La manière forte utilisée par la CAQ saisit le réseau de l'éducation

L’équipe de François Legault est persuadée que le brouhaha provoqué par l’adoption de la «loi 40» sous bâillon s’apaisera rapidement. Et le ministre Roberge, que l’on voit à gauche sur la photo, n’a plus de projets de loi sur la table à dessin, indique-t-on au Devoir.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L’équipe de François Legault est persuadée que le brouhaha provoqué par l’adoption de la «loi 40» sous bâillon s’apaisera rapidement. Et le ministre Roberge, que l’on voit à gauche sur la photo, n’a plus de projets de loi sur la table à dessin, indique-t-on au Devoir.

Le « prof idéaliste » Jean-François Roberge n’a jamais caché son hostilité envers les commissions scolaires. Il lui aura fallu à peine un an et demi à la tête du ministère de l’Éducation pour s’en débarrasser.

Il s’est servi du « bâillon » pour créer des centres de services dépourvus de commissaires scolaires élus au suffrage universel, mais également pour arracher des pouvoirs qui lui permettront de « réinventer l’école » comme il l’entend, et ce, sans grand débat au Parlement.

« Il y a un coût [à agir de la sorte]. Manifestement, il est prêt à le payer », fait valoir le professeur émérite à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal Claude Lessard. « Il vient de se créer une aura de méfiance autour de lui. Les acteurs du réseau de l’éducation, qui sont habitués aux consultations, aux discussions, à l’écoute, vont dorénavant se méfier de lui. « “Qu’est-ce qu’il nous cache ?” se demanderont-ils », ajoute-t-il une semaine après l’adoption de la « loi 40 ».

Chose certaine, l’insertion à la dernière minute d’amendements au projet de loi « mammouth », dont un permettant l’abolition immédiate de la fonction de commissaire scolaire et un autre permettant aux centres de services scolaires d’obtenir gratuitement un terrain propice à la construction d’une école de la part d’une municipalité, a marqué les esprits.

La marque de commerce de la CAQ, c’est la rapidité. Elle ne donne pas le temps à une opposition de se former, de s’organiser et de se manifester. Ce n’est pas toujours élégant.

En pleine nuit, l’élue péquiste Véronique Hivon a tenté d’attirer l’attention du monde municipal et du grand public sur cet amendement majeur à coups de gazouillis. Mais les élus municipaux — qui avaient conclu un pacte fiscal avec le gouvernement caquiste l’automne dernier — dormaient à poings fermés.

Devant le fait accompli, les représentants de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) et de la Fédération québécoise des municipalités (FQM) ont poussé les hauts cris pour ensuite reconnaître que les moyens à leur disposition pour forcer le gouvernement caquiste à battre en retraite sont limités. « Le gouvernement n’a pas d’opposition. Ça paraît », mentionne un ancien membre du Conseil des ministres de Jean Charest croisé par Le Devoir.

Il aurait certainement été plus difficile de modifier la loi québécoise afin de permettre aux centres de services scolaires d’obtenir un terrain sans frais de la part d’une municipalité si le ministre Roberge avait affiché ses couleurs plus tôt, convient l’équipe de M. Legault. Cela dit, le brouhaha provoqué par l’adoption de la « loi 40 » sous bâillon s’apaisera rapidement, est-elle persuadée.

La députée de Joliette dit n’avoir jamais assisté à un tel coup de force parlementaire depuis son arrivée à l’Assemblée nationale, en décembre 2008. Le Parlement n’est pas le « jouet » du gouvernement Legault, a-t-elle répété avant et après l’adoption de la « loi 40 ».

« La marque de commerce de la CAQ, c’est la rapidité. Elle ne donne pas le temps à une opposition de se former, de s’organiser et de se manifester », souligne M. Lessard, qui a été président du Conseil supérieur de l’éducation entre 2011 et 2015. « Ce n’est pas toujours élégant. » Cette cadence n’est pas sans risque, souligne M. Lessard, rappelant le fiasco de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

Choisir ses priorités

François Legault soutient que les partis d’opposition vilipendent la « loi 40 », mais se garderaient bien de la modifier s’ils détenaient le pouvoir.

Rares sont ceux qui pleurent la fin des élections scolaires dans les couloirs de l’Hôtel du parlement. L’idée a fait son chemin plus d’une fois du quartier général du ministère de l’Éducation au cabinet du premier ministre au cours des dernières années.

Jean Charest s’est toujours refusé à donner son feu vert à une telle réforme, qui heurterait le principe de « No taxation without représentation » en plus d’affaiblir les commissions scolaires anglophones, explique-t-on au Devoir. Le chef de gouvernement libéral voulait aussi éviter qu’un débat de structures paralyse l’action gouvernementale. Le mot d’ordre était : « Il faut choisir nos priorités. » La réforme de la gouvernance scolaire n’en faisait pas partie.

À l’époque, Jean-François Roberge enseignait. Rapidement, il constate que « le modèle de gouvernance des commissions scolaires est devenu un facteur de paralysie ». « Les écoles du Québec sont devenues de simples succursales des commissions scolaires qui leur imposent un pouvoir bureaucratique étouffant », écrit-il dans son essai Et si on réinventait l’école ?.

À l’Assemblée nationale, l’Action démocratique du Québec (ADQ) puis la Coalition avenir Québec (CAQ), dont il a grossi les rangs au printemps 2014, ont fait émerger un certain consensus populaire en faveur de l’abolition des élections scolaires.

M. Roberge peut aujourd’hui s’enorgueillir d’être parvenu à faire adopter un projet de loi créant les maternelles quatre ans, puis un projet de loi abolissant les commissions scolaires en moins d’un an et demi.

Il n’a plus de projets de loi sur la table à dessin, indique-t-on au Devoir. L’homme politique, dont le style de leadership est désormais comparé à celui de Gaétan Barrette aux commandes du ministère de la Santé, montrera davantage son « côté givré », ajoute-t-on.

Pourtant, M. Roberge a avancé bien d’autres « idées novatrices » dans son manifeste publié en 2016 pour réinventer l’école afin notamment d’améliorer la qualité de l’enseignement qui y est offerte. Dans le lot, mettre sur pied un ordre professionnel pour les enseignants. Chose certaine, il ne s’engagera pas sur ce front d’ici les prochaines élections générales, en 2022. Les syndicats d’enseignants, qui ont dénoncé l’obligation de formation de 30 heures sur deux ans prévue dans la « loi 40 », monteraient à coup sûr aux barricades.

Le psychologue, auteur et conférencier Égide Royer invite M. Roberge à ne pas s’arrêter en si bon chemin et à créer un Institut national d’excellence en éducation. Il s’agirait d’« un organisme indépendant qui devient la référence en ce qui a trait aux pratiques exemplaires qui reposent sur des données probantes », explique le professeur titulaire associé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval.


 
4 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 février 2020 05 h 51

    … comme ÇA !

    « François Legault soutient que les partis d’opposition vilipendent la « loi 40 », mais se garderaient bien de la modifier s’ils détenaient le pouvoir. » (Marco Bélair-Cirino, Le Devoir)

    Bien sûr que certes, mais, avec ce genre de « soutient », et quant à « BÂILLONNER » tout le MONDE ???, on-dirait que le Québec est gouverné …

    … comme ÇA ! – 15 fév 2020 -

  • Alain Roy - Abonné 15 février 2020 08 h 36

    Trique et carotte

    Maintenant que le bâton a fait son travail, le temps de la carotte est venu. La CAQ a toujours parlé de bonifier le salaire et les conditions de travail des enseignants (et des infirmières et des préposées aux soins des malades en passant). Le temps est venu de passer aux actes et de se montrer aussi généreux qu'avec les médecins, les grandes corporations et autres baleines volantes. Ne pas donner suite à ces promesses serait le tombeau de la CAQ aux prochaines élections.

  • Nicole Delisle - Abonné 16 février 2020 14 h 53

    Changeons-nous pour pire?

    M. Roberge dit dans son essai: "Les écoles du Québec sont devenues de simples succursales des commissions scolaires qui leur imposent un pouvoir bureaucratique étouffant." Et maintenant, les écoles du Québec seront sous le joug du bureau du ministre, via les centres de services scolaires, qui ne seront que des subalternes au service du ministre. Car, c'est lui qui aura le dernier mot dans les décisions. Qui engagera les enseignants? Les centres de services? Le ministre? L'éducation méritait-elle un tel chambardement alors que les effectifs sont en baisse constante et que la relève est déficiente? À quoi vont servir les centres de services scolaires si des classes sont en manque de leur principal atout: l'enseignant dans la classe? Est-ce vraiment le temps d'abolir les ancrages sur lequel jusqu'à présent reposait le milieu de l'éducation alors que nous subissons une dévalorisation importante de ses acteurs, pour plonger dans un monde inconnu qui "paralysera" pour un bout de temps le système en entier?
    Le ministre va trop vite et ne s'attaque pas à l'essentiel pour redorer la profession et assurer une éducation de qualité aux jeunes du Québec. C'est tristement déplorable! Il a le devoir de réussir car tout maintenant repose sur ses épaules. S'il échoue ou s'il y a détérioration de l'éducation, il en sera responsable et sa crédibilité se retrouvera à néant. J'espère qu'il en est conscient!

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 16 février 2020 15 h 09

    Garder le cap sur la réussite éducative!

    « On notera aussi que durant le débat entourant cette politique, on a trop souvent eu l’impression de prises de position partisanes et intéressées [...]. » -BAILLARGEON, Normand, Gouvernance et éducation, in Le Devoir, 15 février 2020

    Bien sûr des syndicats d'employés, en pleine renégociation de leurs conventions collectives, s'inquiètent de la «manière forte» qui s'exerce sur leur profession et s'effraient d'une éventuelle explicitation de leur déontologie professionnelle. Mais dans le fait de brandir à répétition le mot «bâillon» comme un épouvantail, n'y a-t-il une forme de matraquage puéril contre l'autorité de l'Assemblée nationale? Il serait intéressant de mesurer la proportion d'enseignants qui tolère, dans les faits, une telle remise en question de leur autorité en classe. Un bel exercice de décentration piagétienne.

    Enfin, dans une visée plus positive pour les personnes véritablement soucieuses de la qualité de l'éducation et de la réussite éducative de nos enfants et de nos étudiants, peut-être la lecture du livre La science au service de l'école, publié sous la direction de DEHAENE chez Odile JACOB, sera-t-elle des plus pertinentes?