Éducation: quelles conséquences prévoir pour la maternelle 4 ans?

Lors des consultations, plusieurs groupes, comme le Conseil supérieur de l’éducation ou l’Ordre des psychologues, ont préféré ne pas se prononcer sur la décision de miser sur les maternelles 4 ans, mais plutôt sur les moyens de les rendre le plus bénéfiques possible.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lors des consultations, plusieurs groupes, comme le Conseil supérieur de l’éducation ou l’Ordre des psychologues, ont préféré ne pas se prononcer sur la décision de miser sur les maternelles 4 ans, mais plutôt sur les moyens de les rendre le plus bénéfiques possible.

Après 4 jours de consultations et 21 mémoires sur la maternelle 4 ans, état des lieux d’un projet de loi qui fait beaucoup réagir.

Pendant que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, martèle que les maternelles 4 ans seront un bienfait pour les enfants du Québec, les groupes se succèdent au Parlement en brandissant la menace de dommages collatéraux parfois insoupçonnés.

« Il faut offrir cette occasion à l’ensemble des enfants, à l’ensemble des parents », a lancé cette semaine le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, à l’ouverture de la commission mardi.

Dans la Loi sur l’instruction publique, les classes de maternelle 4 ans ne peuvent être offertes qu’en milieu dit « défavorisé », ce qui force le gouvernement à légiférer avec le projet de loi 5. Il pourra ainsi offrir, d’ici cinq ans, le service à temps plein à toutes les familles qui le souhaitent, ce qui équivaut à 2500 classes.

Soutien particulier

Au-delà des possibilités nouvelles que cela offre aux familles, le gouvernement poursuit un objectif plus ambitieux : prendre en charge plus tôt les milliers d’enfants avec des troubles particuliers en leur donnant accès aux orthophonistes, orthopédagogues et autres professionnels déjà présents dans les écoles primaires.

« Nous allons réussir cette implantation parce qu’on le fait tout simplement pour les bonnes raisons. On le fait dans l’intérêt des enfants […] parce qu’on croit à l’égalité des chances », a dit le ministre.

Or, après avoir entendu 22 groupes d’intérêts défiler en commission parlementaire, on constate que ces bonnes intentions continuent de se buter à un grand scepticisme.

Devant l’enthousiasme d’un chercheur réputé comme Égide Royer, plusieurs universitaires sont venus — études à l’appui — dire que les centres de la petite enfance (CPE) seraient probablement plus efficaces que les maternelles 4 ans pour obtenir des résultats, au grand plaisir des trois partis d’opposition qui militent en ce sens depuis le début.

Comme si ce n’était pas assez pour accabler le ministre Roberge, le milieu du transport scolaire et les municipalités l’ont averti que la réforme nécessiterait une probable refonte du transport scolaire et des investissements majeurs dans les camps de jour.

Or, dans le contexte où le gouvernement semble résolu à aller de l’avant, plusieurs groupes, comme le Conseil supérieur de l’éducation ou l’Ordre des psychologues, ont préféré ne pas se prononcer sur la décision de miser sur les maternelles 4 ans, mais plutôt sur les moyens de les rendre le plus bénéfiques possible.En attendant la dernière journée des consultations, prévue pour mardi prochain, voici les principales suggestions faites au ministre.

 

Rapetisser les classes

Rappelons d’abord qu’il existe déjà 394 classes de maternelle 4 ans en milieu défavorisé où chaque éducatrice peut avoir à sa charge jusqu’à 17 enfants. À l’avenir, le ministre Roberge suggère de lui adjoindre l’aide d’une technicienne en éducation spécialisée à mi-temps. Il dit qu’elles formeront « un duo de feu ».

Or, plusieurs groupes estiment que ce n’est pas assez. À l’heure actuelle, les enfants qui fréquentent les CPE sont dans des groupes maximaux de dix, fait valoir la Fédération des comités de parents, qui réclame la même chose pour les maternelles 4 ans.

Un point de vue partagé par certaines enseignantes qui ont déjà enseigné en maternelle 4 ans. L’Association d’éducation préscolaire du Québec, qui représente certaines d’entre elles, juge aussi qu’il faut revoir le ratio de 17 « à la baisse ». « Selon l’expérience de différents milieux, pour assurer un service de qualité, le ratio enfants-enseignante ne devrait pas excéder 10 à 12 enfants », a-t-elle fait valoir.

L’Ordre des psychologues et le Conseil supérieur de l’éducation ont également invité le ministre à faire attention aux ratios. « Leur effet chez les jeunes enfants et ceux qui sont plus vulnérables que les autres est de plus en plus documenté et se révélerait positif », avance notamment le Conseil.

 

Aider les parents à se démêler

On le sait : les parents peinent déjà à s’y retrouver en matière de services de garde au Québec. Qu’en sera-t-il avec l’ajout d’un nouveau service ? « C’est difficile pour les parents de se retrouver dans la qualité », a fait valoir Marie-Ève Brunet de la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille. « Il faudrait créer un outil de référence afin que les familles puissent avoir des informations très claires et concises sur les différents services offerts et leur qualité », a-t-elle dit.

Dans la même veine, le psychoéducateur André Lebon a suggéré de créer un « portail » pour les parents d’enfants à besoins particuliers. Cela pourrait prendre la forme d’un intervenant pivot qui pourrait « guider les gens à travers les possibilités de ressources ».

 

Prendre son temps

Lundi, les représentants new-yorkais d’un projet à succès de maternelle 4 ans ont dit que leur plus grande erreur avait consisté à implanter leur projet trop vite… en quelques mois à peine. À leurs yeux, le gouvernement du Québec faisait preuve de prudence en se donnant cinq ans pour développer le programme à grande échelle.

Or, du côté québécois, ils étaient plusieurs à trouver que 2023 arrivait vite. Certaines écoles manquent de locaux, d’autres de main-d’oeuvre, et il faut se donner le temps de construire des locaux supplémentaires, a plaidé l’Association des directions générales des commissions scolaires. « Une implantation progressive et réaliste est à poursuivre », a-t-elle fait valoir.

À défaut de remettre en cause le fondement de la réforme, le ministre de l’Éducation gagnerait à ralentir la cadence, a quant à lui suggéré le professeur Georges Tarabulsy, de l’École de psychologie de l’Université Laval. « On se lance dans cette entreprise sans avoir fait le travail d’évaluer, de valider, de piloter pour être sûrs qu’on va dans la bonne direction. Si ça fonctionne, je vais être le premier à dire qu’il faut dépenser deux milliards de dollars. Mais si on n’est pas sûrs, on devrait aller un petit peu plus lentement », a-t-il dit. Sa collègue de l’Université de Montréal, Sylvana Côté, a envoyé le même signal. L’implantation devrait se faire « très graduellement » pour « évaluer les effets à court et à moyen termes », a-t-elle plaidé.

 

Prévoir un transport scolaire sur mesure

La même logique s’applique au transport scolaire. Les enfants de quatre ans sont trop jeunes pour voyager dans les autobus scolaires sous leur forme actuelle, selon la Fédération des transporteurs par autobus (FTPA). Les marches du bus sont trop hautes et il arrive souvent que les petits glissent en dessous des bancs, a signalé l’organisme.

« Ça peut être inquiétant, a affirmé le président de la Fédération, Luc Lafrance. Comme parent, si j’avais encore des enfants de cet âge-là, ça m’inquiéterait. » L’organisme a évoqué la possibilité de bancs d’appoint ou d’avoir, à bord des bus, un adulte pour guider les plus jeunes. Or, le scénario qu’il préconise est que les petits de maternelle 4 ans aient tout simplement leur propre système de transport.

 

Garantir l’accès aux spécialistes

On l’a déjà dit : l’un des principaux objectifs de la maternelle 4 ans est de donner aux enfants vulnérables un meilleur accès aux spécialistes. Or, ces services ne sont pas toujours accessibles à l’heure actuelle dans les écoles primaires, ont souligné presque tous les intervenants. Qu’en sera-t-il à l’arrivée des maternelles 4 ans ? Le ministre a répété qu’il avait réservé 47 millions de dollars dans le dernier budget justement pour assurer un « seuil minimum » de services professionnels dans chaque école.

Tous ont réitéré l’importance des services sur le terrain. Le financement supplémentaire devra être « ciblé et protégé », selon le professeur Égide Royer de l’Université Laval.

Et si les ressources manquent, il faudra trouver d’autres recours, a-t-il fait valoir. « Si on a besoin de le faire, on le fera passer par le privé. On peut faire des ententes », a-t-il dit en signalant que, dans certaines écoles en régions éloignées, il n’y avait pas, de toute façon, de spécialistes à l’interne.

 

Revoir la formation du personnel 

Présentement, en maternelle 4 ans, les enseignantes ont besoin d’un baccalauréat en éducation, et les éducatrices d’une technique. Or, plusieurs groupes souhaitent que cela soit bonifié. En ce moment, le préscolaire (maternelle ordinaire) est seulement couvert par deux cours durant le bac, a signalé l’Association d’éducation préscolaire du Québec. Pour les directions des commissions scolaires, il faudrait carrément ajouter au baccalauréat une formation propre à la maternelle 4 ans.

Égide Royer, lui, souhaite qu’on permette au personnel des autres services de garde d’accéder facilement à des formations pour enseigner en maternelle 4 ans. Les éducatrices en CPE (qui ont un DEC) devraient, selon lui, avoir accès à une passerelle vers le baccalauréat, et les cégeps pourraient offrir des formations pour les éducatrices en milieu familial. Pour le reste, presque tout le monde réclame qu’on offre de la formation continue au personnel appelé à travailler auprès des maternelles 4 ans.

 

Repenser les services de garde

Autre enjeu et non le moindre : les services de garde en milieu scolaire. Leur importance n’est pas à sous-estimer parce que les élèves du primaire y passent parfois autant de temps qu’en classe.

Le Conseil supérieur de l’éducation craint qu’ils n’offrent pas un encadrement adéquat pour les tout-petits. En effet, ces services prennent en charge des jeunes beaucoup plus vieux dans des groupes nettement plus grands. Officiellement, le ratio maximal est d’un éducateur pour vingt élèves, ce qui risque de poser problème, selon l’Association de la garde scolaire (AQGS). « Est-ce que ce ratio est adéquat pour des enfants de 4 ans, dont on peut présumer qu’ils nécessitent plus de temps, plus d’attention et un encadrement plus serré que les élèves de 9, 10, voire 12 ans ? »

Pis encore, fait remarquer l’Association d’éducation préscolaire : « Quand les milieux sont moins nantis, l’école préfère ajouter des enfants pour que ce soit moins cher », a dit sa porte-parole. « Je me suis laissé dire que, dans un service de dîner, on pouvait trouver des ratios jusqu’à 1 pour 65. »

De part et d'autre

Mémoires pour le projet de loi

- Carlyn Rahynes, responsable du Pre-K Centre, New York
- Richard Léonard
- Association québécoise du personnel de direction des écoles
- Association des directeurs généraux des commissions scolaires du Québec
- Égide Royer, psychologue et professeur associé, Université Laval
- Fédération des organismes communautaires famille

Mémoires contre le projet de loi
 

- Conseil québécois des services éducatifs à la petite enfance (CQSEPE)
- Confédération des syndicats nationaux
- Association des garderies privées du Québec
- Sylvana Côté, École de santé publique, pédiatrie et psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)
- Groupe de recherche sur le capital humain de l’UQAM
- Georges M. Tarabulsy, professeur, École de psychologie, Université Laval
- Fédération des intervenantes en petite enfance (FIPEQ) et Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

Mémoires qui ne tranchent pas

- Association québécoise de la garde scolaire
- Fédération des comités de parents du Québec
- Conseil supérieur de l’éducation
- Fédération des transporteurs par autobus
- Ordre des psychologues du Québec
- André Lebon, psychoéducateur, ex-président de la Commission sur l’éducation à la petite enfance
- Fédération autonome del’enseignement (FAE)
- Association d’éducation préscolaire