Autopsie d’une partielle

Shirley Dorismond et François Legault, lundi soir, à Longueuil
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Shirley Dorismond et François Legault, lundi soir, à Longueuil

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, s’enorgueillissait lundi soir de pouvoir compter sur l’organisatrice politique Brigitte Legault. « [C’est] la meilleure… au Canada ! » a-t-il fait valoir après l’annonce de la victoire décisive de Shirley Dorismond dans la circonscription de Marie-Victorin.

La directrice générale de la CAQ a mis la gomme pour confisquer le fief du Parti québécois. Quelque 400 militants — appuyés de temps à autre par des ministres et des députés — sont parvenus à repérer les sympathisants de la CAQ, puis à les convaincre, parfois à coups de messages préenregistrés de M. Legault, de prendre un moment pour « voter Shirley » à moins de six mois des élections générales. Ils ont amené pas moins d’une centaine de Longueuillois à leur bureau de vote, tout en écoutant leurs préoccupations au sujet de la hausse du coût de la vie et des frais de logement.

Shirley Dorismond a été élue à l’Assemblée nationale avec une majorité de 797 voix sur son adversaire péquiste, Pierre Nantel (2e), et de 4567 voix sur son adversaire libérale, Émilie Nollet (5e). « Je passe à l’histoire dans Marie-Victorin, là où j’ai grandi », a répété l’infirmière à la trentaine de personnes rassemblées dans la Milan Pizzeria lundi soir.

« [Les caquistes] ont mis le paquet », souligne le politologue Thierry Giasson. Selon lui, la machine électorale mise au point par la CAQ au fil des 10 dernières années n’a plus rien à envier à celles des vieux partis. « Ils ont déployé une campagne de terrain bien avant qu’il déclenche [la partielle] d’ailleurs », ajoute le directeur du Groupe de recherche en communication politique (GRCP).

Une gifle au PQ

 

Le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, fait le pari que la CAQ ne pourra consentir autant d’énergie pour préserver Marie-Victorin durant la campagne électorale nationale. Le PQ non plus, nuance Thierry Giasson, selon qui le score de 30,07 % enregistré lundi soir a lui aussi été « gonflé artificiellement » par des ressources provenant de l’extérieur de la Rive-Sud dans la région de Montréal — qui ont notamment permis de commander au moins trois sondages.

Tout en projetant son regard sur le match revanche du 3 octobre prochain, M. St-Pierre Plamondon a aussi relativisé la gifle encaissée lundi soir par le PQ : Pierre Nantel a obtenu 30,07 % des votes, comparativement à 30,82 % pour Catherine Fournier en 2018 (-0,75 point). « Tu peux dans ta communication de défaite évoquer une victoire morale, mais la résultante demeure la même, la conséquence est irrémédiable, tu ne peux pas la modifier : tu as perdu », dit froidement Thierry Giasson.

 

« [Les péquistes] s’en tirent mieux que toutes les autres formations politiques [d’opposition] », nuance le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes, Alain-G. Gagnon. « C’est sûr qu’ils ont une grosse bataille à livrer » le 3 octobre prochain, poursuit-il.

Une base à élargir chez QS

Contrairement à la CAQ et au PQ, l’équipe de campagne de Québec solidaire a eu du malà repérer leurs sympathisants, puis à les convaincre d’aller voter dans Marie-Victorin.

Le score enregistré par QS, qui a terminé au 3e rang lundi soir, n’est pas étranger à l’absence de bureaux de vote sur les campus étudiants lors des élections partielles, a indiqué le porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois mardi — ce qui a fait sourciller Thierry Giasson. « Si tu construis une campagne générale sur le fait qu’il y a des structures qui facilitent le vote des étudiants dans les cégeps et les universités, ça me semble un peu mince comme plan logistique de mobilisation, puis de sortie de vote. Cela doit être un élément parmi d’autres, mais ça ne devrait pas être juste là-dessus que tu gagnes une élection », fait valoir le professeur à l’Université Laval.

Les résultats de l’élection partielle dans Marie-Victorin rappellent aussi l’importance pour le parti de gauche d’élargir son électorat, à défaut de quoi il est condamné à l’opposition, selon Thierry Giasson. « Ils ne parlent pas aux jeunes, ils parlent à certains jeunes de gauche, qui vivent de l’écoanxiété, puis qui ont un intérêt pour la souveraineté, mais qui ont aussi une perspective cosmopolite de la vie », explique-t-il avant d’ajouter : « C’est quand même assez niché. »

Des orphelins politiques

 

Le Parti conservateur du Québec a su attirer l’« écoute » de l’électorat, dont celui qui en a assez de la pandémie de COVID-19 et des mesures sanitaires. Au lendemain de son « score honorable » dans Marie-Victorin, le chef du PCQ, Éric Duhaime, a gagné son billet d’entrée au débat des chefs de Radio-Canada. « On vient de monter dans les ligues majeures ! » s’est-il félicité.

Toutefois, le PCQ « demeure le parti d’un seul enjeu », soit la fin de la « dictature sanitaire », mentionne Thierry Giasson à l’approche des élections générales. « Ça tourne un peu à vide. […] Il va falloir que M. Duhaime se mette à parler des autres angles de son programme », dit-il, avant de décrire Éric Duhaime comme un homme à la fois « brillant » et « un peu dangereux ».

Les « orphelins » politiques et autres Québécois « prêts à essayer autre chose » qui appuient actuellement le PCQ « vont probablement constater que le parti a un programme plutôt pauvre sur le plan des mesures sociales, par exemple », poursuit Alain-G. Gagnon. « C’est un parti qui s’intéresse plus au développement économique en soi et pour soi, et donc ça pourrait refroidir l’appui des Québécois à moyen terme », précise le professeur à l’UQAM.

Tourmente au PLQ

 

La cheffe libérale, Dominique Anglade, a expliqué la dégringolade du PLQ, du 4e au 5e rang, dans Marie-Victorin par la forte abstention des électeurs libéraux. Le professeur Thierry Giasson soumet une « autre hypothèse » : « il y a des libéraux ou des électeurs libéraux dans Marie-Victorin qui ont voté pour la CAQ ». Si son hypothèse se révèle exacte, l’automne sera fait de « mauvaises nouvelles » pour le PLQ, prédit-il, tout en se demandant : « Est-ce que Mme Anglade va être là dans six mois pour diriger la campagne libérale ? »

Pour le politologue Alain-G. Gagnon, un « ménage » s’impose dans le programme politique du PLQ, qui plus est après la tentative de virage nationaliste de Dominique Anglade. En plus de ne pas lui avoir fait gagner d’appui dans l’électorat francophone, celui-ci lui en a fait perdre dans l’électorat anglophone. « [Les libéraux] sont pris entre l’arbre et l’écorce, c’est-à-dire qu’ils veulent défendre les droits et libertés de la personne, mais en même temps, ils doivent aussi défendre des droits collectifs ou des droits de la communauté francophone au sein de la fédération canadienne », explique-t-il. « Ils sont vraiment dans une situation très, très difficile. Je ne sais pas trop comment Mme Anglade peut se sortir de ce bourbier. »

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