«Le Devoir» plaide en faveur d’une aide pour tous les médias

Le directeur du <em>Devoir</em> exhorte Québec à mettre fin aux aides ponctuelles et à dorénavant «base[r] ses interventions ou programmes sur des critères d’universalité, d’équité, d’indépendance et d’intérêt public».
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Le directeur du Devoir exhorte Québec à mettre fin aux aides ponctuelles et à dorénavant «base[r] ses interventions ou programmes sur des critères d’universalité, d’équité, d’indépendance et d’intérêt public».

Le directeur du Devoir, Brian Myles, a soumis mercredi avant-midi 17 recommandations à la commission sur l’avenir des médias et, par ricochet, au gouvernement caquiste, afin de permettre aux journalistes « de se recentrer sur ce qu’ils font de mieux : le journalisme de qualité, la recherche d’informations crédibles et vérifiées, l’analyse et le commentaire en profondeur sans confusion des genres entre le factuel et l’opinion ».

M. Myles exhorte le gouvernement du Québec à mettre fin aux aides ponctuelles dans le secteur des médias et à dorénavant « base[r] ses interventions ou programmes sur des critères d’universalité, d’équité, d’indépendance et d’intérêt public ».

Par exemple, il l’invite à instaurer un crédit d’impôt remboursable de 25 % sur la masse salariale de la rédaction pour les médias d’information quotidiens et hebdomadaires, assorti d’un plafond salarial de 55 000 $ par employé, permanent ou surnuméraire régulier, en guise de point de départ qui pourrait être bonifié, ainsi que l’ont suggéré d’autres témoins à la commission. « Ce programme contribuera à alléger l’une des principales sources de dépenses des entreprises de presse : la masse salariale de la rédaction. La recette pour produire de l’information de qualité n’a rien de secret : il faut des journalistes compétents, bien encadrés, et rémunérés à leur juste valeur », soulignent le directeur du Devoir, Brian Myles, et le président du conseil d’administration du Devoir, André Ryan, dans le mémoire qu’ils ont déposé à l’Assemblée nationale.

« Il y a quelques années à peine, la plupart des éditeurs de presse et des journalistes s’opposaient à des mesures de soutien aux médias pour des questions de principe. Il fallait à tout prix préserver l’indépendance des médias à l’égard du pouvoir politique. Aujourd’hui, la donne a complètement changé aussi bien au Québec qu’au Canada, et nombreux sont les acteurs du milieu à demander l’intervention de l’État. Ce renversement de tendance illustre bien à quel point la “crise des médias” est grave », ajoutent-ils.

Le Devoir suggère aussi à l’équipe de François Legault de créer un crédit d’impôt aux particuliers de 25 % sur les abonnements numériques aux médias d’information quotidiens et hebdomadaires.

Faire face aux GAFA

Le quotidien indépendant de la rue Berri demande également au gouvernement québécois de limiter à 5 % les investissements publicitaires des organismes publics dans les entreprises GAFA — Google, Apple, Facebook et Amazon —, et une distribution des investissements publicitaires publics « équitable » entre les médias québécois. D’autre part, le directeur du Devoir insiste sur la nécessité de percevoir des taxes et impôts auprès des GAFA et de transférer ces recettes fiscales dans un fonds de financement des productions culturelles et médiatiques.

Par ailleurs, Brian Myles a ajouté sa voix mercredi avant-midi à celles des représentants de la presse régionale, qui se sont succédé devant la commission parlementaire sur l’avenir des médias depuis le début de la semaine afin de réclamer l’élimination de la compensation exigée à la presse écrite dans la valorisation des matières résiduelles, ou « taxe sur le recyclage », entre autres choses. « Concrètement, la compensation financière exigée a augmenté de 125 % de 2013 à 2018, alors que le tonnage de papier journal mis sur le marché a diminué de 69 % et que 60 publications ont cessé de paraître », peut-on lire dans le mémoire du Devoir. « Moins les journaux produisent de papier, moins ils sont nombreux, et plus leur facture augmente ! » dénoncent M. Myles et M. Ryan.

L’essentiel des revenus du Devoir provient des abonnements et de la philanthropie. « [Le Devoir] n’appartient à personne et ne sert d’autres intérêts que ceux de la société québécoise, qu’il accompagne dans son émancipation politique, sociale, culturelle et économique », rappellent M. Myles et M. Ryan. Une aide gouvernementale aux médias n’y changera rien, assurent-ils.

Un problème de revenu, essentiellement, selon GCM

Le p.-d.g. du Groupe Capitales Médias (GCM), Claude Gagnon, a de son côté exposé les efforts consentis par les artisans de ses six quotidiens au fil des dernières années. En dépit d’un lectorat « sans cesse en progression », GCM a réduit ses effectifs de 53 % et a tiré vers le bas ses dépenses d’exploitation « de façon fort significative ».

GCM n’éprouve pas de « problèmes d’adaptation » à l’ère numérique ou encore des « problèmes de gestion », mais bien un « problème de revenus qui est important ».

Poussé dans ses derniers retranchements, le seul groupe de presse quotidienne hors Montréal a transmis il y a moins de 10 jours un avis d’intention de se placer sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. À la demande du gouvernement Legault, Investissement Québec (IQ) lui a accordé un prêt de 5 millions de dollars afin qu’il reste à flot. En difficulté, Le Soleil, Le Quotidien, Le Nouvelliste, Le Droit, La Voix de l’Est et La Tribune ont lancé dans les dernières heures une campagne de financement.

Lors de son passage à l’Assemblée nationale, M. Gagnon a milité lui aussi pour la création d’un crédit d’impôt remboursable sur « l’ensemble de la masse salariale ainsi que sur les frais d’exploitation afin d’assurer la pérennité des différents groupes » et l’abolition de la « taxe sur le recyclage ».

Les maires des municipalités de Saguenay, Sherbrooke, Trois-Rivières et Granby ont exprimé leur solidarité à l’égard du Groupe Capitales Médias en assistant au témoignage de M. Gagnon à l’Assemblée nationale.

En plus des représentants du Devoir et de GCM, les membres de la commission sur l’avenir des médias échangeront mercredi avec les patrons de Québecor Média, La Presse, Télé-Québec, Cogeco Média et Néomédia.

En marge des travaux de la Commission de la culture et de l’éducation, le vice-président principal des services français de Radio-Canada, Michel Bissonnette, a témoigné son « souhait […] de faire partie de la solution » à la crise des médias.

Le diffuseur public pourrait, par exemple, mener des enquêtes de concert avec d’autres médias, avec qui il « se partager[ait] les ressources ». « Personne ne va gagner à avoir moins de médias dans l’écosystème. On doit avoir plus de sources d’information et de diversité des voix », a fait valoir M. Bissonnette dans une mêlée de presse.

Cela dit, Radio-Canada n’est pas épargnée par la crise des revenus publicitaires. La publicité a migré de la télévision au numérique ― dans 80 % des cas vers les GAFA, a-t-il fait remarquer.