La perte d’un fervent défenseur du Québec

Lévesque et Landry en visite en France, en décembre 1980
Photo: Gouvernement français Lévesque et Landry en visite en France, en décembre 1980

On n’imagine jamais que les grands vont nous quitter. On a perdu un fervent défenseur du Québec et de son économie. Un défenseur passionné. Bernard avait le Québec vissé au coeur. Jamais il ne baissait les bras. Il avait une constance dans la résilience qui était absolument exceptionnelle.

J’ai toujours trouvé qu’il était un de nos grands orateurs. Je l’ai envié toute sa vie d’avoir cette capacité d’utiliser le verbe d’une façon aussi élégante, aussi percutante. Je l’ai écouté des centaines de fois, il a été mon premier ministre, vice-président du parti, ministre. C’était toujours une belle histoire qu’il nous racontait. Ça m’impressionnait. Sans notes, sans documents, il partait et ça y était, il nous entraînait avec lui.

Une de ses grandes forces, c’est qu’il acceptait toutes les idées nouvelles. Il était très ouvert. C’est pour ça qu’on peut dire maintenant qu’il a été un visionnaire avec la Cité du multimédia et les nouvelles technologies de communication. C’était une situation à haut risque, mais personne aujourd’hui ne remet en question le résultat.

Photo: Jacques Grenier Le Devoir Landry (en plein centre) et Lévesque examinent un mannequin lors d’une visite dans un hôpital, en 1978.

Bernard avait une grande compétence en économie, mais aussi sur le plan international. Si nous avions été un pays, il aurait été un formidable ministre des Affaires intertnationales. Il avait une connaissance fine de l’histoire universelle, de l’histoire du dernier siècle, il pouvait nous faire des leçons sur tout ça. Il m’a inspirée pour que je reste beaucoup plus attentive à ce qui se passait sur la scène internationale.

Ce n’était pas toujours facile, avec Bernard. On a croisé le fer à plusieurs reprises, mais il a toujours eu beaucoup de respect à mon endroit. On a toujours gardé un ton très cordial, même dans les moments de grande tension. Il y a eu parfois des affrontements, on ne peut pas nier l’histoire.

Le déficit zéro dans le gouvernement de Lucien Bouchard, j’en ai souffert un coup. J’étais ministre de la Santé. Bernard était aux Finances. Je bataillais ferme, je faisais valoir mes revendications auprès du premier ministre, mais au bout du compte, je ne pouvais pas reprocher à Bernard d’être un souverainiste. C’est là qu’on se rejoignait.

Moi aussi, j’ai traversé quelques crises. Essentiellement, je revenais à ce qui avait motivé mon engagement politique : l’indépendance du Québec et l’égalité des chances. À partir de là, je me disais que je pouvais passer à travers la tempête. Avec Bernard, c’est ça qui nous permettait de continuer ensemble. On n’était pas toujours d’accord sur les stratégies, mais on est toujours restés d’accord sur le fond.

Photo: PJerry Donati Le Devoir Le jeune Bernard Landry, en 1962

Quand Lucien Bouchard a démissionné en 2001, j’avais un peu provoqué les choses, on s’en souviendra d’ailleurs, c’est peut-être une des choses dans la vie que je vais toujours regretter. Mais je me suis ralliée à Bernard. Quelques semaines avant le congrès, j’avais fait une réflexion en profondeur et je lui avais accordé mon soutien. C’était peut-être un peu tard, mais je l’ai fait de bonne grâce.

Bernard a toujours regretté sa démission en 2005. Je n’ai pas compris pourquoi il était parti à ce moment-là. Il avait eu un vote de confiance de 76 %. On avait vécu quelques années auparavant le même événement avec Lucien Bouchard. Bernard aurait dû tirer les leçons de ce qu’avait fait Lucien : il a pris vingt-quatre heures pour prendre de la distance, établir un espace de réflexion entre le choc qui le blessait et la décision de rester ou non. Lucien est finalement resté. Ça a été très sage d’agir de cette façon-là. Je pense que Bernard s’était mis en tête qu’il devait avoir plus que Lucien.

On ne doit jamais prendre de décision sur le coup de la colère ou de l’émotion. Parizeau a fait la même chose après le référendum de 1995. J’ai toujours été en désaccord avec le départ de Parizeau. On avait un rapport de force extraordinaire avec Ottawa.

Mais comme M. Parizeau, même après avoir quitté la politique, Bernard n’a jamais refusé de donner de son temps pour le Québec. C’était la cause de sa vie.

Propos recueillis par Marco Fortier