Longue attente au bout du monde

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Pauline Dupuis, devant la maison où elle a élevé ses enfants, à Pointe-Parent, et qu'elle a quittée il y six ans.

Enclavée dans une réserve innue de la Côte-Nord, la petite communauté de Pointe-Parent attend depuis des années d’être relocalisée. En juin 2018, le gouvernement annonçait aux résidents que leur sort serait finalement réglé l’hiver suivant. Mais ils attendent toujours.

Réunis dans la Maison Saint-Dilon à Natashquan, les membres du petit comité de résidents sont à fleur de peau. À 1000 kilomètres au nord de Québec, il n’est guère difficile de présumer que les priorités du gouvernement sont ailleurs.

« Ça fait un bout que je me demande s’ils rient de nous autres », lance Madeleine Hounsell. « Ça presse; le niaisage, c’est assez ! »

En 2018, Madeleine et les autres avaient pourtant reçu la visite d’un évaluateur mandaté par le gouvernement du Québec pour estimer la valeur de leurs maisons et éventuellement les racheter. « Ils nous avaient dit qu’ils nous feraient des offres au plus tard à l’hiver 2019 puis qu’après ce serait réglé », raconte Pauline Dupuis, également du comité.

Pointe-Parent est un quartier de Natashquan situé en retrait du village, près de la réserve innue de Nutashkuan. Avec les années, la réserve s’est tellement agrandie que le quartier de Pointe-Parent est maintenant enclavé entre la réserve et la rivière.

  

Aujourd’hui, Natashquan compte 250 habitants et la réserve, plus de 1200 personnes. Pointe-Parent compte pour sa part 45 propriétés, mais à peine une douzaine de personnes y vivent encore. Les autres sont parties ou décédées, laissant dans leur sillage de nombreuses maisons vides.

En face de chez Pauline, une vieille maison se tient péniblement debout. Le vent du nord passe au travers des fenêtres et le plancher fait presque figure de souvenir. Mais curieusement, les vestiges d’une ancienne vie sont toujours là : un vieux poêle, des casseroles, des ornements de Noël, un vieux piano qui fausse, le lit à l’étage qui paraît presque confortable.

La voisine, Alfreda Landry, explique que la maison appartenait à Mémé Landry, sa grand-mère, décédée depuis belle lurette. La lointaine parente qui en a hérité n’est pas venue à Natashquan ces dernières années, explique-t-elle.

Trente ans d’attente

Dans le passé, la maison avait fière allure, raconte Mme Landry avec enthousiasme. Elle en avait même fait une réplique miniature en laine. En fait, elle avait entrepris de tricoter tout Pointe-Parent pour décorer la devanture de sa maison dans le temps des Fêtes.

Le quartier a déjà été plein de vie, lance-t-elle. « On a déjà été 175 à Pointe-Parent. Moi, j’ai fait tout mon primaire ici. »

Mais Alfreda s’est arrêtée après trois maisons de laine qui dorment dans un garde-robe à l’étage. Elle se concentre aujourd’hui sur les casse-tête. La relocalisation, elle n’y croit même plus. « Ils sont quasiment en train de nous mettre fous avec ça. »

   

Sur le mur du salon, elle a fixé un poème encadré de Gilles Vigneault, le frère de sa tante Bernadette. Il s’intitule « C’est à Natashquan ». « C’est à Natashquan / Que le temps s’arrête. C’est à Natashquan / Que le temps m’attend. »

Le frère d’Alfreda, Rémi Landry, habite aussi à Pointe-Parent. Entre un solo d’accordéon et un autre d’harmonica, il montre ses châssis abîmés et les fenêtres flambant neuves qui patientent dans la pièce à l’arrière. « C’est pas parce qu’on est misérables qu’on ne fait pas les rénovations. C’est l’évaluateur qui a dit de ne pas le faire. Il m’a dit que si je mettais de l’argent sur ma maison, je n’aurais pas une cenne de plus. »

Aux yeux du maire de Natashquan, André Barrette, les résidents de Pointe-Parent ont été injustement oubliés. « C’est un dossier qui est latent depuis trente ans. Pas cinq ans, pas deux ans, trente ans », déplore-t-il. « Ces gens-là ont rencontré, à moult reprises, des représentants de toutes sortes de niveaux de gouvernement. Ils se sont toujours fait promettre la même chose : ça va être réglé dans pas long, etc. »

Selon lui, Québec et Ottawa auraient dû tenir compte de Pointe-Parent lorsqu’ils ont autorisé les agrandissements de la réserve innue. « La seule raison pour laquelle on est rendus là, c’est à cause du laxisme — et je pèse mes mots — des deux niveaux de gouvernement. »

En vertu d’une entente conclue entre Québec et les Innus en 2004, de vastes territoires du nord doivent leur être cédés. Une fois rachetés par le gouvernement, les terrains de Pointe-Parent pourraient faire partie du Nitassinan, le territoire ancestral de la nation innue.

Il y a deux ans, tout semblait vouloir débloquer. Selon nos informations, le Conseil des ministres avait alors approuvé une somme de 2,5 millions pour racheter les maisons des résidents. Or l’évaluateur dépêché sur place aurait par la suite estimé que 5 millions seraient nécessaires, ce qui a freiné le projet.

Réunion attendue à Sept-Îles

Depuis l’arrivée de la CAQ au pouvoir, c’était le silence radio du côté du cabinet de la ministre des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, poursuit le maire. « Il n’y a pas de signal. J’envoie des courriels, je n’ai pas de réponses. »

Or voilà que, dix jours avant le passage du Devoir,la sous-ministre aux Affaires autochtones, Marie-José Thomas, lui écrit pour lui proposer une rencontre le mercredi 26 février à Sept-Îles. « L’objectif de cette réunion serait de discuter d’une stratégie commune se déployant à court et à moyen terme concernant la situation des résidents de Pointe-Parent », a-t-elle écrit.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Rémi Landry, qui habite à Pointe-Parent, joue de son accordéon.

Malgré cette ouverture apparente, la rencontre suscite beaucoup de scepticisme chez les résidents de Pointe-Parent. Rémi, lui, a surtout relevé que la sous-ministre ne se rendrait pas jusqu’à Natashquan. Madeleine, elle, s’inquiète qu’on parle de « moyen terme ». « Depuis le temps qu’on attend, « moyen terme », ça veut dire quoi ? », se demande-t-elle.

En plus de l’attente, le petit groupe doit composer avec une insécurité croissante. Avec les années, les épisodes de vandalisme se sont multipliés dans leur quartier. « Ça fait trois fois qu’on a du vandalisme depuis un an et demi », relate Nicole Lessard qui n’habite plus sa propriété. Petits vols, entrée par effraction, vitres cassées… C’est pire depuis quelques années, explique Madeleine. « C’est la jeune génération qui a des problèmes de consommation », dit-elle en parlant des jeunes de la réserve innue. « On est tout le temps sur un stress », dit-elle.

Au conseil de bande, on a peu de choses à dire là-dessus. « J’ai eu quelques informations là-dessus, mais pas beaucoup », a dit en entrevue Roberto Wapistan, responsable du dossier de Pointe-Parent. « Comme dans toute communauté, il y a du vandalisme, hein ? »

Pour le maire de Natashquan, on aurait tort de voir dans Pointe-Parent une histoire de conflit entre Blancs et Innus. « On parle d’une population de 25 ans et moins dans une place où il n’y a pas beaucoup d’activités… Si je me replace à leur âge dans les mêmes conditions, je serais le premier à me faire arrêter puis déclarer délinquant », lance-t-il. « Nous autres, on a de bonnes relations avec les Innus. »

C’est un dossier qui est latent depuis trente ans. Pas cinq ans, pas deux ans, trente ans.

 

Il y a par ailleurs des Innus parmi les résidents de Pointe-Parent. C’est le cas de Pierre Malec, croisé alors qu’il sortait du bureau du maire pour demander des nouvelles de la relocalisation. « Ça fait longtemps qu’ils en parlent, mais ça n’aboutit jamais », déplore cet employé du conseil de bande. Sur les murs de son salon, des logos du Canadien de Montréal côtoient des photos des grands-parents encadrées sur de petites raquettes décoratives.

« J’ai des travaux à faire, mais je ne peux pas mettre de l’argent sur ma maison », dit-il en montrant du doigt une fissure au plafond. Pierre, sa conjointe et son fils se sont installés à Pointe-Parent il y a 15 ans parce qu’il n’y avait pas de maison pour eux dans la réserve à l’époque. Un problème qui perdure aujourd’hui alors que la population augmente rapidement.

Sophie-Anne Wapistan, son mari et leurs deux enfants, par exemple, vivent avec lamère et les deux frères de la jeune femme. « Il y en a qui sont une dizaine dans une maison », dit-elle. « Il y a 30, 40 nouveau-nés par année. Ça va vite », résume M. Malec.

Que fera-t-il une fois sa maison cédée au gouvernement ? M. Malec pense retourner dans la réserve. Rémi, lui, pense qu’il ira s’installer à Natashquan. Quand même, dit-il, ça fait drôle de « reprendre sa vie » à 59 ans. Quant à Alfreda, elle répond qu’elle ne sait pas, mais que ce n’est pas plus mal. « J’ai bien fait de ne pas prendre de décision parce que ça ferait 20 ans que je serais sur le même point pareil », lance-t-elle en riant.