D’abord la relance, ensuite l’équilibre budgétaire

Selon le ministre des finances, Eric Girard (à gauche), le troisième budget du gouvernement caquiste vise à corriger les «vulnérabilités» dans les réseaux de la santé et de l'éducation mises en lumière par la pandémie.
Photo: Jacques Boissinot La Presse Canadienne Selon le ministre des finances, Eric Girard (à gauche), le troisième budget du gouvernement caquiste vise à corriger les «vulnérabilités» dans les réseaux de la santé et de l'éducation mises en lumière par la pandémie.

Le ministre des Finances, Eric Girard, tire vers le haut les dépenses de l’État québécois, repoussant l’atteinte de l’équilibre budgétaire — et les décisions difficiles pour y parvenir — de deux ans.

« Chaque chose en son temps », a-t-il fait valoir jeudi après-midi, avant de donner l’« ordre de priorités » des prochaines années du gouvernement québécois : « Premièrement, vaincre la pandémie en 2021. Deuxièmement, retrouver le plein emploi en 2022. Troisièmement, fermer l’écart de production pour retrouver le plein potentiel économique du Québec en 2025. Et, quatrièmement, retrouver l’équilibre budgétaire en 2027-2028. »

Le troisième budget du gouvernement caquiste vise à corriger les « vulnérabilités » dans les réseaux de la santé et de l’éducation mises en lumière par la pandémie, a expliqué M. Girard, tout en pointant des investissements dans la télémédecine et le maintien à domicile des personnes âgées.

Les dépenses de portefeuilles croîtront de 5,4 % en 2021-2022 et de 2,3 % en 2022-2023.

À lui seul, le budget de la santé et des services sociaux s’élèvera à 52,4 milliards du 1er avril 2021 au 31 mars 2022, comprenant des mesures « de soutien et de relance COVID-19 » totalisant 2,4 milliards.

Le gouvernement consacrera quelque 750 millions par année pour garder en poste les milliers de nouveaux préposés aux bénéficiaires appelés en renfort au cours de la dernière année et convertir des postes à temps partiel en temps plein et maintenir les gestionnaires embauchés dans chacun des centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD).

Le « budget d’un Québec résilient et confiant » renferme les sommes nécessaires à la mise en branle d’un plan d’action visant à éliminer le retard lié à la pandémie en matière de chirurgies et d’examens diagnostiques en moins de deux ans.

La COVID-19 pourrait coûter 30 milliards de dollars en 5 ans

Le coût total de la pandémie oscillera autour de 30 milliards, a indiqué M. Girard, après une année marquée par « des pertes massives d’emplois et un énorme stress financier pour beaucoup d’entreprises et de Québécois ». « C’est un estimé », a-t-il insisté.

L’année 2020-2021 s’achèvera avec un déficit de 15 milliards, a confirmé M. Girard, jeudi. L’État québécois accusera des déficits plus importants que prévu au cours des deux prochaines années, c’est-à-dire 12,3 milliards, en 2021-2021 (+4 milliards) et 8,5 milliards en 2022-2023 (+1,5 milliard), en tenant compte des provisions pour risque et des versements au Fonds des générations. « Il ne faut pas sous-évaluer le défi majeur que nous avons à relever. Nous venons de vivre un choc historique, qui aura des répercussions à long terme sur l’économie et sur les finances publiques », a averti M. Girard sur le parquet du Salon bleu de l’Assemblée nationale, jeudi après-midi.

 

L’équipe de François Legault se donne désormais sept ans — et non plus cinq ans comme la Loi sur l’équilibre budgétaire le prévoit — pour retourner au déficit zéro sans alourdir le fardeau fiscal des Québécois. « Ils paient déjà suffisamment de taxes et d’impôts », a fait valoir M. Girard, tout en relativisant le poids de la dette québécoise. Le Québec est passé du 2e au 3e rang des provinces canadiennes les plus endettées, derrière Terre-Neuve et, désormais, l’Ontario, a-t-il fait remarquer.

La décision de repousser l’atteinte de l’équilibre budgétaire a été prise à l’abri de toute considération électoraliste en décembre dernier, a juré l’élu caquiste, à un an et demi des prochaines élections générales.

Nous venons de vivre un choc historique, qui aura des répercussions à long terme sur l’économie et sur les finances publiques.

 

Ses adversaires ne le croient pas une seconde. Cela dit, il n’y a pas de presse pour retrouver l’équilibre budgétaire, ont cependant convenu tour à tour les porte-parole du Parti libéral du Québec, de Québec solidaire et du Parti québécois. Même pour l’ex-ministre des Finances libéral Carlos Leitao, la rigueur budgétaire à laquelle il s’était astreint de 2014 à 2018 n’est pas de mise à l’heure actuelle.

Le ministre Eric Girard est demeuré flou sur la façon dont il s’y prendra — s’il se trouve toujours à la barre des Finances — pour dégager 1,3 milliard par année de 2023-2024 à 2027-2028 et ainsi résorber le déficit structurel de 6,5 milliards.

L’ancien trésorier de la Banque Nationale s’en est tenu à dire jeudi qu’il compte sur un regain de l’économie de 4,2 % en 2021, après une contraction de 5,3 % en 2020, une croissance des dépenses limitée à celle des revenus, ainsi qu’une hausse de la contribution fédérale pour les dépenses de santé de 22 % jusqu’à 35 % « sans condition » pour y arriver.

Le gouvernement de Justin Trudeau a déjà opposé une fin de non-recevoir au Québec, a réagi le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon. « C’est comme si la CAQ vit dans un monde parallèle ! » s’est-il exclamé.

La présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, a souligné jeudi que l’État québécois peut escompter économiser quelque 2 milliards grâce à des efforts d’« optimisation » des programmes et l’abolition de pas moins de 5000 « postes administratifs » au sein de l’État. « On est très soucieux que ce ne sont pas des postes de services à la population », a-t-elle répété, tout en disant ne pas avoir sous la main actuellement la « liste des programmes obsolètes » à abroger.

« C’est insultant pour la fonction publique ! » a lancé le député solidaire Vincent Marissal.

Stimuler l’économie

Afin de retourner au plein emploi et stimuler la transition vers la nouvelle économie, le gouvernement caquiste promet de prêter main-forte aux travailleurs mis au chômage par la COVID-19 à « se requalifier et à retrouver rapidement un emploi ».

Un an après avoir déposé un budget « vert », le gouvernement se contentera en 2021-2022 d’allouer 20 millions pour soutenir le déploiement de la première stratégie québécoise de l’hydrogène vert et des bioénergies et 3 millions pour appuyer la réalisation d’initiatives en économie circulaire.

Par ailleurs, le ministre des Finances a mis de côté 104 millions de dollars sur cinq ans pour « défendre et renforcer le statut du français comme langue officielle et langue commune du Québec » à temps pour le dépôt du projet de réforme de la Charte de la langue française par le ministre Simon Jolin-Barrette.

« Budget conservateur »

Les partis d’opposition à l’Assemblée nationale ont reproché au gouvernement caquiste d’avoir déposé un « budget conservateur ». Il s’agit d’un « budget très très traditionnel, conservateur », a déploré l’élu libéral Carlos Leitao. « Ce n’est pas le moment d’être pingre, d’être grippe-sous », a ajouté son confrère André Fortin.

Le budget du Québec 2021-2022 « n’est pas du tout à la hauteur des attentes et des besoins » des Québécois qui ont « mangé toute une claque » depuis le début de la pandémie, a poursuivi la porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, regrettant l’absence de « vision » et d’« ambition » du gouvernement Legault.

Aux yeux du chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, l’ajout de projets de « béton » de 4,5 milliards dans le Plan québécois des infrastructures (PQI) — dont des maisons des aînés toujours plus coûteuses — traduit un « manque de prudence » du gouvernement caquiste. Le premier budget écrit à l’encre rouge par Eric Girard est un « classique des années 1990 », a-t-il conclu.

 

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