«Après le naufrage»: le vaisseau amiral de l’indépendance en cale sèche

Jean-François Lisée, le soir de la défaite
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-François Lisée, le soir de la défaite

Le nouveau livre de Frédéric Bastien s’appelle Après le naufrage, mais il détaille surtout ce qui s’est passé avant la défaite du Parti québécois aux dernières élections. Une défaite que l’historien attribue en partie au refus de Jean-François Lisée de relancer le débat constitutionnel… tout en soutenant que « l’approche paritaire » dans les candidatures a eu pour effet de priver le parti de « patriotes authentiques ».

Sept mois après les élections — et deux mois après la publication d’un livre de Jean-François Lisée sur le même thème —, Frédéric Bastien livre une charge sévère contre l’ancien chef du PQ et ses choix stratégiques.

L’essai de celui qui est professeur au collège Dawson est à la fois le témoignage d’un militant convaincu et d’un conseiller de l’ombre, qui a tenté pendant des mois et avec insistance de convaincre M. Lisée du bien-fondé du plan de match qu’il proposait. En vain.

Mais c’est aussi le livre d’un aspirant candidat déçu d’avoir été laissé sur la touche. En entretien mercredi, Frédéric Bastien affirmait toutefois qu’il n’y a pas de ressentiment dans sa démarche. « Ma déception est que ma stratégie n’a pas été retenue, et qu’on a encaissé cette défaite. »

Son bouquin consacre néanmoins plusieurs paragraphes à ses tentatives avortées d’être investi candidat quelque part. « Enthousiasmé » par cette possibilité, il a vite noté que la direction du parti n’était pas très chaude à l’idée. « Au mieux, l’intérêt est faible ; au pire, c’est de l’hostilité, écrit-il. À un moment donné, je me fais carrément dire par un haut placé qu’on n’a aucun intérêt pour moi. La raison ? Ça prend des femmes, il faut la parité. »

Sexisme

L’auteur de La Bataille de Londres (qui a fait grand bruit en 2013 en révélant qu’un juge de la Cour suprême avait tenu Londres et Ottawa au courant de discussions de la Cour au sujet du rapatriement de la Constitution) poursuit en soutenant que la parité en politique est une « mauvaise idée ».

Si les femmes sont plus difficiles à recruter en politique provinciale, c’est « probablement parce que cela exige des sacrifices énormes sur le plan de la vie familiale, pense Frédéric Bastien. On peut le déplorer, mais c’est une réalité. Les quotas n’y changeront rien. Au contraire, leur utilisation jette un doute sur la qualité des femmes recrutées. […] Cela devient une forme de sexisme inversé. »

Il relève que dans le cas du PQ, « l’approche paritaire a été jumelée à l’idée d’avoir Véronique Hivon comme vice-chef ». « Ce leadership bicéphale, combiné avec la parité, a donné l’impression que le parti cherchait une fois de plus à singer les solidaires », qu’il présente comme des « néomarxistes qui vivent dans un univers fantasmé où le méchant patriarcat domine la société et exploite les femmes ».

La plus grande erreur du PQ a été de s’éloigner de la question du régime. La place du Québec dans le Canada, c’est notre ADN.

Plus loin, Frédéric Bastien affirme que la volonté du parti de trouver des femmes candidates — le PQ a finalement présenté 40,8 % de femmes, soit moins que les libéraux (44 %), les solidaires (52 %) et les caquistes (52 %) — a fait en sorte que des « hommes issus des milieux artistique, universitaire et médiatique qui étaient prêts à se présenter » ont dû passer leur tour, parfois « carrément tassés ». « Ils avaient en commun le fait d’être des nationalistes, des patriotes authentiques. »

Est-ce à dire que les efforts de recrutement de femmes ont eu une incidence négative sur la campagne ? En entretien, Frédéric Bastien répond par une autre question : « La campagne du PQ a-t-elle été plus forte avec Michelle Blanc [candidate controversée dans Mercier, où M. Bastien voulait se présenter] ? »

Constitution

Cela dit, Après le naufrage s’attarde beaucoup plus au plan que Frédéric Bastien a tenté de vendre à Jean-François Lisée (et à Pierre Karl Péladeau avant lui). M. Lisée en parle lui-même dans Qui veut la peau du Parti québécois ?, paru en mars. « Il proposait que le PQ promette de réclamer, une fois élu, une série de pouvoirs au gouvernement fédéral. Cela permettrait selon lui de réinvestir le champ du combat nationaliste, plus porteur pour nous, et de sortir de l’axe droite-gauche, plus périlleux. »

Le plan Bastien s’appuie plus précisément sur une disposition jamais testée du renvoi sur la sécession de la Cour suprême. « Si l’assemblée législative d’une province adopte une motion exigeant un changement constitutionnel, les autres partenaires de la fédération ont l’obligation de négocier », rappelle l’auteur.

Plus concrètement, l’idée était de proposer en campagne que le Québec récupère les pouvoirs en matière de langue, d’immigration et de culture, tout en étant soustrait au multiculturalisme.

Un comité a été chargé par M. Lisée de mettre en forme cette proposition. « Nous avons consacré un caucus spécial » à l’étude du projet, écrit d’ailleurs l’ancien chef dans son livre. « La réaction fut quasi unanime : ce « virage » aurait marqué une telle rupture avec le message que nous tentions de présenter qu’il risquait de mettre en lambeaux notre crédibilité ».

Frédéric Bastien pense précisément le contraire — et entend faire valoir son point de vue dans le cadre du chantier de refondation du parti. « La plus grande erreur du PQ a été de s’éloigner de la question du régime, disait-il au téléphone mercredi. La place du Québec dans le Canada, c’est notre ADN. La seule façon de relancer la souveraineté, c’est de remettre le Québec en mouvement sur cette question-là. »

Quant à M. Lisée, le jugement de Frédéric Bastien est tranché : ici, il a « l’air d’un chef qui n’a pas de fierté » ; là, il s’éparpille ; ailleurs, il « manque cruellement d’ascendant sur ses troupes ». Globalement ? « Il a mené le navire péquiste au naufrage. »

Après le naufrage

Frédéric Bastien, Boréal, Montréal, 2019, 232 pages

13 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 mai 2019 04 h 39

    et oui la vie est ainsi faite

    ne dit-on pas que celui qui risque rien n'a definitivement aucune chance de gagner quoi que ce soit

  • Claude Bariteau - Abonné 9 mai 2019 07 h 05

    L'entre-deux comme approche pour stopper la CAQ paraît a priori une approche séduisante, qu'auraient refusée messieurs Lisée et Péladeau pour des motifs opposés.

    M. Péladeau probablement parce qu'elle n'avait pas l'indépendance comme cible première, ce que ne précise pas l’article.

    M. Lisée parce qu’il avait en tête de refaire l’intérieur le Québec pour le rendre plus consistant à l’extérieur, ce qui était connu.

    Le premier a quitté et est demeuré indépendantiste; le deuxième l’a remplacé et a conduit le PQ au naufrage, ce qu’il mitige en pointant du doigt les médias qui n’auraient pas contribué à livrer son message.

    M. Bastien, dans ce livre, expliquerait ses efforts pour faire valoir une démarche nationaliste et patriotique, qui s’appuyait sur l’ADN du PQ.

    En lisant ce texte, j’ai eu l’impression de retrouver ce qui différenciait messieurs Lévesque et Parizeau et les incitait à ne pas partager les vues de M. P.-M. Johnson.

    Je vais me procurer ce livre pour décoder mieux ces écarts et me persuader les vues de M. Parizeau, probablement aussi de M. Péladeau, nécessitent une mise à jour parce qu’on ne peut pas avancer avec des chaloupes à mât quand des matelots quittent le navire.

    Il faut plutôt une armada de compagnons venus de partout qui entendent ressouder leurs liens au pays du Québec, un cap, le pays, vers lequel les conduit un capitaine pour le fonder avec eux et installer un régime politique dont les citoyens et les citoyennes seront écoutés par les dirigeants et les parlementaires qui auront le mandat de le créer.

    • maxime trottier - Abonné 9 mai 2019 07 h 52

      Imputer la défaite du PQ à Lisée seulement est un jugement sévère. Mise à part son attaque en fin de parcours envers QS, il s'en est plutôt bien tiré, compte tenu des circonstances. Depuis le dernier référendum, le PQ veillit mal et a été incapable de reformuler le projet souverainiste dans un cadre de pensée actualisé aux réalités sociales, démographiques et culturelles du Québec de 2018. D'autre part, l'homme était probablement parfaitement conscient de ce qui attendait le PQ avec un voisin comme la CAQ. Pour l'heure, et je doute que la stratégie de monsieur Bastien y eut changé quoi que ce soit, c'est bien la souveraineté comme projet social fécond et porteur d'un avenir transcendant qui a été mise en veilleuse. La question constitutionnelle comme plateforme d'ensemble aurait été, dans une perpsective électorale, soyons franc, pas très rassembleur et un peu trop intello comme démarche. Évidemment, le PQ a manqué le virage vert et n'a pas su concilier son message avec les nouvelles générations pour qui l,environnement constitue un enjeu auquel ils sont beaucoup plus sensibles que leurs prédécesseurs. En vérité, cette question devrait trascender les décalages d'ages et autres....

  • Bernard LEIFFET - Abonné 9 mai 2019 07 h 38

    Les indépendantistes sont encore là!

    Qui a fait déraper la lancée du Parti Québécois au cours d'une émission à TVA pendant les dernières élections? L'animateur de cette dernière, qui en voulant éviter un brusque changement des sondages lorsque Jean-François Lisée a annoncé la nouvelle concernant le chef suprême de QS! Ce jour-là les Thomas Mulcair et autres en ont rajouté et à plusieurs reprises le héros du jour fut l'animateur! Il est vrai qu'au Québec on a l'habitude « de se faire passer des sapins » à qui mieux mieux! Est-ce le signe d'une saine démocratie quand des animateurs se dressent contre un parti, évidemment au profit d'un autre? Ce qui a fait l'affaire d'autres réseaux qui ne ce sont pas gênés d'en rajouter! Bye Bye le Parti Quécécois! Quand on pense aux magouilles de certains partis qui en ont profité pour gagner quelques points mais dont cetains vont en perdre ensuite, on est loin du pays auquel on peut songer!
    La tactique du chef du Parti Québécois de mettre l'indépendance sur la glace était vouée à l'échec, laquelle de concert avec le refus du commentateur de TVA de laisser parler J-F Lisée, ont malmené le PQ qui en a vu d'autres. Parfois trop de démocratie dans un parti c'est comme un fruit qui n'a plus de saveur...Évidemment, il y a toujours ceux qui sont dans l'ombre et qui se régalent de la situation, dixit les libéraux du Québec et les ROCquiens. Il y a encore des indépendantistes au Québec qui attendent le Grand Jour et qui sait quel parti fera cette indépendance!
    VLQF!

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 9 mai 2019 07 h 51

    Bonne idée générale

    Dans l'ensemble c'est une bonne idée de monsieur Bastien mais il y a une carence à mon avis de réforme de la démocratie, qui devrait se baser sur une Assemblée Constituante ouverte et tirée au sort, proposée par le Gouvernement, par laquelle le peuple écrirait sa Costitution.

  • Richard Ouellette - Abonné 9 mai 2019 08 h 05

    Plus de patriotes authentiques...

    Mon avis est que les gens se sont tournés vers la CAQ pour justement fuir les "trop authentiques" dont fait partie les "vrais fédéralistes", les vrais indépendentistes", les "vrais multicultaristes", etc. Enfin, tous ceux qui lavent plus blanc que blanc.
    Il y avait une soif de pragmatisme, de gestes concrets qui donnent des résultats concrets à court terme. Aucune idéoogie ne donne ça et en parler mille fois plus aurait donner le résultat complètement opposé à celui espéré par n'importe quel sermoneur.