Comme la langue s’effrite, le patrimoine pâtit

En l’état, Serge Joyal croit que le projet de loi sur le patrimoine de la ministre Roy n’est pas à même de changer les choses.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En l’état, Serge Joyal croit que le projet de loi sur le patrimoine de la ministre Roy n’est pas à même de changer les choses.

Le Québec se trouve à nouveau plongé dans un débat linguistique, constate l’ex-sénateur Serge Joyal, tout en voyant des liens urgents à faire entre la situation du français et le mauvais sort réservé au patrimoine. « Le patrimoine, c’est aussi important que la langue, mais on dirait qu’on ne s’en rend pas compte », affirme-t-il tout de go.

Depuis plus de cinquante ans, Serge Joyal s’est engagé dans de multiples opérations de sauvetage de biens culturels québécois. À l’heure de considérer le projet de loi sur la protection du patrimoine que présente la ministre Nathalie Roy, il ne s’explique toujours pas pourquoi cette question n’est pas d’emblée liée à celle du français.

« J’écoutais M. Jolin-Barrette parler de la langue, de son importance… On reste, dans ce type de discours, complètement coupé du sens des valeurs que la langue doit exprimer. Nous ne voyons pas, par exemple, que le patrimoine bâti, le patrimoine archivistique et le milieu naturel sont intimement liés aux préoccupations qu’on doit avoir pour la langue. »

« On pense que c’est la langue qui est au fondement de la nation. Elle est certainement un élément de sa définition. […] Mais si la langue n’est pas en contact avec le patrimoine et sa préservation, autrement dit avec l’expérience du passé et de ses traces, à quoi renvoie-t-elle ? »

Une autodestruction

« Nous sommes dans une situation d’autodestruction, répète l’ex-sénateur.  Si l’anglicisation est plus galopante chez les jeunes, c’est en bonne partie parce qu’ils ne savent pas d’où ils viennent. On leur dit de parler français, mais cela s’attache de moins en moins à une réalité qui supporte le sens de la langue. On ne leur enseigne pas suffisamment l’histoire. Ils ne sont pas enracinés dans un continuum historique. On les laisse tout bonnement se mesurer aux forces du marché. » Avec le résultat qu’ils sont écrasés sous les diktats de la société de consommation.

« Je crois que le Québec n’est pas sorti de la mentalité de la “modernisation” à tout prix. Cette pensée est soutenue par l’idée qu’une société ne saurait exister, en Amérique du Nord, que pour autant qu’elle voie dans la moindre illusion de progrès immédiat une condition nécessaire à sa survie. On est encore enfermé dans un type de raisonnement que j’appelle la mentalité Jean Drapeau. Ce raisonnement, à courte vue, est le suivant : le modernisme, quel qu’il soit, est forcément merveilleux. C’est honteux ! Car on voit sans arrêt que ce n’est pas vrai, mais on laisse faire. »

« Comme un embarras »

La situation du patrimoine s’est tellement détériorée qu’elle a transformé le ministère de la Culture en une véritable caserne de « pompiers du quotidien », fait-il valoir en entrevue au Devoir. « Les cas de destruction défilent, les uns après les autres. Les cas se multiplient. »

Le plus souvent, constate-t-il, « le patrimoine bâti est comme un embarras ». Si bien que les municipalités ont été investies d’une bonne partie de la délicate tâche de préserver le patrimoine commun. De là s’explique en partie le triste état de ce bien collectif, estime l’ex-sénateur Joyal.

En l’état, Serge Joyal croit que le projet de loi de la ministre Roy n’est pas à même de changer les choses. Il confie aux municipalités régionales de comté (MRC) le rôle de chien de garde de l’intérêt public en matière de préservation des bâtiments. C’est là pousser encore plus loin une erreur, affirme l’ex-sénateur Joyal. « Le projet de loi, malheureusement, reste en deçà d’une solution réelle parce qu’il place les municipalités à la fois comme juge et partie. Une MRC, c’est essentiellement la réunion des différents maires. Si on fait appel à la MRC pour réguler les décisions des municipalités, c’est un peu comme si la Cour d’appel du Québec était composée de juges de la Cour supérieure qui ont déjà jugé la question. Donner la responsabilité aux municipalités d’arbitrer leurs propres décisions, il n’y a personne qui va concevoir sérieusement que ça changera quelque chose », laisse-t-il tomber.

Le patrimoine, c’est aussi important que la langue, mais on dirait qu’on ne s’en rend pas compte

 

Le projet de loi de la ministre Nathalie Roy, croit-il, ne conduit qu’à une multiplication des procédures. « On maintient exactement la même dynamique », parce que le projet ne met pas en avant « une procédure objective qui va permettre de trancher en faveur de l’intérêt public ». Or il faut « une autorité qui se fasse entendre et qui expliquera pourquoi on doit s’opposer à la démolition ou encore pourquoi on doit forcer un propriétaire à faire des travaux ».

L’ex-sénateur considère qu’il faut voir la question du patrimoine sous un angle plus large, celui du bien public. « Qui va être le procureur de l’intérêt public pour le patrimoine ? »

Si cette loi est adoptée, « les luttes pour le patrimoine […] vont simplement devoir reprendre de plus belle », croit-il.

Des tragédies

La destruction du manoir seigneurial de Mascouche constitue pour lui un sommet d’incurie et d’irresponsabilité qui exprime à quel point la question du patrimoine demeure incomprise, même dans les milieux nationalistes. « En 1972, je suis allé au manoir de Mascouche pour y récupérer les deux grandes grilles de fer forgé du XVIIIe siècle qui bornaient l’entrée principale. La commission scolaire, qui occupait l’endroit, voulait les jeter, sans plus de façon, parce que l’entrée n’était pas assez large pour que les autobus scolaires puissent entrer sur le site facilement. Ces grilles-là, majeures, très hautes, allaient être envoyées au dépotoir ! » Ces pièces « absolument remarquables » se sont retrouvées, grâce à l’action de Serge Joyal, à l’entrée du Musée d’art de Joliette.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La destruction du manoir seigneurial de Mascouche, en novembre, constitue pour l’ex-sénateur Serge Joyal un sommet d’irresponsabilité qui exprime à quel point la question du patrimoine demeure incomprise. Sur la photo, le bâtiment avant sa démolition, en octobre.

Quand il a vu l’état d’abandon du manoir de Mascouche et la municipalité s’autoriser à le détruire de façon précipitée, il n’en est pas revenu. « C’est une tragédie ! Pourtant, le lieu était signalé comme exceptionnel dès 1929, dans un inventaire réalisé par Pierre-Georges Roy ! Ce n’est pas un endroit méconnu ! Il était valorisé, certainement jusqu’aux années 1970. Le bâtiment était encore en relativement bon état en 2015. »

Courte vue

Serge Joyal se dit tout à fait indigné de ce qui lui apparaît comme un autre exemple patent d’une mentalité à courte vue. « Qu’a fait la Ville ? » demande-t-il, tout en rappelant que bien des bâtiments plus abîmés encore ont été sauvés. « Depuis que Mascouche est dirigée par un maire d’origine péquiste, on se serait attendus à une meilleure sensibilité pour ce qui était un site patrimonial unique. Il faut croire que l’importance du patrimoine n’a pas encore pénétré dans toutes les couches politiques, même dans les couches les plus nationalistes. »

Des cas semblables, il y en a tant et plus, observe le sénateur Joyal. Ils ne datent pas d’hier, mais ils sont plus nombreux. L’ancien sénateur parle volontiers de l’incurie des pouvoirs publics et du fait que nous sommes prisonniers, dans la sphère municipale, de perspectives à courte vue.

Pour l’ex-sénateur, cet exemple « démontre très bien que donner aux municipalités la responsabilité d’arbitrer l’intérêt des développeurs ou l’intérêt que peuvent avoir les municipalités de se moderniser fait qu’il n’y a personne qui exprime un intérêt plus large », c’est-à-dire l’intérêt qu’a la collectivité québécoise à conserver son patrimoine, de la même façon qu’il importe de préserver la langue française. « Pour moi, la conservation du patrimoine est un intérêt public, au même titre qu’on protège la santé publique ou la sécurité publique. Le patrimoine fait partie des biens publics. »

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