L’Ordre national du Québec se penchera sur le dossier Jean Vanier

Le philosophe Jean Vanier est Grand officier de l’Ordre national du Québec depuis 1992.
Photo: Lefteris Pitarakis Associated Press Le philosophe Jean Vanier est Grand officier de l’Ordre national du Québec depuis 1992.

Au moment où le Conseil de l’Ordre national du Québec va se pencher en avril sur les suites à donner au dossier Jean Vanier (qu’un rapport d’enquête accuse d’agressions sexuelles), des données montrent que jamais la « récompense suprême » de l’État québécois n’a été retirée à quelqu’un. Une réflexion s’impose sur le sujet, estime la présidente du Conseil, Liza Frulla.

Les questions soulevées par le dossier de M. Vanier — mais aussi par celui du chef d’orchestre Charles Dutoit — ne laissent pas le cabinet du premier ministre Legault indifférent.

« Les allégations concernant [ces] deux personnes sont troublantes, a-t-on indiqué au Devoir mercredi. Nous allons laisser le Conseil de l’Ordre national du Québec discuter de ces deux cas » et évaluer si une radiation du tableau de l’Ordre serait souhaitable. C’est ultimement le premier ministre qui décide.

Mme Frulla rappelle pour sa part que « l’Ordre est attribué autant à l’oeuvre qu’à l’accomplissement du récipiendaire. Cette réflexion doit [aussi] nous habiter quand il y a possibilité de retrait. »

La Loi sur l’Ordre national du Québec prévoit certes la possibilité de radier quelqu’un… mais aucun des 1084 membres nommés depuis 1985 n’en a jamais fait les frais, confirme le ministère du Conseil exécutif.

Il faut dire que l’Ordre ne peut intervenir qu’après une condamnation par des instances juridiques, et que « toutes discussions, passées ou présentes, quant à une possible radiation demeurent confidentielles ».

Or, dans au moins trois cas, des révélations récentes sont venues assombrir l’image et l’héritage de personnes honorées — d’où la volonté de Mme Frulla de se « pencher sur tout cela, pour avoir une politique claire » visant à mieux répondre à ce genre de situation.

Il y a deux semaines, une enquête commandée par l’organisme qu’a fondé le philosophe Jean Vanier (L’Arche) concluait qu’il a eu des « relations sexuelles manipulatrices » avec au moins six femmes, qui étaient sous son « emprise psychologique et spirituelle ».

M. Vanier est Grand officier de l’Ordre depuis 1992 — le sommet de la hiérarchie honorifique. Il est mort l’an dernier, mais « une personne décédée demeure membre de l’Ordre », indiquait mercredi le ministère.

Le chef d’orchestre Charles Dutoit est lui aussi Grand officier, cela depuis 1995. Directeur musical à l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) de 1977 à 2002, il a fait l’objet de nombreuses allégations de harcèlement et d’agressions sexuelles dans la foulée du mouvement #MoiAussi. Plusieurs orchestres ont rompu leurs liens avec lui.

À Montréal, le nom de Charles Dutoit est aussi associé à des questions de harcèlement psychologique, reconnues par la direction actuelle de l’OSM.

Un troisième cas peut être ajouté à la liste : celui du chef Françoys Bernier, qui a dirigé l’Orchestre symphonique de Québec et qui a fondé le Domaine Forget.

Visé par différentes allégations d’inconduites sexuelles révélées fin 2017, M. Bernier a vu son nom rayé de lieux qui l’honoraient. Mais il demeure Chevalier de l’Ordre (il a été nommé en 1993, peu avant son décès).

Ottawa plus sévère

Les règles sont fort différentes à Ottawa, où au moins six personnes ont été exclues de l’Ordre du Canada dans le passé (dont Conrad Black). Il faut noter que, techniquement, une personne cesse d’appartenir à l’Ordre lorsqu’elle disparaît.

La politique et la procédure de révocation sont détaillées en ligne (une révocation doit pour sa part être publiée dans la Gazette du Canada). Le processus prévoit qu’une demande d’examen peut être faite par « quiconque », et que la révocation peut être envisagée dès lors qu’une personne a eu un « écart de conduite grave [qui] est considéré comme une atteinte à la réputation, à l’intégrité ou à la valeur de l’Ordre ».

Charles Dutoit est toujours officier honoraire de l’Ordre du Canada. Le décès de Jean Vanier (Compagnon de l’Ordre) rend la question caduque dans son cas.