Le désir d’être normal de François Legault

Le premier ministre devait parfois «mettre le poing sur la table» lorsque les fonctionnaires du ministère de la Santé ne parvenaient pas à lui donner l’heure juste, avait-il indiqué au «Devoir». 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre devait parfois «mettre le poing sur la table» lorsque les fonctionnaires du ministère de la Santé ne parvenaient pas à lui donner l’heure juste, avait-il indiqué au «Devoir». 

Deux ans après l’irruption de la COVID-19 au Québec, le premier ministre François Legault a « soif de passer à autre chose ».

« Il serait déçu que les livres d’histoire retiennent qu’il a été simplement le “premier ministre de la pandémie” », confie son directeur de cabinet, Martin Koskinen, dans un entretien avec Le Devoir.

La gestion de la pandémie de COVID-19 continue de suivre à la trace François Legault, y compris dans les rues de Longueuil, où il a fait du porte-à-porte mardi dernier.

En effet, les électeurs qu’il a rencontrés ne voulaient pas parler de hockey avec lui, et ce, même s’il portait une veste matelassée agrémentée du logo des Canadiens pour l’occasion.

Le choix des mesures sanitaires, « ce n’est pas une science exacte », a-t-il expliqué à Hélène devant la porte de sa maison jumelée de la Rive-Sud. La candidate caquiste à l’élection partielle dans la circonscription de Marie-Victorin, Shirley Dorismond, se tenait à côté de lui.

À l’intérieur, Hélène disait ne pas avoir oublié le « coup de massue » sanitaire que le premier ministre a asséné le 30 décembre dernier en interdisant les rassemblements privés et en instaurant un nouveau couvre-feu à temps pour le Nouvel An. Après avoir appuyé la CAQ aux élections générales du 1er octobre 2018, elle pense soutenir le Parti québécois — dont elle « aime bien » le candidat, Pierre Nantel, a-t-elle précisé — à l’élection partielle du 11 avril 2022. Son conjoint a, lui, assuré à François Legault et à Shirley Dorismond qu’il voterait des deux mains pour la CAQ.

Tout en traversant l’abri d’auto de type Tempo, le chef caquiste a fait quelques traits de mine de plomb sur une fiche. Il a dit avoir inscrit : « une péquiste, un caquiste ».

Puis, François Legault et Shirley Dorismond ont fait quelques pas et monté quelques marches pour terminer leur course sur le seuil de la porte de la propriété voisine. « Je ne ferai pas geler votre maison trop longtemps… » a promis le premier ministre quand la porte s’est ouverte.

— « On peut compter sur vous ? » a-t-il demandé après quelques minutes d’échanges.

— Oui, ont répondu Johanne et Denis.

— Les deux ?

— Oui.

« Deux caquistes ! » s’est félicité François Legault.

Des résidents jetaient un œil à l’extérieur, s’expliquant mal la présence de près d’une dizaine de véhicules de la police de Longueuil et de VUS noirs dans leur rue habituellement tranquille.

« Tout le monde est écœuré de la pandémie. Nous aussi ! » ont expliqué Johanne et Denis après le départ du convoi primo-ministériel. Ils ont maintenant bon espoir d’effectuer prochainement le « voyage à moto » qu’ils s’étaient promis il y a deux ans. « On n’aurait pas voulu être dans ses culottes », ont-ils ajouté.

« Lonely at the top »

L’impatience — et la frustration — n’ont pas épargné François Legault non plus depuis le début de l’état d’urgence sanitaire, signalent des proches.

« Cette pandémie aura exercé considérablement la patience de François », mentionne notamment sa conjointe, Isabelle Brais, dans un bref échange avec Le Devoir, en marge du deuxième anniversaire de la pandémie de COVID-19. « Il aura aussi apprécié encore plus la grande solidarité des Québécois. »

« La pandémie de COVID-19 a-t-elle changé le premier ministre ? » demande Le Devoir à Martin Koskinen. L’homme de 48 ans tape avec un doigt la table de conférence de son bureau de l’édifice Honoré-Mercier, situé à quelques pas de celui du chef du gouvernement. « Je pense qu’il a réalisé que “it’s lonely at the top” », laisse-t-il tomber après un moment de réflexion.

Le « poids » de la fonction de premier ministre s’est alourdi considérablement après que le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, lui eut rapporté le 9 mars 2020 l’assaut lancé par la COVID-19 contre le Québec, insiste son principal conseiller.

En privé, François Legault exprimait son mécontentement lorsque les fonctionnaires du ministère de la Santé ne parvenaient pas à lui donner l’heure juste. « Ça m’est arrivé de mettre le poing sur la table », avait indiqué le premier ministre au Devoir après la première vague. En public, il serrait les lèvres lorsque le médecin-« artiste » Horacio Arruda s’emmêlait dans ses pinceaux.

Malgré un fort appui populaire, François Legault a aussi, par moments, ressenti intensément la « solitude du pouvoir », mentionnent des membres de sa garde rapprochée.

Pour donner l’exemple, il s’abstenait de faire des allers-retours entre Montréal, où il habite, et Québec, où il travaille — ce qu’on lui reprochera par la suite. Dans son appartement de fonction, juché aux 16e et 17e étages de l’édifice Price, dans le Vieux-Québec, il s’accrochait à des livres pour éclairer ses nuits d’insomnie.

François Legault en avait pourtant « vu d’autres ». « Je ne veux pas avoir l’air cucul en disant ça, mais, moi, mon père est décédé quand j’avais 26 ans. J’ai vu mon père aux soins intensifs pendant un mois et, là, ils m’ont dit, en anglais : “He just passed away” », avait-il raconté dans un entretien avec Le Devoir en décembre 2020. À ses yeux, « quand tu as vécu ça », tu peux affronter de rudes épreuves et le lot de stress qu’elles apportent. « J’en ai eu du stress dans ma vie », avait-il souligné.

Mandat bousculé

 

Le premier ministre n’est pas sorti indemne des deux années de crise sanitaire, et le gouvernement non plus. « [La pandémie], ça a dénaturé notre mandat », dit Martin Koskinen, avant d’ajouter : « Je sais qu’il y a chez lui une frustration. [Le premier ministre se dit] : “J’aurais souhaité mettre mes énergies sur autre chose que la pandémie.” »

Il y a deux ans, François Legault a dû mettre de côté le programme de la Coalition avenir Québec pour permettre à l’État de parer les premiers coups et les contrecoups de la COVID-19, avant de le reprendre et de le modifier. Par exemple, les « problèmes » du réseau de la santé qui surgissaient au gré des vagues de COVID-19 l’ont convaincu de réformer ou, selon ses propres mots, de « refonder » le système de santé. Il s’y refusait net avant de « voir à quel point le système était dysfonctionnel », fait remarquer un stratège caquiste.

Sincérité préservée

 

Au fil des deux dernières années, François Legault a aussi perfectionné l’art de « marcher sur son orgueil », notamment lorsqu’il a dû interdire, deux années de suite, la tenue de rassemblements pendant la période des Fêtes, et ce, après avoir donné espoir aux Québécois de revoir leur famille. « On a attendu le plus loin possible, et on s’est quand même fait avoir par le virus », raconte Martin Koskinen. « Après, il faut que tu marches sur ton orgueil. » C’est ce que le premier ministre a fait, selon lui, en prenant des « décisions politiquement coûteuses », comme celle d’imposer un second couvre-feu, le 30 décembre dernier.

Le premier ministre a néanmoins su conserver son « authenticité », même si celle-ci l’a parfois jeté dans de beaux draps, dont ceux du chef du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole — dont il souhaitait publiquement la victoire électorale le 20 septembre dernier. « Oui, il a indiqué aux Québécois quels partis ils ne devaient pas appuyer… En même temps, c’est lui, et il l’assume », fait valoir Martin Koskinen, tout en précisant que « quand il est authentique, les gens lui pardonnent beaucoup ».

Trancher dans l’incertitude

François Legault a lancé « la plus grande bataille de notre vie » il y a deux ans. « Aujourd’hui, tout le Québec doit se mettre en mode d’urgence », a-t-il annoncé par caméras interposées à la population québécoise, lors d’un point de presse tenu dans la salle Evelyn-Dumas, sur la colline Parlementaire, le 12 mars 2020. Dès lors, il s’y est rendu pour faire le point sur la crise, d’abord tous les jours sur le coup de 13 h. Dans le brouillard, il a pris pour guide le directeur du Programme de gestion des situations d’urgence sanitaire de l’Organisation mondiale de la santé, Michael Ryan, selon qui il fallait agir sur-le-champ pour freiner la propagation de la COVID-19, quitte à rectifier le tir par la suite. « Ça transforme quelqu’un de savoir que ses décisions ont un impact sur la vie des gens. […] Nous, on a été jusqu’au point de dire combien de personnes les Québécois pouvaient […] recevoir à la maison », souligne le bras droit du premier ministre, Martin Koskinen.



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