Dernier repos pour un «géant» de la politique québécoise

L’infatigable militant indépendantiste Marc-André Bédard s’est éteint mercredi après une course de fond pour la justice.

Le premier ministre François Legault s’est dit « très attristé » d’apprendre le décès de ce proche de René Lévesque, qui a tenu les commandes du ministère de la Justice du 26 novembre 1976 au 5 mars 1984. « Pour lui, la justice signifiait quelque chose », a-t-il souligné lors d’une conférence de presse mercredi après-midi. « Ce qu’il a fait pour les gais était très important », a-t-il ajouté.

Marc-André Bédard est parvenu à ajouter l’orientation sexuelle aux motifs de discrimination interdits par la Charte des droits et libertés de la personne en décembre 1977 — soit des décennies avant que la cause LGBTQ+ fasse marcher les politiciens dans les rues.

En 1979, la Cour supérieure s’empare de la nouvelle disposition de la Charte québécoise pour étriller le refus de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) de louer un local à l’Association pour les droits des gais du Québec.

« À l’époque, il fallait le faire », souligne le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé.

La première législation canadienne à protéger sans détour les personnes homosexuelles contre la discrimination, qui a passé la rampe de l’Assemblée nationale « à une époque où on ne s’attendait pas à cela » grâce à l’impulsion de Marc-André Bédard, contribuera à faire reculer la discrimination envers les personnes LGBTQ+. « Ça va engendrer évidemment la reconnaissance des droits des conjoints de même sexe », a fait remarquer l’ancienne première ministre Pauline Marois, qui se dit « reconnaissante » de l’« héritage » de M. Bédard.

« Un homme de grande valeur »

Le député de Chicoutimi a aussi renforcé les droits des personnes handicapées en modifiant la Charte québécoise pour y spécifier que toute personne a droit à « la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur [son] handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap ».

Marc-André Bédard a également dépoussiéré le Code civil, y compris du droit de la famille. Il a notamment évacué le concept d’« autorité paternelle » pour le remplacer par celui d’« autorité parentale », conférant ainsi les mêmes droits et devoirs aux deux parents en matière d’exercice de l’autorité parentale. « C’est du solide » dans la mesure où le droit de la famille est demeuré presque intact depuis 40 ans, fait remarquer Mme Marois. « Il allait au bout de ses projets et de ses convictions. C’était un homme de grande valeur. »

Aux yeux de Pascal Bérubé, Marc-André Bédard a été « probablement le plus grand ministre de la Justice des 50 dernières années ». Chose certaine, le membre fondateur du PQ fait partie du panthéon des « géants de la politique québécoise », aux côtés de l’ex-premier ministre René Lévesque, duquel il a gagné — et conservé — la pleine confiance jusqu’à ce que la mort les sépare. « Beaucoup de personnes se réclament de René Lévesque, mais je sais que celui qui a été le plus près de M. Lévesque a toujours été Marc-André Bédard », a mentionné le député de Matane-Matapédia.

Faire la souveraineté, c’est convaincre, animer un milieu et sa population, s’inscrire dans tous les secteurs d’activité.

 

Marc-André Bédard a formé avec Jean-Roch Boivin, Michel Carpentier et Pierre Marois la « bande des quatre » sur laquelle le premier ministre René Lévesque s’est appuyé durant l’exercice du pouvoir.

Tout au long de la gouverne péquiste, il défendra des positions prudentes dans plusieurs dossiers importants, comme la création de la Société d’assurance-automobile du Québec, la Charte québécoise de la langue française et le zonage agricole.

Marc-André Bédard a cherché à convaincre les Québécois de grossir les rangs du mouvement indépendantiste avant, pendant et après son passage à l’Assemblée nationale — où il a représenté la population de Chicoutimi de 1973 à 1985.

C’est lui qui a convaincu Lucien Bouchard d’adhérer au Parti québécois au lendemain de la crise d’Octobre. Il l’a invité à signer une carte de membre durant un repas dans un restaurant de Chicoutimi, fréquenté, ce jour-là, par Jacques Parizeau. L’ancien premier ministre Lucien Bouchard se souvient d’un homme bon qui « respectait les gens », qui « aimait les gens ».

François Legault a dit mercredi avoir eu « beaucoup de belles conversations » avec Marc-André Bédard lors de ses années de militantisme au PQ. Il trouvait chez lui un certain réconfort idéologique. « Au Parti québécois, il n’y avait pas beaucoup de monde dans l’aile qu’on pouvait appeler un petit peu plus centre droit, pragmatique, appelez ça comme vous voudrez, mais Marc-André était de cette école-là ; pour qui c’est important d’équilibrer le budget, d’être responsable fiscalement », a-t-il lancé.

La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, a aussi salué l’« engagement [et la] contribution à l’avancement du Québec » de Marc-André Bédard.

À Ottawa, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a souligné que Marc-André Bédard était un ami intime de René Lévesque, « donc intime de l’âme même du Québec ».

Décès

M. Bédard est décédé quelques heures après avoir été « hospitalisé à l’hôpital de Chicoutimi à cause de complications liées à la COVID-19 », ont indiqué ses quatre enfants, Éric, Stéphane, Louis et Maxime Bédard. Il avait 85 ans. Il a laissé à la nation québécoise « un héritage immense, marqué par la confiance et la fierté, la recherche constante de justice et l’engagement envers sa communauté », ont-ils souligné.

Pour François Legault, le fait que ce « grand homme » soit décédé de la COVID-19 rend le deuil encore « plus choquant ». « Dans les résidences pour aînés (RPA), ce sont des gens semi-autonomes, mais il faut être prudent, car le désavantage des RPA, quand le virus entre, c’est comme le feu dans le foin, et dans le Manoir Champlain, où habitait Marc-André, il y a eu beaucoup de cas, malheureusement », a précisé M. Legault.

Il ne s’est pas avancé sur le rôle que l’État québécois pourrait jouer dans l’organisation des funérailles de M. Bédard. « On va regarder ça avec le protocole et la famille », a-t-il dit.

Avec La Presse canadienne