La CAQ et le tramway: deux semaines à oublier

Un tronçon de rue partagée de 500 m à Québec a fait couler plus d’encre que le chèque de 500 $ aux Québécois.
Photo: Ville de Québec Un tronçon de rue partagée de 500 m à Québec a fait couler plus d’encre que le chèque de 500 $ aux Québécois.

Après deux semaines tumultueuses, le gouvernement caquiste a finalement cédé : le maire de Québec obtiendra mercredi le décret nécessaire à la progression du tramway. Le feu vert ministériel met un terme à la première confrontation entre les troupes de François Legault et Bruno Marchand, qui ressort grand gagnant de la bataille.

Il y a deux semaines, des poids lourds du cabinet caquiste orchestraient une fronde contre une rue partagée de 500 mètres où les automobilistes devront cohabiter avec les piétons, les cyclistes et le futur tramway.

 

Il était alors hors de question d’imposer ce sacrifice aux motorisés. Pour que le gouvernement adopte le décret, éructait même le ministre Éric Caire, il fallait que le maire Bruno Marchand « arrête de polluer l’existence des automobilistes » de la sorte.

Deux semaines plus tard, le ton et les exigences ont changé. Plus question de rue partagée : la seule condition dictée par le gouvernement, a répété mardi le premier ministre, c’est que la Ville de Québec récolte la « meilleure acceptabilité sociale » pour son tramway.

Le bras de fer de deux semaines a coûté quelques plumes au gouvernement, selon les politologues de l’Université Laval, Thierry Giasson et Philippe Dubois. La CAQ, selon ce dernier, a en quelque sorte sorti la dynamite pour fendre un caillou.

« L’étincelle qui a mis le feu à la paille — cette fameuse rue partagée — était étonnante, mais c’est surtout la virulence qui m’a surpris, explique M. Dubois. Je n’ai jamais vu autant de ministres réagir aussi fortement à un enjeu, somme toute, assez banal. »

Il note que la fronde contre la rue partagée, initiée au lendemain du dépôt du budget, a « presque » réussi à éclipser ce dernier. Le 22 mars, le ministre des Finances, Éric Girard, octroyait en grande pompe un chèque de 500 $ à 94 % des Québécois et pourtant, plus personne n’en parlait la semaine suivante : c’est le tronçon de 500 m qui a, finalement, fait couler le plus d’encre.

En annonçant, lundi, sa volonté d’adopter le décret espéré par Québec, « François Legault a rappelé à l’ordre ses ministres et a décidé d’interrompre la campagne de salissage qu’il avait, il faut bien le dire, lui-même autorisée », analyse Thierry Giasson, professeur au Département de science politique de l’Université Laval.

« Il a décidé que clairement, avec les données qu’il avait devant lui, le soutien était de plus en plus manifeste et clair en faveur de la position du maire de Québec. »

Une victoire pour le maire

 

L’épisode a en effet permis à Bruno Marchand de s’imposer en défenseur des villes face à l’ingérence du gouvernement, souligne M. Giasson.

« Il a démontré qu’il assume pleinement la posture de capitaine qu’il a lui-même endossé et qu’il est prêt à aller au front pour défendre le tramway, souligne le professeur de l’Université Laval. Non seulement pour défendre le tramway, mais aussi le respect des champs de compétence des municipalités. »

M. Giasson note qu’un gouvernement allergique à l’ingérence du fédéral se retrouvait, dans son bras de fer contre l’administration Marchand, accusé d’empiéter dans les platebandes des municipalités. « La CAQ a complètement perdu la face sur cet enjeu-là », croit le professeur.

« M. Marchand, clairement, sort gagnant, opine Philippe Dubois. Maintenant, tout le Québec l’a entendu dire qu’il ne veut pas faire de petite politique et qu’il ne gouverne pas en fonction de sa réélection. Ça lui a donné une stature et une aura qu’il pourra mettre à profit dans d’autres dossiers. »

Freiner les conservateurs

 

C’est pour freiner la progression des conservateurs d’Éric Duhaime dans les intentions de vote que les ministres de la région de Québec ont voulu dicter leurs conditions au maire Marchand, croit la professeure associée à l’UQÀM, Marie-Ève Maillé.

« Il y a deux camps assez nets autour du tramway et François Legault fait attention de ne s’en mettre aucun à dos », dit-elle. En invoquant l’acceptabilité sociale, le premier ministre déploie, selon Mme Maillé, moins une condition qu’une stratégie pour gagner du temps et pour ménager la chèvre et le chou.

« Nous ne pouvons pas survoler une région et cartographier l’acceptabilité sociale comme nous le faisons avec les milieux humides. C’est impossible, ce n’est pas comme ça que ça marche », insiste Mme Maillé.

Pour Thierry Giasson, l’acceptabilité sociale exigée par la CAQ, une notion aux contours flous, soulève l’enjeu de la représentativité et de la légitimité des conseils municipaux.

« Le tramway était au cœur des dernières élections et ce sont des conseillers favorables au projet qui ont été élus », rappelle M. Giasson. Il note que sur les 22 membres du conseil municipal, seulement trois s’opposent au tramway.

« Je ne pense pas qu’un premier ministre, avec une campagne électorale qui approche rapidement, voulait composer avec un maire et un conseil municipal presque au complet qui fait campagne contre lui sur cet enjeu-là. »

Malgré les tergiversations de la CAQ autour du tramway, Philippe Dubois ne croit pas que le parti au pouvoir s’en mordra longtemps les doigts, le 3 octobre prochain.

« Les partisans du tramway ne semblent pas composer la base électorale de la CAQ, explique l’étudiant au doctorat de science politique. Ailleurs dans la province, les secousses risquent d’être limitées : la couronne de Montréal n’est pas plus progressiste que la couronne de Québec. »

À voir en vidéo