Affichage des prix: Airbnb triche en toute impunité

L’an dernier, l’Union européenne a fédéré l’ensemble des autorités responsables de la protection des consommateurs de ses membres afin de forcer Airbnb à appliquer une règle d’affichage complet des prix sur la page des résultats de recherche.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’an dernier, l’Union européenne a fédéré l’ensemble des autorités responsables de la protection des consommateurs de ses membres afin de forcer Airbnb à appliquer une règle d’affichage complet des prix sur la page des résultats de recherche.

La multinationale du partage de logements entre particuliers Airbnb contrevient depuis sa création à la loi québécoise sur l’affichage complet des prix, et ce, en toute impunité, l’Office de protection du consommateur (OPC) fermant en effet les yeux sur cette non-conformité, a constaté Le Devoir.

Ces infractions se font pourtant au grand jour sur l’ensemble des sites et des applications de la compagnie qui, malgré les dispositions de la Loi sur la protection du consommateur (LPC), continue d’afficher des résultats de recherche mettant à l’avant-plan des prix incomplets ne tenant pas compte de plusieurs séries de frais, dont les frais de ménage ou de service. Au Québec, cette pratique est pourtant illégale puisqu’elle vise à tromper les consommateurs sur la valeur réelle d’un produit ou d’un service en décomposant un prix pour le rendre plus attrayant. Pour les transactions effectuées depuis le territoire québécois, ce prix affiché ne peut exclure rien d’autre que les deux taxes, résume l’article 224 de la LPC, auquel toutes les entreprises installées ici, qu’elles soient Québécoises ou étrangères, sont assujetties.

Or, l’OPC, qui est responsable de l’application de cette loi, a confirmé au Devoir cette semaine n’être « jamais entré en contact avec Airbnb » pour sensibiliser la compagnie américaine à l’existence de cette loi ou encore pour la contraindre à s’y conformer. « Cette entreprise a fait l’objet de très peu de plaintes à l’Office [six au cours des deux dernières années] », a justifié Charles Tanguay, porte-parole de l’organisme dans un échange laconique par courriel. Même son de cloche du côté du ministère de la Justice, qui indique ne pas avoir eu d’échanges particuliers avec Airbnb sur cette question et renvoie la balle du côté de l’OPC pour justifier son inertie dans ce dossier depuis plusieurs années.

 
38$
Un logement à Manhattan annoncé à ce prix pour une nuitée coûtait en réalité 306$ après avoir ajouté les frais de ménage et de service.

En 2010, deux mois après l’entrée en vigueur de cette nouvelle disposition de la Loi, l’agence provinciale de défense du consommateur n’avait pourtant pas hésité à mettre en demeure plusieurs compagnies aériennes, dont Air Canada, pour les forcer à s’y conformer. Rappelons que cette nouvelle règle d’encadrement de l’affichage des prix au Québec a été instaurée principalement pour mettre un terme à la publicité trompeuse dans les domaines de l’aviation, du tourisme, de l’automobile, de la téléphonie, de la câblodistribution et même du billet de spectacle, qui abusaient des frais cachés afin de présenter aux consommateurs des prix trop bas pour être vrais. Comme le fait Airbnb aujourd’hui.

Air Canada avait alors refusé de s’y plier, prétextant être une compagnie œuvrant sous compétence fédérale. Elle se conforme désormais à la loi provinciale pour les transactions effectuées depuis le Québec.

Ni l’OPC ni le ministère de la Justice et son Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) — chargé de poursuivre les contrevenants aux lois du Québec — ne pouvaient toutefois ignorer la violation de la loi du Québec par Airbnb puisque cette infraction fait l’objet, depuis août 2017, soit depuis presque deux ans, d’une demande en autorisation d’une action collective. Le tribunal a accueilli partiellement cette demande, car la multinationale met en doute la crédibilité du consommateur qui porte cette cause devant la justice. Ce dernier est à la fois un client d’Airbnb qui a subi cette différence de prix lors d’une transaction effectuée pour une location en Floride et un locateur de logement qui profite de ces frais cachés pour rendre plus attrayante son offre par l’entremise d’Airbnb.

Par ailleurs, l’an dernier, l’Union européenne a fédéré l’ensemble des autorités responsables de la protection des consommateurs de ses membres afin de forcer Airbnb à appliquer une règle d’affichage complet des prix sur la page des résultats de recherche, et ce, pour les transactions effectuées dans son espace commercial. La compagnie avait en premier lieu prétexté que son système globalisé de partage de logements ne permettait pas de le faire, puis a changé son fusil d’épaule sous la menace de sanctions de l’exécutif européen. La semaine dernière, Airbnb a indiqué avoir modifié ses conditions de service pour être désormais conforme aux règles européennes sur l’affichage des prix.

« Ces vacances d’été, les Européens obtiendront tout simplement ce qu’ils voient lorsqu’ils réservent leurs vacances », s’est d’ailleurs réjouie la commissaire européenne chargée des droits des consommateurs, Vera Jourova, citée par l’Agence France-Presse. Elle s’est dite satisfaite qu’Airbnb « se soit montrée disposée à coopérer ».

Ici, cette transparence est encore lointaine, comme l’a constaté Le Devoir. Depuis Montréal, la recherche d’un appartement à New York fin juillet a fait apparaître un loft à Manhattan pour 38 $ la nuit, qui, après l’ajout des frais cachés (ménage et service), a révélé une facture finale de 306 $, une différence spectaculaire de… 705 %. Un appartement dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal à 82 $ pour une nuit a fini à 165 $ au moment de terminer la transaction, soit 101 % de plus. Et le même traitement a pu être constaté pour des recherches aléatoires de logements à Barcelone, à Paris, à San Diego et à San Francisco, ville où Airbnb a été fondée en 2009.

Joint par Le Devoir, Airbnb dit ne pas vouloir commenter cette série d’infractions étant donné qu’elle fait face à une action collective au Québec. Elle assure toutefois vouloir modifier « la façon de présenter les prix de location sur sa plateforme destinée aux résidents du Canada », a indiqué au Devoir Lindsey Scully, porte-parole de la multinationale, sans plus de détails, et en précisant que « plus d’informations seront communiquées dans les prochains mois ».

Dans un autre domaine, Airbnb s’oppose actuellement à un projet de règlement du ministère du Tourisme du Québec qui cherche à mettre de l’ordre dans l’offre de logements en location en forçant les loueurs de logements à obtenir un numéro d’enregistrement auprès de la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ), et ce, pour s’assurer de la perception de taxes lors de la transaction. En substance.

6 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 18 juillet 2019 06 h 54

    Pourquoi une tel aveuglement?

    C'est à n'y rien comprendre cette inaction de l'Office de la protection du consommateur du Québec. C'est comme si l'application de la loi dépendait du nombre de plaintes! Et comme personne ne semble se plaindre, l'Office ne fait rien!.Pourquoi l'Office n'informerait-il pas davantage les consommateurs québécois, canadiens et étrangers, leur permettant ainsi de davantage se battre et ensuite se plaindre? Pourquoi ne retrouve-t-on pas des annonces dans les gares, aéroports et journaux étrangers? Un vraie campagne d'information pour un public bien ciblé! Ce serait même une bonne stratégie touristique, personne n'aimant se faire tromper. Au Québec, la loi est pour tout le monde, touristes inclus. Merci au Devoir.

    • Nadia Alexan - Abonnée 18 juillet 2019 11 h 42

      Airbnb n'est pas le seul délinquant avec des pratiques illégales. Sans surveillance et sans réglementation, les grandes entreprises vont toujours exploiter le citoyen ordinaire pour augmenter leurs profits.
      Nos gouvernements doivent prendre leur responsabilité de la protection des citoyens au sérieux en réglementant ces compagnies délétères.
      Il faudrait aussi s'assurer que ces locations se fassent dans des zones commerciales et non pas dans les quartiers résidentiels.

  • Samuel Prévert - Inscrit 18 juillet 2019 07 h 32

    Fausse représentation

    Il existe d'autres inconvénients comme un endroit qui ne correspond pas à la description mentionnée.

    Un autre problème, est la rareté des locations à long terme pour les citoyens.

  • Robert Morin - Abonné 18 juillet 2019 08 h 09

    Airbnb est un pur délinquant

    Cette entreprise cherche constamment à se placer au-dessus des lois et règlements. Elle détruit le tissu social de nombreux quartiers dans les grandes villes, pousse à la hausse le prix des loyers, entraîne l'exode des résidents moins nantis, etc. Et certains ont encore l'ineptie d'y voir de l'«économie du partage»? Et puis leurs profits, ils s'en vont où? Qu'injectent-ils en taxes et impôts dans notre économie pour faire leur juste part? Combien de ces sommes sont détournées vers des paradis fiscaux? Comment expliquer cette complaisance crasse de nos gouvernements et organismes de réglementation, comme l'OPC, qui ferment systématiquement les yeux sur de tels géants numériques qui sont en réalité de très mauvais citoyens corporatifs, délinquants et égocentriques?

  • François Boulay - Abonné 18 juillet 2019 10 h 57

    Peur des gouvernements

    C'est bizarre cette crainte des gouvernements de veiller à ce que des multinationales respectent nos lois et règlements et paient taxes et impôts. C'est ainsi dans de nombreux domaines. Ils ont peur de quoi au juste et pourquoi? C'est aussi injuste pour les locaux qui subissent une compétition injuste. Au moins on peut compter sur Le Devoir pour brasser la cage.

  • J-F Garneau - Abonné 18 juillet 2019 16 h 13

    Complètement ridicule

    Les québécois sont ils vraiement aussi stupides que cette loi ne laisse entendre?

    Qu'une épicerie qui annoncerait à pleine pages les bananes à $2.99 et, une fois rendu sur place elles sont $5.99, je peux comprendre le sens de la loi. Ce serait déloyal.
    Que Air Canada, (avant l'internet) affichait un vol à $500, et qu'une fois déplacé et rendu chez l'agent de vogae on se faisait dire qu'il y a vait en fait $300 de oplus de frais, je comprend aussi.

    Mais si je vois un restaurant qui affiche des souvlakis à $7.99, je suis assez intellgent pour comprendre que si je prend un breuvage ce sera en plus. Et qu'au moment de payer l'addition il y aura des taxes à rajouter aussi. Et que si je le fait livrer il y aura probablement des frais de livraison. Un pourboire aussi.

    Dans le cas de AirBnB, nous sommes dans un environnement "clos" lorsqu'on va sur leur site. On choisit une proprété, et en 2 secondes, apparaissent le prix, les frais, les charges et le total. Le tout AVANT d'appuyer sur "réserver". Les prix sont tout à fait complets et détaillés. Si le "prix d'appel" que l'on a vu sur la carte de la ville (avec la petite photo) est majoré avant de "réserver" et que ce prix est trop élevé, on n'a qu'a en regarder une autre, qui elle aussi aura tous les détails incluant tous les frais. Il n'y a pas de publicité mensogère... ou de fausse représentation...nous sommes dans l'écosystème de AirBnB. On peut vérifier tous les compétiteurs en deux clics. De prétendre le contraire est de prendre les québécois pour des valises. D'ailleurs les chances sont que l'autre site, disons Booking, propose des prix différents en fonction d'un tarif remboursable ou non... et rajoute des taxes de séjour et taxes de vente.

    Je ne comprend pas l'auteur qui parle de "frais cachés", alors qu'ils sont là pleinement détaillés. Sommes nous si obtus?

    Même le Devoir fait la promotion de ses abonnements "à partir de $165.93".