Que deviennent les députés québécois défaits?

Élu en 2007 à l’Assemblée nationale à l’âge de 22 ans, Simon-Pierre Diamond qualifie l’après-défaite d’«étape douloureuse».
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Élu en 2007 à l’Assemblée nationale à l’âge de 22 ans, Simon-Pierre Diamond qualifie l’après-défaite d’«étape douloureuse».

Les électeurs se sont prononcés, expulsant au début de la semaine des dizaines de députés de leur siège à l’Assemblée nationale. Mais que vont devenir ces élus, au lendemain d’une fin de carrière qu’ils n’avaient pas, pour la plupart, anticipée ?

Si les mouvements du passé sont garants de l’avenir, un tiers pourrait bien retrouver vie dans… un poste électif, à l’échelle fédérale, provinciale ou municipale, ou encore rebondir dans la fonction publique, à titre de diplomate ou de haut fonctionnaire dans un organisme ou une société d’État. C’est, en tout cas, ce qu’indique une étude de la transition des politiciens ayant quitté leur poste ou ayant perdu depuis l’élection de 2003 réalisée par Le Devoir.

Des 181 députés retracés, défaits ou ayant pris leur retraite dans les 15 dernières années, un tiers en effet ont poursuivi leur carrière à un autre échelon dans l’univers d’où ils se sont fait extraire, comme conseiller politique, député fédéral ou encore maire de leur municipalité, ou sont restés accrochés à l’appareil gouvernemental comme diplomate, haut fonctionnaire ou employé d’un organisme ou d’une société d’État.

De la politique à la politique ? Le phénomène n’étonne pas Rémy Trudel, ex-député péquiste défait par le libéral Daniel Bernard en 2003. Il est aujourd’hui professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). « On l’a souvent dit : la politique est une drogue dure, lance-t-il à l’autre bout du fil. C’est difficile de quitter ce milieu. Mais la tendance s’explique également par le fait que la réinsertion professionnelle, après avoir occupé un siège à l’Assemblée nationale, n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. »

La réalité risque en effet de rattraper les politiciens défaits. « Le marché du travail a une image plutôt négative et péjorative du métier de politicien », résume Simon-Pierre Diamond, porté dans l’opposition par la vague adéquiste de 2007 puis ramené dans sa condition d’avocat un an et demi plus tard. Il a été le plus jeune député de l’histoire du Québec. Il est aujourd’hui vice-président du cabinet Ryan Affaires publiques, une boîte de communication stratégique.

L’après-défaite, selon lui, « c’est une étape douloureuse, en général, dit-il. Il n’y a rien qui nous prépare à ça et je peux comprendre que plusieurs décident de revenir vers la politique, comme solution à leur problème »… de réinsertion.

 
Cynisme 

Le cynisme de la population par rapport à la politique est ambiant. Il est aussi persistant après une défaite électorale pour un grand nombre d’ex-députés, assure M. Trudel, qui ajoute : « L’étiquette souverainiste vient porter une deuxième tache sur votre curriculum vitae. Bref, tu deviens professionnellement neutre en sortant de la politique, mais jamais dans le regard de l’autre ».

L’homme sait d’ailleurs de quoi il parle, lui qui, en 2003, espérait retrouver un poste de professeur, son principal métier, à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, un établissement qu’il a lui-même fondé en 1983. « J’étais naïf. Ça ne s’est jamais produit ». « Dans mon cas, l’étiquette d’avocate s’est ajoutée à celle de politicienne, ce qui a été un double handicap », dit en souriant Catherine Morissette, élue dans Charlesbourg en 2007, défaite en 2008. Elle portait elle aussi les couleurs de l’ADQ. « Une défaite électorale n’est pas une fin de carrière planifiée. On n’y est jamais vraiment préparé. Et puis, il y a le sentiment du devoir accompli qui manque. En quatre ans, on ne peut pas arriver à atteindre tous les objectifs que l’on s’est fixés. Et c’est ce qui donne envie d’y retourner ».

La politique tache. Mais l’exercice du pouvoir législatif, lui, peut malgré tout devenir un atout au moment de revenir à la vie civile. Des députés défaits depuis 2003, 16 % en font la démonstration, en ayant atterri dans le domaine du lobbying ou de la consultation, indique l’analyse des trajectoires passées. Une fonction qui puise dans leur connaissance du milieu complexe qu’ils ont fréquenté.

Simon-Pierre Diamond entre dans ce cas de figure, mais assure que la consultation et le lobbying n’est pas une porte de sortie pour autant facile à ouvrir. « Il y a beaucoup de compétition dans ce milieu », dit-il. « Et puis, il y a désormais des règles strictes à respecter », comme une période de transition, un purgatoire imposé pour ne pas devenir conseiller dans un milieu avec lequel le député, comme ministre, par exemple, a frayé.

Si, dans l’ensemble, l’après-carrière d’un élu se joue en parts égales dans le secteur public et le secteur privé, indique notre analyse, elle conduit aussi dans des proportions faibles, environ 7 %, les députés défaits autant dans le monde de l’éducation, de la finance et de la santé que de celui des médias, qui a recruté dans les dernières années plusieurs de ces « ex ». Mario Dumont, ex-chef de l’ADQ, Bernard Drainville, ex-porteur de la charte des valeurs pour le Parti québécois ou encore Claude Roy, passé de l’ADQ à Radio X, en font partie.

« Les élus ont une capacité d’analyse et une aptitude à raconter des histoires aux gens, ce qui en fait de bons candidats pour commenter l’actualité, dit M. Trudel. Ils sont capables de parler aux gens avec un langage qu’ils ont apprivoisé ».

Trajectoires divergentes

Ils sont aussi capables de bien plus. Et parfois même dans des perspectives inusitées. Demandez à Bernard Brodeur, libéral, défait dans Shefford en 2007, devenu propriétaire d’un vignoble à Roxton Pond, ou à Rémy Désilets, passé du siège de l’Assemblée nationale pour le PQ en 2003 à celui d’un camion. Après deux tentatives de réélection, il est devenu chauffeur de poids lourds pour une compagnie de transport de marchandises.

Dans l’ensemble, ces rares carrières sont plutôt sur des trajectoires divergentes, ce qui n’est pas le cas des conseils que donnent aujourd’hui les députés anciennement défaits à ceux et celles qui viennent fraîchement de l’être. « Il faut se donner le temps de rebondir », disent en choeur Rémy Trudel, Simon-Pierre Diamond et Catherine Morissette qui, elle, ajoute : « Une défaite électorale, c’est un deuil. Il faut le vivre. C’est une décision que l’on se fait imposer ». « La coupure est drastique, dit M. Diamond, d’autant que la campagne ne nous laisse pas le temps de réfléchir ». « La vie politique nous coupe de la réalité, dit M. Trudel. Et il faut se donner le temps d’y revenir », et ce, même si ce retour, reconnaissent-ils, ne peut être que brutal.

3 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 4 octobre 2018 05 h 31

    L’écart abyssal entre ce grand nombre de candidats issus des minorités visibles à la CACQ et la politique anti-immigration de François Legault,

    « La Coalition avenir Québec [CAQ] a un peu plus de minorités visibles [que par le passé] alors que c’est inattendu pour plusieurs »...

    Comment comprendre alors l’écart entre ce grand nombre de candidats issus des minorités visibles à la CACQ et sa politique anti-immigration, tellement indécente qu’elle a été même saluée par Marine Le Pen de l’extrême-droite en France, connue pour ses propos racistes?

    Un visage à deux faces du nouveau Premier ministre?

    Comment comprendre sa politique anti-immigration, sinon qu’il s’agit d’un maquillage « pragmatique » et « efficient » pour faire oublier le fait que, comme chef de la CACQ, François Legault veut réduire de 20% le nombre d’immigrants? Après celles de l’extrémiste Marine Le Pen, il ne lui manque plus que les félicitations de Donald Trump!

  • Gisèles Caron - Abonnée 4 octobre 2018 11 h 04

    Candidats défaits

    J'aimerais savoir comment vont vivre financièrement tous les candidats défaits. Plusieurs auront droit à une compensation ou pension de la part du gouvernement. Par exemple, Philippe Couillard à titre de premier ministre a-t-il droit à un montant immédiatement ou une pension éventuellement et de combien? Les autres député-e-s qui ont fait un ou plus d'un mandat ont -ils droit à une compensation ou une pension et de combien ?
    Prenons Marquerite Blais qui a pris sa prime de départ du gouvernement libéral et maintenant elle est réélue....avec plein salaire...si elle décide de partir à nouveau après quelques semaines parce qu'elle est fatiguée ...aura-t-elle droit à une autre prime de départ? A ma connaissance ces primes de départ n'ont encore jamais fait l'objet d'autres discussions. J'aimerais avoir des calculs à cet effet. Merci

  • Simon Pelchat - Abonné 4 octobre 2018 11 h 59

    Préparer la maison

    Avant de recevoir la visite désireuse de venir chez-nous, il faut faire le ménage dans la maison. Avant de fixer le nombre de personnes à accueillir chez-nous au cours des prochaines années, certaines civilités devraient guider notre prochain gouvernement. Je souhaite que l'on accueille dorénavant des personnes humaines désireuses d'améliorer leurs conditions de vie et non des signes de piastres pour enrichir le gouvernement et les entreprises. La vision matérialiste et utilitaire de la personne immigrante véhiculée par l'élite politique, entreprenariale et une grande proportion des médias met en péril la générosité de gens ordinaires de chez-nous qui veulent et savent comment accueillir avec amour. Je souhaite de toute urgence une analyse indépendante de notre capacité institutionnelle d'accueillir et d'accompagner les nouveaux arrivants avant de fixer les critères du prochain plan d'imigration.