Les chefs gonflent les muscles devant Ottawa

«Je viens de voir un article dans le “Globe and Mail” que je n’aime pas, qui dit qu’on est en train de préparer des concessions importantes dans le secteur laitier», a déclaré Philippe Couillard.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Je viens de voir un article dans le “Globe and Mail” que je n’aime pas, qui dit qu’on est en train de préparer des concessions importantes dans le secteur laitier», a déclaré Philippe Couillard.

Les rumeurs au sujet de possibles concessions canadiennes sur la gestion de l’offre ont ravivé les hostilités entre les chefs libéral, caquiste et péquiste dimanche. Ils y ont tour à tour trouvé des raisons de gonfler les muscles devant leurs adversaires — que ceux-ci se trouvent au sein d’un autre parti politique québécois ou à Ottawa.

 

« On ne laissera rien passer. Je vais le répéter : je vais utiliser tous, tous les outils possibles », a insisté le chef libéral, Philippe Couillard, à son arrivée dans la circonscription de Roberval. Plus tôt en journée, il a fait de la menace d’un ALENA affaiblissant la gestion de l’offre un argument en faveur du vote libéral.

 

« Dans cette période si importante, où on ne sait pas comment tout cela va se terminer, je demande à tous les agriculteurs du Québec de se rallier à moi et au Parti libéral du Québec pour défendre leurs intérêts et protéger la gestion de l’offre », a-t-il scandé lors d’un point de presse à l’aéroport de Saguenay.

 

Il venait tout juste d’évoquer un article du Globe and Mail, qui rapportait pour une deuxième journée d’affilée, samedi, que le Canada aurait accepté de faire des concessions sur le système de gestion de l’offre dans l’industrie laitière.

 

Selon le quotidien, le gouvernement Trump aurait accepté de préserver l’article 19 de l’ALENA — qui prévoit qu’un tribunal d’arbitrage se prononce sur les différends commerciaux entre les États-Unis et le Canada — en échange d’un accès accru à l’industrie laitière canadienne.

 

Pas le temps d’être partisan, selon Legault

 

L’appel au ralliement de Philippe Couillard a piqué au vif le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. « Ce n’est pas le temps d’essayer de profiter de cette situation », a-t-il dit.

 

Il a appelé ses adversaires à faire bloc d’ici au scrutin de lundi. « C’est le temps d’être unis derrière la gestion de l’offre. Il ne faut pas faire de compromis sur la gestion de l’offre. Ce n’est pas le temps d’être partisan », a-t-il fait valoir.

 

Le leader caquiste a par ailleurs dit avoir obtenu la confirmation de la part du gouvernement fédéral qu’une entente pourrait être conclue entre Ottawa et Washington « dans les prochaines heures ». Le cas échéant, il serait mis au parfum du contenu du nouvel ALENA, puisque son équipe de transition en a obtenu l’assurance de la part du cabinet de Justin Trudeau, a-t-il précisé.

 

Bien qu’il soit premier ministre, Philippe Couillard a admis ne pas avoir obtenu ce type d’information privilégiée. « [Le négociateur Raymond] Bachand et mon équipe sont en contact avec les négociateurs. C’est difficile de savoir ce qui filtre de là, c’est très étanche. Mais j’aurai l’occasion certainement de parler à M. Trudeau et de lui donner directement mon point de vue sur cette question-là », a-t-il affirmé.

 

François Legault a-t-il accès à des informations qui ne sont pas transmises au premier ministre ? « M. Legault n’est pas mieux informé que moi, come on ! » a répliqué Philippe Couillard. « C’est une farce. »

 

Québec « impuissant » face à Ottawa, selon Lisée

 

De Thetford Mines, le chef péquiste, Jean-François Lisée, n’a pas manqué l’occasion de ramener dans la discussion le thème de la gestion de l’offre, qui lui a souri en début de campagne. La possibilité que le Canada fasse des compromis importants sur la question des produits laitiers laisse entrevoir une situation « très grave », selon lui.

 

« Ils ont déjà fait des concessions significatives sur le lait, sur les intérêts du Québec, a-t-il affirmé. Et pourquoi ils le font ? C’est pour protéger l’Ontario des tarifs sur l'automobile. On est dans un scénario classique où le Québec est sacrifié pour protéger l’Ontario », a-t-il déclaré, en faisant fi des informations du Globe and Mail qui évoquent plutôt des concessions permettant de conserver l’article 19 de l’ALENA.

 

Jean-François Lisée a dit estimer que « le gouvernement Couillard est impuissant » dans ce dossier — qui concerne d’abord Ottawa et Washington. Un gouvernement du Parti québécois permettrait selon lui d’« augmenter considérablement le rapport de force du Québec » dans ce dossier, et dans tous les autres concernant Ottawa.

Le Québec peut-il bloquer l’ALENA?

Dans les faits, le Québec ne peut « bloquer » une nouvelle entente sur l’ALENA, tel que l’a reconnu Philippe Couillard pendant le premier débat des chefs. « On va exprimer fortement le rejet de cette entente si elle ne fait pas l’affaire », a-t-il dit alors. « Le bloquer, le mot est trop fort. »

 

Le gouvernement du Québec pourrait en revanche choisir de ne pas mettre en œuvre l’accord dans ses champs de compétence, expliquait récemment au Devoir le professeur de l’ENAP Stéphane Paquin. « Sur le plan juridique, on peut déclarer le Québec non lié », a illustré Philippe Couillard dimanche.

 

Il a promis « d’explorer toutes les avenues, y compris les recours juridiques, pour bloquer [politiquement] l’entente […], pour protéger l’agriculture et nos régions. »

 

Le chef libéral a tout de même reconnu qu’il ne saura quel levier utiliser pour marquer son opposition à l’entente avant d’avoir lu les « textes » de celle-ci. « Quand on aura les textes, on va les analyser et explorer toutes les avenues juridiques possibles, parce que ce sont clairement nos juridictions qui sont en cause », a-t-il affirmé.

 

Le Québec pourrait exiger des dédommagements en argent pour les agriculteurs. « Mais c’est au-delà des compensations financières », a déclaré Philippe Couillard. « C’est l’agriculture du Québec pour les prochaines générations : [il ne s’agit] pas [d’] un chèque qu’on recevrait maintenant, pour vendre le modèle d’agriculture québécoise. »

 

Avec Marco Bélair-Cirino et Guillaume Bourgault-Côté