L’appui de Legault à O’Toole est une décision «inquiétante» pour le climat, selon Greenpeace

Le porte-parole de Greenpeace Canada, Patrick Bonin, en 2019
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Le porte-parole de Greenpeace Canada, Patrick Bonin, en 2019

L’appui tacite du premier ministre François Legault au chef conservateur Erin O’Toole fait craindre le pire à certains écologistes et inquiète des chercheurs qui souhaitent que le Canada s’engage davantage dans la lutte au changement climatique.

« Une décision inquiétante », « un choix complètement irresponsable », et « indigne d’un premier ministre ». Voilà comment le porte-parole de Greenpeace Canada, Patrick Bonin qualifie l’appui de François Legault au Parti conservateur.

« C’est une grave dérive de la part de monsieur Legault, c‘est une preuve que pour lui, l’environnement et les changements climatiques ne sont pas prioritaires, malgré les belles affirmations lorsqu’il disait qu’il y avait une urgence climatique et qu’il ne pouvait pas regarder ses enfants dans les yeux si on ne lutte pas contre les changements climatiques ».

En entrevue avec La Presse canadienne Patrick Bonin faisait ainsi référence au discours inaugural de François Legault à l’Assemblée nationale en novembre 2018, lorsque le premier ministre avait déclaré :

« La survie de notre planète est en jeu. Je ne peux ignorer ce défi de l’urgence climatique et continuer de regarder mes deux fils dans les yeux. »

Pour le porte-parole de Greenpeace Canada, « il n’y a absolument rien à gagner pour la nation québécoise à mettre au pouvoir un parti qui va accélérer la crise climatique et c’est presque surréaliste de voir monsieur Legault mettre tout son poids derrière un parti qui est littéralement un cancre de l’environnement, et qui propose de faire reculer le Canada et le Québec ».

La liste de doléances de Greenpeace envers le PCC est longue, Patrick Bonin dénonce notamment les politiques du PCC qui feraient en sorte que « le prix sur le carbone serait affaibli ».

Un « prix » sur le carbone plutôt qu’une « taxe »

S’il est élu premier ministre, Erin O’Toole souhaite effectivement abolir la taxe sur le carbone adoptée par le gouvernement Trudeau il y a trois ans.

Selon Catherine Potvin, professeure au Département de biologie à l’Université McGill et spécialiste du climat, la taxe sur le carbone est « une des meilleures politiques canadiennes des dernières années » pour lutter contre les changements climatiques.

« Je crois que ça devrait être une pierre angulaire de la politique canadienne plutôt que de commencer à jouer avec pour en faire quelque chose de moins efficace comme le propose le Parti conservateur », indique la chercheuse.

Le Parti conservateur veut remplacer la taxe carbone par un « prix » sur le carbone pour les particuliers, une sorte de programme de récompenses qui consisterait à facturer aux Canadiens les carburants à base d’hydrocarbure qu’ils achètent et à accumuler des fonds dans un compte d’épargne personnel.

Un programme que Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, décrit comme une « carte de fidélisation ».

« Plus on achète des produits qui contiennent du carbone comme de l’essence, plus on accumule des points, et on ne peut que dépenser les points sur des biens verts, par exemple, une voiture électrique. C’est très paradoxal, car plus vous dépensez pour des hydrocarbures et plus vous recevez des points », explique le chercheur.

« Avec ce système, quelqu’un de très vertueux et qui se déplace à vélo n’aurait aucun encouragement, par contre celui qui a un “Hummer” obtiendrait pus de points, car il produit plus de carbone » illustre-t-il.

Selon Pierre-Olivier Pineau, « c’est un programme de fidélisation, mais il faudrait, au contraire, rendre les gens infidèles au carbone ».

Il qualifie la sortie du premier ministre Legault « d’un peu inquiétante », à un moment où « on devrait accélérer les efforts dans la lutte au changement climatique ».

Le discours du parti conservateur a changé depuis l’époque ou Stephen Harper qualifiait le protocole de Kyoto de « complot socialiste ». Erin O’Toole a présenté un plan de 8 pages, comportant 13 politiques différentes, dans lesquels figurent des investissements dans les véhicules électriques, l’énergie à l’hydrogène et le captage et la séquestration du carbone, notamment.

« Le programme des conservateurs, même s’il est à des années-lumière en amélioration par rapport au précédent programme du parti, il reste que ça ne va pas assez loin » indique Pierre-Olivier Pineau qui croit que les conservateurs n’ont pas la volonté nécessaire pour demander aux Canadiens de faire les efforts supplémentaires qui sont absolument nécessaires dans la lutte aux changements climatiques ».

Car même si le chef Erin O’Toole affirme qu’il veut lutter contre les changements climatiques, il semble que la majorité des membres de son parti ne soient pas sur la même longueur d’onde.

Au mois de mars dernier lors du congrès virtuel du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole a tenté de faire adopter une motion visant à reconnaître l’existence des changements climatiques et à s’y attaquer, mais 54 % des membres de son parti ont voté contre.

Ce « scepticisme » au sein des troupes conservatrices fait dire à l’économiste et professeur à l’Institut des sciences de l’environnement et à l’UQAM, Éric Pineault, « qu’Erin O’Toole ne sera pas là pour défendre les enjeux climatiques » à la conférence des Nations unies, cet automne.

Le Canada se prépare à assister à la COP 26 à Glasgow en Écosse au mois de novembre, où les pays devraient multiplier les engagements.

En vue de cet évènement, le gouvernement libéral a haussé ses objectifs en s’engageant à réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’environ 40 à 45 % par rapport aux niveaux de 2005 d’ici 2030. La cible précédente était de 30 %.

Mais le chef du Parti conservateur ne respecterait pas les nouvelles cibles du Canada en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais plutôt celles établies par l’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Michael Bernstein, directeur général de l’organisme Clean Prosperity, est d’avis que si Erin O’Toole revenait à une cible de 30 %, ce serait un pas de recul pour le Canada par rapport à ses alliés du G7.

« S’il s’accroche au 30 %, il sera forcé de réviser l’objectif actuel du gouvernement fédéral qui a déjà été communiqué à l’ONU dans le cadre de l’accord de Paris », a écrit M. Bernstein dans une déclaration transmise à La Presse canadienne.

« Cela constituerait une violation de l’accord de Paris et, même s’il n’y a pas vraiment de conséquences légales, cela enverrait un bien mauvais message au reste du monde, incluant des investisseurs potentiels, au sujet du réel engagement du Canada dans la lutte pour le climat », croit-il.

L’appuie tacite de François Legault

La semaine dernière, le premier ministre Legault avait indiqué que son premier choix irait à l’élection d’un gouvernement conservateur minoritaire le 20 septembre.

Il a rejeté le Parti libéral de Justin Trudeau, le NPD de Jagmeet Singh et le Parti vert d’Annamie Paul, parce qu’ils refusent tous les trois d’accorder plus d’autonomie au Québec s’ils forment le prochain gouvernement à Ottawa.

« Ce sera plus facile pour le Québec de négocier de nouveaux pouvoirs avec M. O’Toole que M. Trudeau », a estimé M. Legault.

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