ! » lance-t-il en s’éloignant.

Lairet se trouve dans la circonscription de Jean-Lesage. Et dans le quartier, c’est le visage du député solidaire sortant, Sol Zanetti, qui apparaît le plus souvent aux fenêtres. L’opposant notoire au troisième lien doit défendre chaudement son siège devant la caquiste Christiane Gamache, défaite par seulement 699 voix en 2018. La CAQ a décliné notre demande d’entrevue avec sa candidate, estimant que « tout a été dit sur le troisième lien ».

« Je ne vois aucun avantage pour le quartier dans ce projet-là », dit M. Zanetti à propos du tunnel caquiste. « Ça représente des dizaines de milliers de véhicules de plus dans le quartier aux heures de pointe. C’est absurde, et c’est certain que ça va dégrader la qualité de l’air de la basse-ville. »

Le tunnel apparaîtrait dans un secteur de Québec déjà bordé par deux autoroutes, la 40 et la 973. C’est un des endroits au Canada où l’air est le plus pollué. « On rajoute des routes, de l’asphalte, des voitures », déplore Alexandre Gagnon, arrivé à Lairet il y a un an. « C’est extrêmement violent envers ces populations-là. »

Pour l’étudiant de 25 ans, la CAQ fait preuve d’un « populisme extrême » en allant de l’avant avec le troisième lien en dépit des avis défavorables formulés par presque tous les experts en urbanisme et en environnement. « C’est très broche à foin, c’est très maquette, ce qu’on nous propose. On dirait que c’est fait sur le coin de la table », fustige-t-il. « Est-ce que les gens y croient encore ? »

De l’autre côté du tunnel

À Lévis et dans Bellechasse, la foi à l’égard du troisième lien demeure intacte. Tout le monde ou presque a une histoire de congestion à raconter.

« Je suis déjà resté pogné des heures sur le pont Pierre-Laporte », relate Bernard Nadeau, un ancien camionneur de Saint-Henri qui sirote un café en ruminant des souvenirs. « Ce que je transportais, c’était de la volaille vivante. Quand j’étais pris dans un bouchon à la chaleur pendant deux, trois heures… Ça arrivait que nous perdions des poulets. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir Bernard Nadeau, un ancien camionneur de Saint-Henri, sirote un café en ruminant des souvenirs.

Audrey Labadie, 19 ans, fait la navette entre le quartier lévisien de Pintendre, sur la rive sud du Saint-Laurent, et le campus Notre-Dame-de-Foy, à l’ouest de Québec. Elle met souvent une heure à franchir ce parcours d’une trentaine de kilomètres. « Ça me coûte quasiment 80 $ d’essence par semaine, je suis aux études dans une école privée, donc je n’ai pas beaucoup de revenus », expose l’étudiante. « Avec le troisième lien, c’est sûr que ce serait plus facile. »

« Ça en prend un, c’est obligatoire ! » renchérit Raymonde Jean, une résidente de Pintendre qui emprunte souvent les ponts pour se rendre au travail. « Peu importe l’heure où je commence, c’est “jammé”, souligne-t-elle. Donc, si nous avions une autre possibilité, ou si les gens qui viennent de l’est pouvaient piquer vers Québec avant les ponts… Ce serait mieux. »

Le ministère des Transports estime que le temps d’attente actuel sur le pont Pierre-Laporte est de 20 minutes en moyenne, une durée qui atteindra 28 minutes en 2040. Ce pont, d’abord conçu pour accueillir 90 000 véhicules par jour, en voit 126 000 le traverser quotidiennement.

Au sud du fleuve, la nécessité d’un troisième lien fait peu de doutes dans les esprits, mais le manque de données du gouvernement commence à déranger. « C’est drôle, son affaire, parce qu’il ne veut pas dévoiler grand-chose », déplore M. Nadeau entre deux gorgées de café chaud.

« Je trouve ça un peu bizarre qu’il n’y ait rien qui soit sorti. Je lui donne le bénéfice du doute », affirme de son côté Mme Jean. Un référendum sur le troisième lien aurait « du bon sens », selon elle. « Ça serait peut-être moins cher que toutes les études commandées aux ingénieurs, qui nous coûtent une fortune et qu’on ne voit jamais au bout du compte. » Malgré l’absence d’études, son « X » ira à sa députée, la caquiste Stéphanie Lachance.

Audrey Labadie, elle, entend voter solidaire « pour l’instant », même si elle s’oppose au tramway et favorise le troisième lien. « Legault avait dit qu’il y aurait une première pelletée de terre avant la fin de son mandat, mais jusqu’à maintenant, les études ne sont pas encore commencées. Là-dessus, il perd beaucoup de points », affirme l’étudiante de Lévis. Depuis, Radio-Canada a fait état de l’existence d’une étude permettant d’évaluer la pertinence d’un troisième lien entre les centres-villes de Québec et de Lévis. François Legault maintient que cette dernière a besoin d’une mise à jour pour tenir compte du télétravail.

La CAQ avait juré que le chantier du futur tunnel débuterait avant la fin de son premier mandat. À quelques jours du vote, la seule machinerie qui s’active à Lévis réalise des travaux d’élargissement de l’autoroute 20 planifiés avant l’accession de la CAQ au pouvoir. Le parti insiste : il s’agit d’un chantier préparatoire pour le troisième lien.

« J’ai hâte qu’elle sorte, cette première pelletée de terre là, parce que les élections s’en viennent et elle n’a pas été faite encore », indique Yvon Dumont, préfet de la MRC de Bellechasse et ardent défenseur du troisième lien. À son avis, prétendre le contraire revient à « diminuer l’intelligence des gens ».

« Les gens, ce ne sont pas des caves : on n’est plus dans le temps de Séraphin », souligne-t-il. Lui continue de croire que le troisième lien verra le jour, peu importe qui forme le prochain gouvernement. « Que ce soit un pont ou un tunnel, je n’ai pas de problème avec ça. Je pense que la CAQ va le faire. […] Si ce n’est pas la CAQ, ce sera un autre », ajoute M. Dumont.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Bernard Gosselin, devant une vue imprenable sur le Château Frontenac et le Vieux-Québec

Sur la terrasse de Lévis, devant une vue imprenable sur le Château Frontenac et le Vieux-Québec, Bernard Gosselin a tranché. « Moi, je le verrais au bout de l’île d’Orléans, le tunnel », raconte l’homme de 78 ans, fier de rappeler qu’il a travaillé à la construction du pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine, dans les années 1960. Le troisième lien déterminera-t-il son choix, le 3 octobre prochain ? « Pantoute ! Toute la gang, ils [les politiciens] ne pensent qu’à leurs poches. J’ai toujours pensé de même ! »

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