Le Parlement tiraillé entre ouverture et repli sécuritaire

Le nouveau pavillon de l’Assemblée nationale, la «Maison des citoyens», a été inauguré mercredi. Sur la photo, le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, fait visiter à des journalistes une agora destinée aux activités citoyennes. Cette salle est surplombée d’un puits de lumière circulaire.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le nouveau pavillon de l’Assemblée nationale, la «Maison des citoyens», a été inauguré mercredi. Sur la photo, le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, fait visiter à des journalistes une agora destinée aux activités citoyennes. Cette salle est surplombée d’un puits de lumière circulaire.

Le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, a officiellement ouvert les portes du nouveau pavillon de la « Maison des citoyens » mercredi soir, non sans l’avoir préalablement blindé, notamment en le couvrant d’une épaisse vitre anti-explosion.

« Il faut que les Québécois et les Québécoises prennent possession de leur parlement », a fait valoir M. Paradis mercredi après-midi, après avoir esquivé la nouvelle zone de contrôle de sécurité semblable à celle d’un aéroport international. Après l’« espace de sécurité », il y a l’« espace libre », a-t-il souligné au terme du chantier le plus important mené dans l’enceinte du parlement en 100 ans.

Au fil des dernières années, des architectes et ouvriers ont discrètement agrandi et renforcé la cité parlementaire. La note a atteint 60,5 millions de dollars. « Le projet, ce n’est pas juste le centre des visiteurs. On a tout refait les sous-sols de l’hôtel du Parlement ; ils étaient en ruine, tenus par des structures métalliques temporaires. Des rats se promenaient partout dans le sous-sol », précise d’emblée le secrétaire général de l’Assemblée nationale, Michel Bonsaint.

Les architectes et ouvriers ont ajouté pas moins de 5300 mètres carrés à la superficie de l’Assemblée nationale, essentiellement sous terre. Le nouveau pavillon d’accueil comprend deux salles de commission parlementaire, une agora, une boutique, une salle de projection, une salle éducative et un vaste vestiaire.

Regardez la visite du pavillon d'accueil de l'Assemblée Nationale:

 

C’est l’attaque contre le Parlement d’Ottawa, le 22 octobre 2014, qui a convaincu les élus de l’Assemblée nationale de rehausser le dispositif de sécurité. La direction de l’Assemblée nationale avait alors coupé aux passants l’accès au passage entre l’hôtel du Parlement et l’édifice Pamphile-Lemay. Elle a aujourd’hui ceinturé la zone d’une clôture en métal noir.

En outre, la route des camions de livraison a été détournée vers l’édifice H, où les colis sont déposés et inspectés avant d’être acheminés à l’hôtel du Parlement. Un poste de garde, recouvert de tôle noire, a été aménagé dans la cour arrière. Les habitués du parlement — les élus y compris — peuvent traverser un portique de sécurité afin d’accéder à leur lieu de travail.

Il a été convenu d’effectuer le contrôle de sécurité des visiteurs à distance du coeur du parlement. L’Assemblée nationale a aménagé une entrée en retraite, mais en plein centre. « C’est par la porte d’en avant qu’on entre ! » lance M. Paradis au cours de la visite.

Question de sécurité

Le renforcement du dispositif de sécurité du parlement — le premier depuis l’irruption du caporal Denis Lortie il y a 35 ans — était inévitable, estime l’expert en sécurité Michel Juneau-Katsuya. « Le prix à payer d’une attaque directe et qui réussirait même à moitié envers une institution comme l’Assemblée nationale serait trop grand », a-t-il dit lors d’un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne

Du coup, le visiteur entre désormais dans le parlement par une porte percée dans un rideau de verre, à la droite du Pêcheur à la nigog [sic], dont le bassin a été miniaturisé. Après s’être plié de bon coeur au contrôle de sécurité, il longe un mur rouge, puis bleu, rappelant les salles du Conseil législatif et de l’Assemblée nationale, au-dessus.

Les fenêtres percées le long d’un mur offrent une vue plongeante sur l’intérieur des deux nouvelles salles de commissions parlementaires dont les noms évoquent le souvenir de Marie-Claire Kirkland, première élue québécoise en 1961, et de Pauline Marois, qui a gouverné le Québec pendant 18 mois, entre 2012 et 2014.

L’ancienne présidente de l’Assemblée nationale, Louise Harel, et la première candidate à une élection (1947), Mae O’Connor, ont également été considérées, comme le révèle un rapport obtenu par Le Devoir en vertu de la Loi sur l’accès aux documents.

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne

Le décor des deux nouvelles salles de commission fait immédiatement penser à celui d’un tribunal, avec ses tapis et des murs recouverts de lattes de bois. On y retrouve d’ailleurs un « box » vitré réservé aux journalistes.

Le visiteur égayé tout au long de sa déambulation par des vidéos et des animations tactiles s’engage enfin dans une rampe blanche en forme de spirale où il termine sa course dans une agora destinée aux activités citoyennes. En relevant la tête, il aperçoit enfin la silhouette de la tour centrale du parlement à travers le puits de lumière autour duquel a été dessiné l’ensemble du pavillon. L’oculus est fabriqué de « verre trempé à plusieurs feuilles », précise l’architecte Nicolas Demers-Stoddart.

Quelques incidents au parlement au fil de l’histoire

1835 Le journaliste Philippe Aubert de Gaspé fils profère des menaces au député patriote Edmund O’Callaghan à la porte de la chambre d’assemblée du Bas-Canada. Il sévit de nouveau l’année suivante en lançant une bombe puante dans le vestibule du parlement de la côte de la Montagne. Sa fuite au manoir familial de Saint-Jean-Port-Joli lui permet d’éviter une seconde incarcération.

1884 Le chantier de construction de l’actuel parlement est interrompu par l’explosion de deux bombes. Les dynamiteurs ont vraisemblablement caché leurs machines infernales dans une valise en cuir et un sac en tapis vert. Selon certains, cette opération terroriste aurait été commanditée par un rival de l’entrepreneur responsable du chantier. Pour d’autres, il s’agirait plutôt de l’oeuvre des Féniens irlandais luttant pour l’indépendance de leur île natale.

1909 Le journaliste Olivar Asselin gifle le ministre des Travaux publics, Louis-Alexandre Taschereau, sur le parquet de l’Assemblée législative. Il réplique ainsi aux propos de Taschereau, qui l’accuse d’avoir été mêlé à la rédaction d’un faux télégramme remettant en cause l’intégrité du premier ministre Lomer Gouin. Arrêté par un constable, Asselin est envoyé dans une cellule du sous-sol du parlement.

1929 Le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau découvre un bâton de dynamite dans l’antichambre de son bureau de l’édifice Honoré-Mercier, situé au nord de l’hôtel du Parlement. Les forces de l’ordre soupçonnent un habitué du bâtiment. « Plusieurs personnes ont manipulé le bâton de dynamite depuis la trouvaille, de sorte qu’il est difficile de prendre des empreintes digitales », précise le correspondant du Devoir de l’époque.

1971 Une artiste éméchée ayant obtenu un prix lors d’une cérémonie tenue au Salon rouge frappe violemment à la porte de la chambre à coucher de Robert Bourassa, qui est alors logé dans les anciens appartements du président du Conseil législatif. « Elle a eu le temps de crier à plusieurs reprises : “Robert, ouvre” avant que les agents de faction, absents comme cela se produit souvent, arrivent au pas de course », rapporte Jacques Guay du Maclean’s.

1981 Un homme portant une coiffe pharaonique sollicite et obtient un entretien privé avec le président de l’Assemblée nationale, Claude Vaillancourt. Armé d’un révolver, le mystérieux visiteur révèle à son hôte qu’il serait le descendant direct de Toutânkhamon. Après cinq minutes d’échange, l’homme aux cheveux longs saisit une épée, fracasse un cendrier et avale des morceaux de verre. Il est arrêté alors qu’il se pavane devant un miroir.

1982 Des citoyens opposés à la fusion de Baie-Comeau et de sa voisine Hauterive prennent le contrôle d’une commission parlementaire en bloquant les portes d’accès. Ils entourent le ministre Lucien Lessard pour l’injurier avant de quitter les lieux en malmenant les agents de sécurité, comme l’explique le correspondant du Devoir : « L’un s’est fait déchirer sa chemise ; un autre fait état d’éraflures et de douleurs musculaires ; un troisième relate que sa prothèse buccale a été endommagée. »

1984 Le caporal Denis Lortie entre au parlement après avoir stationné sa voiture à quelques mètres de la porte latérale sur Grande Allée. Mitraillette en bandoulière, il se dirige vers le Salon bleu où il compte éliminer les députés du Parti québécois. Le militaire de 25 ans est toutefois en avance sur la période de questions. Il se rend à la police en après-midi après avoir fait trois morts et treize blessés parmi le personnel de l’Assemblée nationale.

1996 Le parlement est pris d’assaut par plus de 2000 fêtards en marge des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont fracassées tandis que la statue de l’explorateur Louis Joliet est déboulonnée pour servir de bélier. Les portes de la bibliothèque parlementaire sont défoncées par les manifestants, qui allument un feu dans un amas de journaux.

2013 La période de questions est interrompue par trois Femen qui se dénudent en criant « Crucifix, décâlisse » du haut des galeries des visiteurs du Salon bleu. Le trio est relâché dans l’heure qui suit le coup d’éclat, visant à dénoncer la présence du crucifix accroché au-dessus du fauteuil du président de l’Assemblée nationale.

2015 La Femen Neda Topaloski obtient une accréditation temporaire comme journaliste, ce qui lui permet d’assister au point de presse de la ministre Hélène David, au premier étage de l’hôtel du Parlement. La militante du droit des femmes à l’avortement déclame son message pendant près d’une minute avant d’être arrêtée par un constable.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne