L’immigration cristallise les échanges au premier débat

Jean-François Lisée (PQ), Manon Massé (QS), François Legault (CAQ) et Philippe Couillard (PLQ) ont croisé le fer à l’occasion du premier débat des chefs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean-François Lisée (PQ), Manon Massé (QS), François Legault (CAQ) et Philippe Couillard (PLQ) ont croisé le fer à l’occasion du premier débat des chefs.

Un mélange d’échanges musclés, d’attaques, de propositions, de contradictions, un peu de cacophonie : le premier grand débat de la campagne 2018 n’aura pas fait de gagnant évident ni de perdant sûr. Mais le thème de l’immigration aura révélé la fracture la plus nette entre libéraux et caquistes.

Le débat s’est ainsi cristallisé entre les deux favoris des sondages — François Legault et Philippe Couillard — à la toute fin de la soirée. Les flammèches attendues n’ont pas manqué.

Revoyez l'intégrale du grand débat des chefs du jeudi 13 septembre.

« Jamais nous ne ferions un test d’expulsion comme M. Legault », a lancé M. Couillard d’entrée de jeu. Son adversaire caquiste venait tout juste de reprocher au chef libéral d’être « un donneur de leçons », qui traite les Québécois « d’intolérants ».

M. Couillard a invité M. Legault à se livrer à un exercice didactique, afin qu’il explique la mécanique du « test des valeurs » qu’il souhaite imposer aux immigrants. « Vous ne savez pas de quoi vous parlez, M. Legault », a-t-il dit d’un ton calme.

Le chef caquiste était visiblement paré contre les attaques : il a exhorté le chef libéral à s’excuser au nom de son candidat dans Taillon, Mohammed Barhone, qui a déclaré que la CAQ souhaite « faire le nettoyage de l’immigration ».

« Il s’est excusé, M. Legault. […] Vous vous évadez de la question », a répété M. Couillard. Le leader caquiste était en verve. « Vous tolérez des gens qui disent n’importe quoi sur la CAQ ! » a-t-il insisté, rappelant que le ministre des Finances Carlos Leitão a reproché à la CAQ de promouvoir « le nationalisme ethnique ». « Savez-vous pourquoi il y a des gens qui réagissent comme ça, M. Legault ? Parce que vous leur faites peur », a laissé tomber M. Couillard.

Ce furent parmi les échanges les plus vifs de la soirée. Mais il y en a eu plusieurs autres.

Globalement, on aura vu Jean-François Lisée très à l’attaque, prompt à la confrontation ; François Legault un peu sur les talons au départ, et qui a souvent tenté de faire le bilan des années libérales ; Manon Massé posée — parfois en retrait —, appelant à un changement de paradigme sur plusieurs enjeux, mais à court de détails ; et Philippe Couillard calme sous le feu des critiques, quoique souvent malmené par les trois autres.

« Pas tellement »

Le débat des chefs était diffusé par Radio-Canada et un consortium de médias, dont Le Devoir. Le format choisi — deux questions de citoyens pour chacun des quatre blocs de débat (santé, éducation, économie et environnement, immigration et identité) — a permis d’ancrer les thèmes… et aussi de mesurer un certain scepticisme d’une partie de la population face aux propositions de chacun.

Quand une dame a répondu « pas tellement » à la question de l’animateur Patrice Roy qui lui demandait si elle était satisfaite des réponses obtenues, le mot-clic #pas tellement est devenu viral sur les réseaux sociaux.

C’est Raymonde Chagnon de Mirabel qui a lancé cette phrase en début de débat. Elle avait prié les quatre chefs de partis d’apaiser ses craintes à l'idée de « finir » dans un CHSLD. « Ça me fait peur », a-t-elle lâché.

M. Couillard a rappelé qu’une pénurie de main-d’œuvre sévit au Québec, ce que « M. Legault nie », y compris au sein du réseau de la santé. Le chef du PLQ a promis d’embaucher de nouveaux préposés aux bénéficiaires. « Vous avez manqué votre coup à la dernière négo », a lancé la co-porte-parole de QS Manon Massé, déplorant que des personnes « dévouées » aient quitté le réseau « à bout de souffle » sous le règne du PLQ.

M. Legault a réitéré son engagement de construire des « maisons des aînés » partout au Québec. « Évidemment, ça va prendre un certain temps », a-t-il convenu.

Malgré des échanges tendus, les quatre chefs se sont entendus sur la nécessité de renforcer la première ligne. En plus d’élargir le réseau de super-cliniques, le chef du PLQ a soutenu vouloir confier plus de responsabilités aux pharmaciens et aux infirmières praticiennes spécialisées.

M. Lisée promet de dépêcher une infirmière spécialisée dans chaque CLSC ou encore de créer des cliniques d’infirmières. « Si vous ne voyez pas l’os, n’allez pas à l’urgence », a suggéré M. Lisée.

Philippe Couillard a demandé au chef de la CAQ de reconnaître à tout le moins que 1,1 million de personnes supplémentaires sont inscrites à un médecin de famille depuis quatre ans et demi. « Un petit, petit progrès », a murmuré M. Legault. « Mais ils n’ont pas accès. »

Le salaire des médecins s’est aussi invité dans le débat des chefs. M. Couillard a averti que la rupture de l’entente entre la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), proposée à la fois par le PQ, la CAQ et QS, bouleverserait le réseau de la santé. « Vous allez briser les soins », a déclaré M. Couillard.

M. Lisée a reproché à M. Couillard de n’avoir « jamais démontré la moindre compassion » au fil des quatre dernières années et demie. « Vous n’avez pas le monopole de la compassion », a rétorqué le chef libéral.

Éducation

La portion de débat consacrée à l’éducation a aussi donné lieu à de vifs échanges, notamment autour du bilan de Philippe Couillard. « Vous avez coupé dans l’aide aux enfants les plus vulnérables, je ne vous pardonnerai jamais ça ! » a lancé François Legault à l’actuel premier ministre.

Le sort des enfants de 4 ans — et plus largement des CPE — a permis de contraster les programmes des uns et des autres et occupé une bonne part de cette portion de débat. « On n’a pas besoin de prématernelle 4 ans, a dit Manon Massé, parce que c’est le mandat des CPE » d’offrir un encadrement éducatif « dès le début ».

Jean-François Lisée a fait valoir que le Parti québécois veut ajouter 17 000 places en CPE, alors que Philippe Couillard a mis en avant la promesse des libéraux d’offrir la gratuité en garderie pour les enfants de 4 ans. « Ce que M. Legault dit, ça n’arrivera pas », a-t-il dit.

Et ce que M. Legault dit, c’est que tous les enfants de 4 ans auront à la fin du prochain mandat un accès à la prématernelle 4 ans, gratuite pour tous. « La CAQ est le seul parti qui a l’ambition que tous les enfants de 4 ans soient en maternelle ou en CPE. » M. Couillard a qualifié cet engagement de « brouillon », une attaque qu’il répète souvent à son égard.

Économie

« Allez parler en privé avec les gens d’Hydro-Québec, ils sont découragés de vous ! » a lancé M. Legault à M. Couillard, en marquant une fois de plus son opposition au projet éolien Apuiat.

Devant lui, le chef libéral s’est défendu d’« acheter des votes sur la Côte-Nord ». Il a insisté sur l’importance de mener à bien ce projet de 200 mégawatts avec des partenaires innus. M. Lisée a rappelé que le contrat associé à ce projet demeure confidentiel. « L’avez-vous vu ? » a-t-il demandé à M. Legault. « Vous dites non à un développement sans lire ! » a-t-il affirmé.

La question d’une citoyenne qui a dit souhaiter une hausse plus rapide du salaire minimum a autrement mis en évidence les divergences idéologiques des chefs. Mme Massé a pris la défense de la « tonne » de personnes travaillant au salaire minimum qu’elle a dit connaître. « Dans quel monde vous vivez, M. Legault ? » a-t-elle lancé au chef caquiste pendant qu’il plaidait pour la création d’un plus grand nombre d’emplois avec des salaires « à 25, 30, 40 $ ».

« Notre position, c’est que le salaire minimum ne permet pas de vivre décemment », a insisté M. Lisée. Il a rappelé l’engagement péquiste de faire passer le salaire minimum à 15 $ dans un premier mandat. M. Couillard a insisté : rien ne sert de viser « un chiffre arbitraire ». Mieux vaut s’assurer que le salaire minimum équivaille à 50 % du salaire moyen, a-t-il indiqué.

Environnement

Lors du bloc environnement, Manon Massé a soutenu que les trois autres partis sont trop lents à opérer la transition énergétique nécessaire. « L’environnement est trop peu au cœur des préoccupations électorales », a-t-elle déploré.

« J’entends des partis qui se montrent verts, mais qui ont appuyé le projet le plus polluant au Québec, une cimenterie qui va représenter 500 000 voitures en GES », a mis en relief François Legault.

Les chefs péquiste, solidaire et libéral ont assuré vouloir tourner le dos aux hydrocarbures. Moins fermé, M. Legault plutôt rappelé l’importance de l’accessibilité sociale et de la protection de l’environnement avant d’autoriser tout projet d’exploitation ou d’exploration.

Et si un projet de pipeline comme celui d’Énergie Est renaissait de ses cendres, que feraient-ils ?

« Je donne un préavis au fédéral qu’un gouvernement péquiste va mener une guérilla législative, normative, kilomètre après kilomètre pour que ça n’arrive jamais », a répondu le chef péquiste, Jean-François Lisée.

M. Couillard a profité du thème de l’environnement pour confronter le cadre financier de Québec solidaire, qui a annoncé vouloir cesser de verser de l’argent au Fonds des générations pour plutôt réserver cet argent à la « dette environnementale ». « Si vous faites ça, immédiatement le Québec va être décoté », a lancé M. Couillard.

À l’image d’une campagne présentée comme la première depuis 50 ans où la question nationale n’est pas un enjeu, le thème a été pratiquement évacué du débat de jeudi — sauf pour un bloc placé en toute fin de débat, ou pour une évocation ici et là.

Il y aura un débat en anglais lundi prochain, et un autre en français à TVA jeudi.

Premières impressions

Au milieu d’un combat de coqs

 

Manon Massé, qui a terminé avec plus de trois minutes de parole en moins que les autres chefs, a d’abord attribué ce retard au fait qu’elle est « une femme ». En mêlée de presse, elle a indiqué ne pas avoir voulu embarquer dans le « combat de coqs » auquel se sont livrés ses trois adversaires. « Lorsque ça se met à parler tout le monde en même temps, je pense que de parler par-dessus, ce n’est pas la façon que la population aime. Je n’ai pas voulu contribuer au combat de coqs », a-t-elle dit.

 

Corriger une inexactitude

 

Le chef du Parti libéral, Philippe Couillard, s’est défendu d’avoir été effacé au cours du débat. « J’ai eu plus de droits de parole que beaucoup d’autres », a-t-il affirmé. « Si j’avais fait plus, les gens auraient dit que j’ai pris trop de place. » Il a défendu son choix d’interrompre la co-porte-parole solidaire Manon Massé dans un échange au sujet de la gestion de l’offre. « Il fallait corriger une inexactitude. […] La gestion de l’offre est indissociable de la fédération canadienne », a-t-il insisté, refusant l’étiquette de « paternaliste ». Et puis « c’est une vérité » que M. Legault fait peur aux gens, a ajouté M. Couillard, qui a fait grand cas du test des valeurs auquel la CAQ veut soumettre les immigrants.

 

Dung Lê s’invite dans la campagne de Legault

 

Les craintes de Dung Lê liées au test de français et au test de valeurs proposés par la CAQ n’ont pas leur raison d’être, a fait valoir François Legault au terme du débat des chefs. « Je ne pense pas qu’elles sont légitimes », a-t-il dit, qualifiant de « normale » la volonté des Québécois « d’exiger que les nouveaux arrivants acceptent nos valeurs, acceptent de parler français ». « Je pense que la majorité des immigrants est d’accord avec ça », a-t-il aussi dit. Visiblement, M. Lê n’est pas du nombre. Dung Lê avait demandé aux quatre chefs de « bien expliquer leur programme en immigration », après avoir dit que « le test des valeurs [de la CAQ] n’a aucune raison d’être ».

 

Trouver le bon « rythme »

 

Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a dit vouloir « transmettre l’émotion » qu’il a vécue en constatant les effets des compressions libérales des dernières années. « C’est vraiment ça que je voulais transmettre : que le parti qui va protéger les services des élèves, des aînés, des patients au Québec, c’est le Parti québécois », a-t-il déclaré. Pas question de le faire sur un ton trop agressif, a-t-il ajouté. « Au début, je voulais vraiment être toujours dans la mêlée [et après] j’ai dit : on va laisser les gens parler, intervenir au bon moment », a-t-il affirmé, reconnaissant avoir ralenti le rythme au fil du débat. « J’avais une petite feuille que Véronique Hivon m’avait laissée, en disant : reste zen, sois engagé, combatif, mais pas agressif. Alors, je me fiais là-dessus. J’ai essayé de calibrer mes affaires pour intervenir au bon moment. »

Marco Bélair-Cirino,
Marie-Michèle Sioui,
Améli Pineda

10 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 14 septembre 2018 07 h 36

    Ouf ...

    J'ai apprécié le débat des chefs. J'ai moins apprécié quand ils parlaient tous en même temps, sauf Manon Massé que je félicite de ne pas avoir 'embarqué' dans ce combat de coqs. Je devais à ce moment-là enlever le son. Je pense que l'animateur aurait pu intervenir dans ces moments-là. Mais bon. C'est quand même la première fois en 50 ans que je réussis à le regarder au complet.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 14 septembre 2018 14 h 47

      Mon appréciation : Cela donne une bonne idée, comment ces prétendantEs à l'orientation du Bien commun n'ont rien à dire aux québécoisEs sur leur « Idéal québécois ».

  • Gilles Bousquet - Abonné 14 septembre 2018 07 h 44

    Un débat...full-fédéraliste

    Nos 4 chefs ont montré clairement que le Québec est améliorable en masse...DANS LE CANADA, une affaire full-fédéraliste, pour rendre le Québec plus confortable DANS LE CANADA.

    Désolé pour le QUÉBEC UN PAYS, ce débat n'incitera pas nos jeunes à devenir majoritairement, des indépendantistes.

  • Jean Lapointe - Abonné 14 septembre 2018 07 h 47

    Que faisait Manon Massé dans ce débat ?

    Mais que faisait Manon Massé dans ce débat? Elle n'est pas un chef de parti élu par ses membres. Elle n'est qu'une des deux porte-parole de QS. Une sorte de secrétaire. Elle doit se conformer aux ordres donnés par l'assemblée générale de QS ou par un de ses comités. Le vrai chef de QS, celui ou celle qui a le plus d'influence sur les orientations données à QS, on ne ne le connaît pas. On ne sait pas qui il est et pourtant c'est lui ou elle qui devrait être présent au débat parce que c'est sûrement lui ou elle qui finalement a le plus d'influence sur les orientations qui sont données à QS.

    Est-ce bien légal tout cela? Pour être premier ministre ne faut-il pas être d'abord chef élu d'un parti politique ? Le Directeur fégéral des élections ne devrait-il pas intervenir d'une façon ou d'une autre pour au moins rassurer tous ceux qui comme moi ne voteraient sûrement jamais pour quelqu'un qui deviendrait premier ministre sans être d'abord un chef de parti dûment élu par ses membres mais un simple député, si jamais Manon Massé était malheuresement élue.

    QS devrait être les premiers à faire en sorte que la question soit clairement éclaircie parce que, pour le moment, cela est loin de les avantager. Je ne suis pas le seul à avoir des doutes à ce sujet.

    Les partis politiques ne doivent-ils pas se conformer à un certain nombre de règles pour être reconnus officiellement au Québec qui se veut une société démocratique?

    • Patrick Boulanger - Abonné 14 septembre 2018 10 h 42

      « Les partis politiques ne doivent-ils pas se conformer à un certain nombre de règles pour être reconnus officiellement au Québec qui se veut une société démocratique? »?

      C'est déjà le cas, M. Lapointe. Cela dit, je me pose la question suivante : que feriez-vous si le PQ changait ses statuts pour remplacer le chef de la formation par deux co-porte-paroles? J'ai comme l'impression que votre discours sur le statut de co-porte-parole changerait du tout au tout en l'espace de quelques secondes.

  • Denis Carrier - Abonné 14 septembre 2018 09 h 02

    Convergence

    Il m'est apparu avec évidence que le Parti Québécois et Québec Solidaire convergent de plus en plus. À quand une fusion de ces deux partis? Un incontournable pour l'avenir du Québec ... avant qu'il ne soit trop tard.

    • Gilles Bousquet - Abonné 14 septembre 2018 15 h 50

      Québec solidaire ne veut pas "converger", il veut..."remplacer"...le PQ, le 2 octobre.

  • Michel Lebel - Abonné 14 septembre 2018 09 h 13

    D'un ennui...

    Arrivant tardivement de voyage, je n'ai pu écouter le débat des chefs. Il semble bien que je n'ai pas manqué grand-chose! Cette campagne électorale est d'un grand ennui. Personne ne semble d'ailleurs relever les cotes d'écoute de ce débat!

    M.L.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 14 septembre 2018 10 h 12

      Si vous manqué et n'avez pas manqué, votre commentaire est oximoronique. Vous faites perdre du temps aux lecteurs.

    • Michel Lebel - Abonné 14 septembre 2018 11 h 43

      @Raymond Saint-Arnaud,

      Voyons! Personne n'est obligé de lire le commentaire de quiconque, même d'un ''oxymoron''!

      M.L.