L’omission de François Legault

Dans sa lettre, François Legault explique son plan pour lutter contre les changements climatiques: électrifier l’économie du Québec.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Dans sa lettre, François Legault explique son plan pour lutter contre les changements climatiques: électrifier l’économie du Québec.

Dans sa lettre à la jeunesse québécoise publiée ce matin, le premier ministre promet de lutter contre les changements climatiques via une série de moyens allant de l’électrification des transports au développement de la filière du lithium. Quel effet cela aura-t-il ? Les experts sont mitigés.

D’entrée de jeu, l’expert en énergie Pierre-Olivier Pineau trouve « très rassurant » que le premier ministre « écrive une lettre comme ça ». M. Legault y affirme notamment qu’il a entendu « le cri du coeur des jeunes » et que leur bataille face à l’urgence climatique est « belle à voir ».

C’est d’autant plus appréciable, croit le titulaire de la Chaire en gestion de l’Énergie aux HEC, qu’il y a « trop d’exemples » dans le monde politique actuel de gens qui sont en déni « comme Andrew Sheer, Doug Ford, Jason Kenney et Donald Trump ».

Dans sa lettre, M. Legault explique son plan pour lutter contre les changements climatiques : électrifier l’économie du Québec. Environnement et économie seraient ainsi tous deux servis via l’exportation de l’hydroélectricité du Québec et le développement de la filière du lithium avec lequel on fabrique justement des batteries pour les voitures électriques.

Réduire avant d’électrifier

Or, le premier ministre passe ici à côté de l’essentiel, selon les experts questionnés par Le Devoir. « C’est une chance ratée de clairement indiquer les grandes transformations qu’il faut faire », déplore Catherine Morency, spécialiste en génie du transport à l’école Polytechnique « On ne parle nulle part de réduire [les déplacements] dans la lettre. » L’automobile reste malheureusement au coeur du modèle proposé, se désole-t-elle, en remarquant qu’il parle « à peine » du transport en commun. « On ne veut pas ébranler le confort individuel, donc on prend la solution qui dérange le moins », note-t-elle.

S’il veut électrifier l’économie comme il le dit, ça va prendre tellement d’électricité au Québec qu’on ne pourra pas en exporter

Son collègue Pierre-Olivier Pineau va dans le même sens. « Il n’a pas compris certaines choses », dit le chercheur. « L’objectif, ce n’est pas d’électrifier, c’est de réduire les émissions de GES. » Les GES, poursuit-il, ne sont pas tous liés à la combustion d’énergie. « Les alumineries utilisent énormément d’électricité, mais elles ont quand même des gros niveaux d’émissions à cause de leurs procédés. »

Des cibles jugées hors d’atteinte

Avec le lithium, « nous pourrions pomper de l’énergie propre dans des batteries produites chez nous », écrit aussi le premier ministre. Le Québec a en effet le troisième plus grand gisement de lithium au monde. Certes, mentionne le professeur Pineau, le lithium « peut aider l’économie du Québec », mais il ne « va pas aider à la transition énergétique ».

« En exportant plus d’énergie chez nos voisins, nous pouvons les aider à délaisser une énergie polluante » comme le charbon ou le nucléaire, avance aussi François Legault qui a un oeil sur les marchés ontarien et américain. Or, selon Pierre-Olivier Pineau, « s’il veut électrifier l’économie comme il le dit, ça va prendre tellement d’électricité au Québec qu’on ne pourra pas en exporter. »

Dans ce contexte, les deux chercheurs se comprennent pas comment le premier ministre peut affirmer qu’il va « respecter les cibles de réduction de GES pour 2030 » (une baisse de 37,5 % des émissions par rapport à 1990). « C’est impossible. Je ne vois pas comment il peut faire ça… même si on achetait un véhicule électrique à chaque Québécois », avance Catherine Morency.

À l’heure actuelle, il y a 5 millions de véhicules au Québec dont 45 000 sont électriques. L’électrification prend du temps, notamment parce qu’elle est coûteuse, estime de son côté M. Pineau. « Électrifier, ça va coûter très cher. Sans faire de l’efficacité énergétique et rationaliser notre consommation, ça va être juste trop lent. Donc d’ici 2030, c’est impossible qu’on le fasse. »