L’innovation municipale célébrée

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
Parmi les projets finalistes, on retrouve Wellington-sur-Mer, un espace éphémère aménagé au centre-ville de Sherbrooke. 
Photo: Ville de Sherbrooke Parmi les projets finalistes, on retrouve Wellington-sur-Mer, un espace éphémère aménagé au centre-ville de Sherbrooke. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Municipalités

À travers le Mérite Ovation municipale, l’Union des municipalités du Québec (UMQ) récompense la crème des projets originaux réalisés par les villes québécoises au cours des deux dernières années, dont ceux qui ont vu le jour pour résoudre la crise sanitaire.

Chaque année, l’UMQ honore les villes qui ont changé les règles du jeu en réalisant des projets d’avant-garde au service de leurs résidents. C’est aussi l’occasion pour le milieu municipal de se retrouver et de s’inspirer en partageant les meilleures idées qui ont germé au cours des derniers mois. « Les villes sont des entités indépendantes, donc créer un espace où échanger les bonnes pratiques s’avère fondamental », affirme Bernard Sévigny, ex-maire de Sherbrooke et président du jury.

Afin de sélectionner les lauréats, la démarche comme le résultat sont pris en compte. Outre le caractère novateur, les membres du jury évaluent aussi le potentiel du projet à se transposer dans d’autres environnements, ses retombées sociales et économiques, ainsi que l’optimisation des ressources.

« Ce dernier critère traduit le quotidien de l’ensemble des municipalités, qui jonglent avec des budgets serrés. Donc, on privilégie les projets qui ont un impact supérieur à l’argent et au personnel alloués », précise Bernard Sévigny.

Pour se qualifier au titre de ville innovatrice, nul besoin de réinventer la roue : « savoir adapter cette roue à notre réalité, c’est aussi faire preuve de créativité », indique Gérard Beaudet, professeur à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal et membre du jury.

Même avec des coffres moins remplis, les petites municipalités peuvent ainsi tirer leur épingle du jeu. « Elles trouvent un consensus et bougent souvent plus vite que les grandes villes », croit Richard Shearmur, directeur de l’École d’urbanisme de l’Université McGill et lui aussi membre du jury.

Une section spéciale « Résilience »

Trois catégories spéciales ont été ajoutées afin de récompenser la créativité qui a découlé d’une année de pandémie. Au total, 57 dossiers ont été épluchés. Le jury se dit impressionné par l’agilité des municipalités à déployer des projets rapidement, alors qu’elles sont souvent critiquées pour la lenteur de leur bureaucratie.

Que ce soit en réaménageant le centre-ville pour que les gens puissent manger plus facilement dehors ou en mobilisant des employés du Service des loisirs pour appeler les aînés, les villes ont rapidement réagi à la pandémie et au confinement. « Toutes les municipalités qui nous ont soumis des projets ont réussi à s’adapter aux changements en peu de temps », confirme Richard Shearmur.

Une nouvelle façon de gouverner s’est aussi développée, avec la création de comités de gestion de crise et des consultations plus fréquentes avec les citoyens grâce au virage numérique. « Un vent de solidarité a soufflé dans les villes, observe Bernard Sévigny. Le discours public s’est surtout concentré sur la gestion de la pandémie au niveau des ordres gouvernementaux supérieurs, mais des initiatives extrêmement intéressantes et altruistes auraient pu obtenir une meilleure vitrine. »

Prises d’assaut par la population privée de ses divertissements habituels, les infrastructures publiques de proximité, comme les parcs, ont volé la vedette. « L’aménagement urbain a explosé, raconte Bernard Sévigny, et avec lui une plus grande sensibilité de la part des villes aux besoins immédiats de leurs citoyens. »

Les enjeux de la créativité municipale

À quoi ressemble l’innovation dans le secteur public ? « Étant donné que les municipalités n’évoluent pas dans un marché, on considère qu’une ville innove si elle accomplit quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant sur son territoire », explique Richard Shearmur.

Les villes étant des coopératives de services, elles ont un devoir de prudence qu’on voit plus rarement dans le secteur privé. « En se réinventant, l’entreprise a généralement l’objectif premier de maintenir l’augmentation du profit ou des parts de marché, tandis que l’innovation municipale est avant tout politique », nuance Richard Shearmur.

La fiscalité complexifie la tâche d’une refonte dans le secteur municipal. « Parfois, on aimerait faire autrement, mais le budget oblige à emprunter certaines avenues qui seraient différentes avec une plus grande diversité de sources de financement », indique Gérard Beaudet.

Les dépenses publiques étant scrutées de près, la création d’un fonds destiné à la recherche et au développement, monnaie courante dans les compagnies, est par exemple moins bien vue.

Richard Shearmur donne l’exemple d’une compagnie qui rentabilise ses coûts de fonctionnement en congédiant la moitié de ses employés. Afin d’atteindre le même objectif, la Ville devra davantage tenir compte des répercussions sociales et du bien-être des travailleurs, qui sont fort probablement aussi des résidents.

En cas d’échec, les villes disposent aussi d’une marge de manœuvre plus mince, car ce sont les citoyens qui doivent éponger la dette. « Les entreprises peuvent aller de l’avant sans se soucier autant des conséquences sociales de leurs réalisations, car elles ne paient pas directement les coûts sociaux de leurs expérimentations », explique Gérard Beaudet.

L’innovation radicale dans l’écosystème municipal se veut par conséquent assez rare et remarquable. Le plus souvent, on parle d’emprunts qui vont tout de même bouleverser ou améliorer le fonctionnement d’une ville.

Les initiatives retenues seront célébrées du 12 au 14 mai. Cette année, les finalistes de l’édition 2020 et 2021 seront exceptionnellement tous en lice, à la suite de l’annulation de la remise des prix l’année dernière.

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