Québec approuve les vidéos citoyennes des opérations policières

Des policiers du SPVM, lors d’une récente manifestation contre le couvre-feu à Montréal
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir

Des policiers du SPVM, lors d’une récente manifestation contre le couvre-feu à Montréal

Le ministre responsable de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, prend fait et cause pour les vidéos citoyennes des opérations policières qui tournent au vinaigre. « Oui, des citoyens qui pensent être témoins de gestes inappropriés sont tout à fait dans leur droit de les filmer, de les rendre publics », a-t-il déclaré sans détour mercredi.

Les policiers québécois sont « extrêmement professionnels », a souligné à gros traits M. Charette. Mais des « pommes pourries » se trouvent dans le lot, a-t-il ajouté.

Selon le ministre caquiste, « la vidéo fait une différence » dans la reconstitution d’une intervention policière. Il en veut pour preuve le verdict de culpabilité de l’ex-policier de Minneapolis Derek Chauvin pour le meurtre de George Floyd qui a été rendu mardi. Pendant son procès, plusieurs vidéos de l’agent appuyant son genou sur le cou de l’Afro-Américain, menotté, pendant 9 minutes et 29 secondes, avaient été soumises comme preuve. « Ce sont des vidéos qui finissent par servir la justice. Dans le cas de M. Floyd, [sans elles] il n’y aurait pas eu d’accusations, il n’y aurait pas eu de condamnation », a-t-il fait valoir.

La vice-première ministre, Geneviève Guilbault, approuve également les vidéos citoyennes d’opérations policières. « Si quelqu’un a l’impression d’assister à une injustice ou à un acte potentiellement illégal ou répréhensible dans la société, que ce soit commis par un policier ou quelqu’un d’autre [et qu’il] veut documenter ce problème-là, ou cette situation-là, ce n’est pas le gouvernement qui va l’en empêcher », a-t-elle affirmé, tout en rappelant les « mécanismes disciplinaires » établis.

Au Québec, des vidéos citoyennes ont attiré ces derniers jours l’attention du public sur une intervention de deux inspecteurs de la Société de transport de Montréal (STM) dans la station de métro Jean-Talon, samedi dernier. Qualifiées de « troublantes » par la mairesse de Montréal, Valérie Plante, les images montrent l’un des deux agents assener plusieurs coups à une personne noire qu’il échoue à immobiliser au sol. « [C]onscient du caractère sensible des images », le conseil d’administration de la STM a demandé mercredi à un avocat spécialisé en déontologie policière d’auditer les conclusions préliminaires de l’enquête interne selon laquelle les deux inspecteurs ont suivi les règles de l’emploi de la force enseignées à l’École nationale de police du Québec. Le ministre Benoit Charette se refuse de porter un « jugement » sur l’opération avant d’avoir toutes les informations en main. « Je souhaiterais lire le rapport d’enquête. S’il y a des reproches à faire, s’il y a des gestes à condamner, on le fera, mais il faut éviter, justement, un jugement populaire avant même que toutes les facettes de l’histoire soient connues », a-t-il affirmé à la presse.

Oui aux caméras corporelles qui fonctionnent

M. Charette et Mme Guilbault ont aussi donné leur accord de principe à l’usage de caméras portatives pour les policiers. « Cette transparence-là, elle est souhaitée autant pour démontrer que les policiers, dans la très, très grande majorité des cas, font un excellent travail », a soutenu le ministre responsable de la Lutte contre le racisme.

La Sûreté du Québec lancera un premier projet-pilote de caméras corporelles à Rimouski d’ici la fin du mois, et ce, de concert avec le ministère de la Sécurité publique et le Directeur des poursuites criminelles et pénales, a indiqué sa consœur. Trois autres projets-pilotes verront le jour ailleurs par la suite.

« Nous mettons toutes les chances de notre côté pour pouvoir trouver quelque chose qui fonctionne », a indiqué Mme Guilbault, tout en rappelant que le « projet-pilote » mené par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est demeuré sans suite. « Ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air. Ça amène, quand même, des éléments de gestion de preuve, des éléments d’arrimage technologique, un élément financier, aussi, important… », a-t-elle expliqué.

À Montréal, quelque 80 patrouilleurs du SPVM avaient porté des caméras portatives « en contexte réel de travail » de mai 2016 à avril 2017. Un « nombre important » d’enregistrements vidéos présentaient des interventions n’ayant pas été filmées dans leur intégralité, ce qui avait « limit[é] la capacité d’appréciation des interventions policières qui, au regard de leur contexte, [pouvaient] s’avérer plus critiques », a constaté le SPVM au terme de l’exercice.

Des policiers voyaient d’un bon œil la « protection juridique » offerte par les enregistrements vidéos dans la mesure où ils permettent d’« établir qu’ils ont travaillé dans le respect des procédures ». D’autres policiers avaient le « sentiment d’être surveillés » par les caméras portatives, les voyant comme « un manque de confiance à leur égard » et comme « une atteinte à leur vie privée au travail ». Les caméras « dépersonnalis[ent] leurs interactions avec les citoyens, rend[ent] les interventions plus procédurales ainsi que le niveau de langage moins familier et rédui[sent] leur capacité à personnifier une police de quartier, une police de proximité », se désolaient la plupart des agents consultés au cours du projet-pilote.

Bref, le projet d’équiper quelque 3000 policiers de première ligne de caméras portatives — au coût de 17,4 millions de dollars — se heurterait à « la difficulté potentielle de concilier le respect des obligations légales et des considérations opérationnelles et éthiques du SPVM et l’exigence de démontrer la transparence, voire la légitimité des interventions policières par un enregistrement vidéo intégral de ces dernières », avertissait le corps de police dans un rapport publié en janvier 2019.

Depuis, la Fraternité des policiers et policières de Montréal, la Fédération des policiers municipaux du Québec et l’Association des policiers provinciaux du Québec (APPQ) se sont dites tour à tour favorables à l’implantation de caméras corporelles dans leurs rangs.

« Très soulagés »

Les membres du gouvernement Legault se sont dits « très soulagés » du dénouement du procès de Derek Chauvin. « Même si on ne ramènera pas à la vie M. Floyd, je pense que c’est un élément qui était attendu et qui va certainement aider la société américaine à prendre conscience de changements à apporter », a dit M. Charette dans une mêlée de presse.

À ses yeux, le verdict de culpabilité de l’ex-policier pour le meurtre au deuxième et au troisième degré et pour l’homicide involontaire de George Floyd envoie « le signal qu’il y a du travail à faire » afin de combattre le racisme au Québec aussi.

Le premier ministre François Legault avait mis sur pied le Groupe d’action contre le racisme après le décès de George Floyd, a rappelé M. Charette mercredi. Il s’est engagé à faire état « d’ici quelques semaines » des « actions posées » parmi les 25 recommandées par le « Groupe des sept » en décembre dernier.

Le Québec est aussi le théâtre de « profilage racial lors des interpellations policières » et de « violences policières liées au racisme », soulignait le Groupe d’action contre le racisme dans son rapport.

« Il faut faire plus », a convenu la vice-première ministre.

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