C’était Bernard Landry

Le 4 avril 1993, Landry et Parizeau rigolent lors d’un congrès du PQ, à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le 4 avril 1993, Landry et Parizeau rigolent lors d’un congrès du PQ, à Montréal.

S’il est une chose difficile à cultiver en politique — et après elle —, c’est bien l’amitié, trop souvent circonstancielle ou éphémère. Pourtant, nous avons, Bernard et moi, noué des liens qui ont su durer au-delà de la défaite, en 1985, comme en 2003. Peut-être parce que nous avons mené ensemble tant de batailles, dans une réelle complicité.

Je revois la scène. Je suis ministre de la Culture et je défends auprès du gouvernement l’idée d’établir une redevance sur les entrées au cinéma. L’initiative, qui permet encore aujourd’hui à la France d’avoir une industrie cinématographique nationale florissante, a ceci de bien : en l’appliquant à l’ensemble des films présentés en salle, pour la grande majorité des productions américaines, nous financerons de façon durable notre cinéma québécois à coups de vingt-cinq cents.

Les propriétaires de salles s’y opposent férocement et menacent d’ajouter un court message publicitaire, au début des projections, dénonçant cette nouvelle forme de « taxe » du gouvernement Bouchard. En année préélectorale, c’est risqué. Le premier ministre nous convoque, Bernard, alors ministre des Finances, et moi-même, pour discuter de solutions possibles, ne sachant pas qu’entre-temps ce même Bernard m’avait demandé ce que vaudraient les redevances et qu’il avait décidé d’ajouter le montant équivalent au budget de la SODEC. Réalisant que tout avait été réglé et qu’un communiqué de presse avait même été diffusé, le chef de cabinet du premier ministre lève la réunion avant même qu’elle commence. Bernard et moi étions stupéfaits, mais satisfaits !

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bernard Landry et Lucien Bouchard assistent au défilé de la Fête nationale en 1996.

Voilà qui illustre bien qui était Bernard Landry. Un homme de culture qui émaillait ses discours de citations de Gaston Miron et de bien d’autres, mais qui, au surplus, alignait, avec détermination, les cordons de la bourse avec les discours. Tout ministre de la Culture souhaiterait avoir un tel allié en son ministre des Finances, encore aujourd’hui. Sans Lucien Bouchard, mais aussi Bernard Landry pour former avec moi un trio, la Grande Bibliothèque n’aurait jamais vu le jour. L’homme avait une telle conviction, un tel préjugé favorable envers la culture et la langue française, qu’il pouvait aussi, à quelques minutes de « fermer » son budget, vous trouver in extremis 2 millions pour maintenir intacte l’enveloppe de l’Office québécois de la langue française.

Homme de culture

Bernard croyait qu’il fallait défendre la culture ici et dans le monde. Pour lui, il était indispensable d’inclure l’exception culturelle dans les accords internationaux de commerce, et ce, bien qu’il fût, depuis la première heure, un chantre du libre-échange. C’est avec lui, encore, que nous avons dès mars 1998 pris position en faveur de cette même exception culturelle, en étant l’un des premiers gouvernements dans le monde à le faire. Puis, nous avons poussé le dossier, avec la France, jusqu’au Sommet de la Francophonie à Beyrouth, en 2002. Là, avec le représentant du Maroc, le premier ministre Landry a saisi les dirigeants des propositions qui ont mené l’Organisation internationale de la Francophonie à jouer un rôle prépondérant dans le dossier et à faire en sorte que la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelle aboutisse à l’UNESCO et soit adoptée par tous les pays présents, sauf les États-Unis et Israël.

Photo: Archives Le Devoir Avec Lise Bissonnette et Pierre Péladeau, en 1995

Sa foi dans le libre-échange n’était donc pas aveugle. S’il écrivait avant l’accord avec les États-Unis qu’il avait la « conviction que le libre-échange convenablement préparé et vécu peut produire des fruits », quinze ans plus tard, durant son mandat, il envoyait la ministre des Finances, Pauline Marois, à Davos, pendant que moi, ministre des Relations internationales, je me pointais au Forum social mondial, à Porto Alegre, au Brésil. Ainsi, ensemble, nous avions défini, face à ce libre-échange, une forme de « oui, mais… ». Une position équilibrée, quoi !

Bernard croyait qu’il fallait défendre la culture ici et dans le monde. Pour lui, il était indispensable d’inclure l’exception culturelle dans les accords internationaux de commerce, et ce, bien qu’il fût, depuis la première heure, un chantre du libre-échange.

Je le revois, dans mon bureau, en avril 2001, lors du Sommet des Amériques à Québec, regarder le déroulement des manifestations dans le parc de l’Amérique-Française par les fenêtres qui offraient alors la meilleure vue en ville. Quelques semaines avant, nous avions en vain mené une bataille, une autre, afin que lui, premier ministre du Québec, puisse souhaiter la bienvenue aux dirigeants des Amériques, tous réunis dans la capitale nationale, avant d’être cavalièrement « retournés » par le gouvernement fédéral, comme si le Québec n’existait tout simplement pas.

Depuis la fin de nos carrières politiques respectives, nous avions nos habitudes, loin des batailles d’antan. À Paris, quand on s’y trouvait en même temps, lui avec Chantal et moi avec François, nous allions prendre l’apéro au Café de Flore, et ensuite dîner tout près, dans Saint-Germain-des-Prés. Bernard, mon ami, là comme ailleurs, tu vas me manquer.