La Commissaire à la santé et au bien-être critique l’opacité de la Santé publique

Le rapport final de la commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay, porte sur la réponse gouvernementale à la première vague de COVID-19.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le rapport final de la commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay, porte sur la réponse gouvernementale à la première vague de COVID-19.

Le gouvernement devrait donner au directeur national de santé publique le pouvoir d’informer le public de façon indépendante et de communiquer ses avis et ses recommandations de manière transparente, recommande la commissaire à la santé et au bien-être dans son rapport final sur l’état des services aux aînés lors de la première vague de la pandémie.

Le document a été présenté aux médias mercredi. Il fait notamment état d’une « attitude paternaliste » de la part du gouvernement à l’égard des aînés et de l’échec du système de vigie québécois dans l’anticipation de la crise survenue dans les CHSLD — qui se profilait pourtant dès le 22 mars, selon l’enquête.

« De toute évidence, l’alerte n’a pas été sonnée au bon moment, étant donné l’impact que la pandémie a eu dans les CHSLD. […] Ce que les gens disent, c’est qu’on a tardé à réagir et que le système de vigie n’était pas approprié », a déclaré la commissaire, Joanne Castonguay, lors de la présentation de son rapport.

Elle a souligné que la mortalité durant la première vague excédait de 34 % la normale dans les CHSLD — les chiffres qui auraient été attendus n’eût été la pandémie —, contre une surmortalité de 15 % dans la population générale. D’ailleurs , durant cette même vague, 47 % des travailleurs infectés dans le réseau de la santé travaillaient en CHSLD.

Pas besoin d’enquête publique ?

Le rapport final de Mme Castonguay porte sur la réponse gouvernementale à la première vague de COVID-19. Il n’évalue pas les mesures prises pour maîtriser les vagues suivantes. De l’avis de la commissaire, les enquêtes menées par ses équipes, celles de la protectrice du citoyen et de la coroner sont suffisantes pour faire la lumière sur la crise qui a secoué le Québec. « On a tout ce qu’il faut pour s’engager dans une transformation et regarder vers l’avenir. Il est vraiment temps qu’on passe à l’amélioration de notre système de santé pour faire face aux crises futures », a-t-elle affirmé.

Cela n’a pas empêché les trois partis d’opposition de réitérer leurs demandes pour la tenue d’une enquête publique et indépendante sur la pandémie. Les trois formations ont rappelé que de nombreuses questions au sujet de la gestion gouvernementale demeuraient sans réponse.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a quant à lui assuré avoir entrepris une série d’actions allant dans le même sens que les recommandations de la commissaire, notamment la mise sur pied d’un plan de prévention et de « contrôle » des infections ainsi que l’ajout de personnel et la réduction de la circulation du personnel en CHSLD. Il n’a pas précisé si le gouvernement avait l’intention de permettre au directeur national de santé publique de communiquer directement ses avis et ses recommandations à la population, comme le suggère la commissaire.

Au cours de son enquête, la commissaire a relevé une « perception d’un manque d’indépendance du directeur national de santé publique ». Elle remarque que les rôles et responsabilités des acteurs de la Santé publique sont « méconnus et imprécis, pouvant même susciter la méfiance ».

« Ailleurs au Canada, les directeurs de santé publique peuvent communiquer leur avis directement à la population, et ça, ça a un impact sur la confiance du public dans les recommandations qui leur sont faites », a souligné Mme Castonguay.

Une telle autonomie, au Québec, aurait pu permettre à la population de « faire la différence entre les recommandations qui sont basées sur la science et les décisions qui sont prises » par le gouvernement, a-t-elle illustré. Ce genre de transparence — qui ne suppose pas nécessairement que le directeur national de santé publique doive renoncer au poste de sous-ministre — entraîne aussi une justification des prises de décisions politiques par rapport aux avis scientifiques, selon la commissaire.

Mme Castonguay propose donc au gouvernement de « donner un pouvoir explicite au directeur national de santé publique d’informer le public de façon indépendante ». De manière générale, elle déplore l’existence d’un « système [de santé] opaque centré sur la protection des renseignements personnels » et préconise une transition vers un « système intégré, ouvert et transparent qui exploite le plein potentiel des données pour éclairer les décisions, sans compromettre la vie privée ».

Le Québec « mal préparé »

L’enquête de la commissaire indique aussi que les dirigeants québécois ont fait preuve d’un « leadership insuffisant pour apporter une “lentille-aînés” dans la prise de décision gouvernementale ». La responsable qualifie de « paternaliste » l’attitude du gouvernement envers les personnes âgées.

« Par exemple, dans le comité de décision principal mis en place pour gérer la crise, au départ, ils [les dirigeants] n’ont invité personne pour représenter les aînés, a expliqué la commissaire dans une réponse en anglais. Ils n’ont invité aucune infirmière non plus. Donc, ils n’ont pas pris en considération leurs besoins particuliers. »

Le rapport suggère d’offrir un « mode de financement équitable » aux services d’hébergement et de déployer, par le biais des CISSS et des CIUSSS, un système d’évaluation « dans toutes les installations et ressources d’hébergement de leur territoire ».

Au terme de ses travaux, la commissaire à la santé et au bien-être conclut que le Québec « était mal préparé pour faire face à une pandémie ». Elle relève que son système de vigie n’était pas approprié.

Dès le 22 mars, des signaux comme le haut taux de positivité des tests subis par les personnes âgées auraient dû être pris en compte, note la commissaire. « Un bon système de vigie aurait alerté les autorités bien avant sur les enjeux que représentait la pandémie dans les milieux de vie », a lancé Mme Castonguay.

Le rapport plaide aussi pour un renforcement du rôle stratégique de la Santé publique et la mise en branle d’un chantier de réflexion qui placerait les questions sanitaires « au cœur des priorités stratégiques du [ministère de la Santé et des Services sociaux] ».



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