Un homme de coeur, de raison et de parole

En 1988, alors que Landry est redevenu professeur, il milite pour le libre-échange entre le Canada et les États-Unis.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir En 1988, alors que Landry est redevenu professeur, il milite pour le libre-échange entre le Canada et les États-Unis.

Homme de patrie, de coeur, de conviction. Homme de parole mais aussi d’action. Homme de culture, de dialogue et de famille. Ami, amoureux, patron, collègue. Le premier ministre Bernard Landry a tiré son ultime révérence à son Québec. Tout n’a pas été dit sur cet ardent défenseur d’un Québec libre. Pour le raconter sous des angles plus personnels et méconnus, nous avons tendu la plume à des proches, à d’anciens collègues et même à des adversaires. En leurs mots tendres et lucides, tous le racontent avec un immense respect, en guise de dernier au revoir.

Assis devant une fenêtre de sa maison de Verchères, Bernard pouvait contempler le grand fleuve qu’avaient remonté les vaisseaux du Roy, porteurs des pionniers venus fonder la Nouvelle-France. C’est ainsi que je l’ai vu lors de notre dernière rencontre. Ne respirant que branché à une bonbonne d’oxygène, il ignorait superbement sa fin prochaine, tout à l’évocation du pays qui habitait son rêve passionné.

Idéaliste, utopiste, chasseur de nuages, grisé d’imaginaire, courant vers des destinations inaccessibles, chercheur de l’impossible : tout a été dit, gentiment ou autrement, de l’obsession pour la plénitude québécoise qu’inspira à ce jeune étudiant de Joliette la fréquentation de notre histoire et de celles des autres peuples.

Un rêveur, donc, mais du genre déterminé à passer à l’action. C’est ainsi que Bernard Landry est entré en politique comme en religion, avec d’autant plus d’enthousiasme que tous — lui le premier, peut-être — reconnurent très tôt chez lui une vive intelligence, une personnalité intense et un éclatant don de la parole. J’entends ici la parole faite action, imagée, tour à tour séductrice et incisive, mais par-dessus tout amoureuse de notre langue. Bernard Landry aimait et a servi la langue française, bien sûr par fidélité envers ses pères, mais aussi pour ce qu’elle est, un joyau du patrimoine universel de l’humanité. On me pardonnera de le dire : je n’ai jamais entendu d’acteur politique doté d’un tel bonheur d’expression.

 
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Jean Garon, Bernard Landry, Yves Duhaime et Rodrigue Biron lors d’une conférence de presse du Parti québécois, en 1985.

Si l’étude des classiques lui fit découvrir le monde de la culture, c’est du combat politique qu’il reçut les dures leçons du réalisme. Il apprit à soumettre au bon sens ses élans lyriques et à traduire son engagement souverainiste en politiques ancrées dans le terreau du faisable.

La souveraineté, en avant

Dans la suite des sommets sur les finances publiques et l’emploi, le soutien sans faille que Bernard Landry apporta comme ministre des Finances à la politique de redressement du gouvernement illustre la symbiose de vues dont il était capable, sur le double plan de la responsabilité fiscale et de la sensibilité sociale. Il s’attela d’abord, aux côtés de Jacques Léonard, président du Conseil du trésor, à l’effacement d’un dangereux déficit. Il contribua ensuite puissamment à la mise en place de généreux programmes, telles l’économie sociale, l’assurance médicaments, l’équité salariale, les garderies, la politique familiale, et, pour finir, au dégagement d’un substantiel surplus budgétaire.

Que lui vint-il à l’esprit, au moment de rendre son dernier souffle auprès de sa fidèle Chantal et de jeter un ultime regard sur ce fleuve fait pour traverser un pays ?

 

Ce progressiste refusa toujours de s’affubler des étiquettes de droite ou de gauche. À l’instar de René Lévesque et de Jacques Parizeau, il comprenait que le Parti québécois était fondamentalement une coalition de gens qui, bien que de tendances diverses, trouvaient leur point de convergence dans la promotion du projet souverainiste. Ne disait-il pas que « la souveraineté n’est ni à gauche ni à droite, mais en avant » ? N’avons-nous pas entendu cet ardent souverainiste mettre le premier ministre Parizeau en garde contre le déclenchement hâtif d’une offensive référendaire qu’il jugeait exposée à un massacre similaire à celui des cavaliers anglais follement lancés contre les canons russes durant la guerre de Crimée de 1854 ?

Sens des responsabilités

Devenu premier ministre lui-même et pressé par l’aile radicale du Parti québécois de tenir un référendum, il fit voir la nécessité d’épargner au Québec les lendemains amers et débilitants d’un troisième rejet du projet souverainiste. Seule « l’assurance morale d’une réussite » pouvait selon lui permettre le lancement d’une autre consultation référendaire. Certains éléments de son parti se sont alors plu à imputer à l’indécision de leur chef ce qui procédait tout simplement, et plus noblement, de son sens des responsabilités envers son peuple. En réalité, il n’y a jamais rien eu de petit ou de disgracieux dans l’idée que Bernard Landry se faisait de la politique et des institutions démocratiques.

Que lui vint-il à l’esprit, au moment de rendre son dernier souffle auprès de sa fidèle Chantal et de jeter un ultime regard sur ce fleuve fait pour traverser un pays ? On aime penser qu’il est parti avec la vision lumineuse d’autres cohortes de jeunes Québécois décidés à vouer leurs énergies et leur talent à la réalisation de leurs rêves pour l’avenir du Québec.

Quant à nous, ses compagnons de route, nous ne pouvons que dire adieu à cet homme que nous avons admiré, respecté et aimé.