Plusieurs élus québécois dénoncent des «dérapages» dans le débat sur le «mot en N»

«On a dépassé les limites», a déclaré le premier ministre, François Legault.
Photo: Marco Campanozzi Pool La Presse canadienne «On a dépassé les limites», a déclaré le premier ministre, François Legault.

Le premier ministre François Legault s’est dit incapable mardi de rester muet face aux accusations de racisme pleuvant sur les francophones ayant témoigné leur solidarité à la professeure Verushka Lieutenant-Duval. Celle-ci s’est attiré l’opprobre de l’Université d’Ottawa après avoir mentionné le mot «nègre» en classe, à des fins pédagogiques.

« On n’ira pas mêler le racisme puis les francophones » a averti M. Legault à la presse mardi. « Donc, je pense [que] j’ai une certaine responsabilité [d’intervenir], même si ça se passe à Ottawa. »

L’« espèce de police de la censure » qui sévit sur les campus universitaires doit « arrêter », estime le chef du gouvernement québécois. « Il y a comme une exagération du côté de la rectitude. C’est comme si, parce qu’on veut corriger des problèmes, bien, on en fait trop. Et là on a dépassé les limites », a-t-il insisté, tout en annonçant qu’il « ne se gêner[a] pas pour en parler » à son homologue ontarien, Doug Ford.

Selon lui, le débat agitant le campus de l’Université d’Ottawa n’est pas sans rappeler le sort réservé, il y a moins d’un an, à une professeure de l’Université Concordia ayant cité en classe l’essai Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. « Que ça soit à Concordia ou que ça soit ce qui se passe actuellement à Ottawa, c’est un dérapage important qui est inquiétant », a affirmé M. Legault.

Il s’est dit farouchement opposé au retour d’un index dans les universités où les « mots interdits » seraient consignés. « Évidemment, il faut toujours regarder le contexte dans lequel les mots sont utilisés », a-t-il précisé.

Selon la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, l’Université d’Ottawa a « jeté en pâture [Mme Lieutenant-Duval] à des militants agressifs qui tiennent des propos violents envers elle et les francophones ». « Depuis quand insulter des professeurs d’université parce qu’ils sont francophones fait avancer la lutte contre le racisme ? » a-t-elle demandé aux abonnés de sa page Facebook.

Les campus universitaires sont censés être « des lieux de liberté — liberté de pensée et liberté d’expression — », a-t-elle ajouté. Cela dit, « comme partout, si des propos racistes [y| sont tenus, la personne doit être punie ».

Pour la cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade, « écarter » d’emblée le « mot nègre » de toute discussion constitue une « dérive » niant « la capacité à débattre, à échanger » dans notre société. « Le mot “nègre” est un mot qui est chargé. Il est chargé émotivement parce qu’il fait référence à toute une histoire — l’histoire de l’esclavage, l’histoire de la colonisation — et c’est un mot qui rend bien des personnes extrêmement mal à l’aise par rapport à tout ça », a-t-elle souligné, avant d’ajouter : « Mais il faut qu’on ait des contextes, il faut que ça soit contextualisé. Donc, il faut qu’on ait des environnements où on puisse avoir des échanges puis discuter de ça. Et quel meilleur endroit que nos universités. »

Le porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a qualifié d’« inacceptable » la suspension de la professeure Lieutenant-Duval. « La liberté académique est sacrée », a-t-il plaidé, rappelant au passage le droit des étudiants à marquer, s’ils le veulent, leur désaccord.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a déploré la « grave attaque contre la démocratie » commise par l’Université d’Ottawa « au nom de la rectitude politique ». Il presse les universités québécoises de se doter de politiques protégeant notamment « la liberté d’expression et la liberté de débattre dans les campus » et « la libre circulation des œuvres, peu importe le sentiment subjectif qu’elles peuvent susciter chez un étudiant ».

Réactions aux antipodes à Ottawa

À Ottawa, la vice-première ministre, Chrystia Freeland, s’est contentée d’une réaction générale, dans laquelle elle souligne notamment que « le racisme anti-Noir est à la fois odieux et illégal ».

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a quant à lui dénoncé sans détour la conduite « complètement inacceptable » de la professeure Lieutenant-Duval. « ll est tellement important que nos milieux d’éducation soient des milieux sécuritaires pour tout le monde, où on n’a aucun exemple de racisme systémique. Il est clair qu’un professeur ne doit pas utiliser un mot comme celui-là, qui est chargé, qui est plein de racisme historique, qui peut blesser les autres », a répété le premier chef racisé s’étant fait élire aux Communes.

Avec Marie Vastel

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