Les quartiers du premier ministre

«Il y a toujours de la houle lorsqu’on gouverne. Ce n’est pas un fleuve tranquille», a dit le premier ministre, expliquant la présence d’un tableau représentant un voilier sur les murs de son bureau de l’édifice Honoré-Mercier.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Il y a toujours de la houle lorsqu’on gouverne. Ce n’est pas un fleuve tranquille», a dit le premier ministre, expliquant la présence d’un tableau représentant un voilier sur les murs de son bureau de l’édifice Honoré-Mercier.

Du salon Bleu au « jet à Lesage », en passant par le 12e étage du gratte-ciel d’Hydro-Québec à Montréal, Le Devoir a survolé quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Dernier de quatre textes.

Le premier ministre accède à son bureau montréalais, situé au 2001, avenue McGill College, au moyen d’un ascenseur dérobé. Arrivé à destination, une voix résonne : « Quatrième étage. » Elle laisse aux passagers une impression de déjà entendu. Pour cause, il s’agit de celle de Jean Charest.

Après sa défaite électorale, le premier ministre sortant a enregistré l’annonce des étages de l’ascenseur réservé au chef du gouvernement et à sa garde rapprochée de la tour HSBC : « rez-de-chaussée », « quatrième étage »…

Ainsi, la voix de M. Charest s’élevait chaque fois que sa successeure, Pauline Marois, entrait ou sortait du bureau du chef du gouvernement de la métropole, qui est situé aux confins d’un dédale de couloirs recouverts d’un vilain tapis olive. « Elle va m’entendre tout le temps qu’elle sera là », a-t-il dit à ses complices, pas peu fier de son coup. Et M. Charest annonce toujours les étages du 2001, avenue McGill College, a constaté Le Devoir.

Contrairement à ses prédécesseurs, Philippe Couillard ne trouve pas refuge dans le bureau de Montréal la plupart des journées où l’Assemblée nationale fait relâche. « J’y vais régulièrement. Mais j’y passe moins de temps qu’ici », explique le député de Roberval. Le Devoir l’a rencontré dans son bureau du troisième étage de l’édifice Honoré-Mercier de la colline Parlementaire. C’est là qu’il gouverne. « Si on cherche une image concrète du lieu de pouvoir politique de l’État du Québec, c’est ici, c’est dans cette salle », souligne M. Couillard, quatre ans et demi après s’être vu confier les commandes de l’État québécois.

Profitez d'une visite guidée de l'édifice Honoré-Mercier avec le premier ministre Philippe Couillard

 

 

Sa personnalité dans le décor

La table de travail, qui a été offerte par l’Union nationale au premier ministre Maurice Duplessis en 1958, trône fièrement dans la pièce. « Tous les premiers ministres, depuis, se sont assis derrière ce bureau-là », fait remarquer l’homme politique. « C’est une oeuvre de bois massif. Je ne sais pas si on pourrait faire la même chose aujourd’hui avec les armoiries en avant, et tout. »

Deux toiles sont accrochées au mur lui faisant face. À gauche, un voilier s’aventure dans une mer agitée. « Il y a toujours de la houle lorsqu’on gouverne. Ce n’est pas un fleuve tranquille. Il y a toujours des choses imprévues, des difficultés qu’on rencontre, qui sont plus importantes qu’on pensait », dit-il. À droite, un pêcheur de saumon tient fermement sa canne qui ploie comme un arc. Il a fait une prise. « C’est un rush d’adrénaline », dit M. Couillard, les yeux scintillants devant la pièce Fosse à saumons sur la rivière Godbout de Frederick Arthur Verner (1877). « Ça me rappelle ce que j’aime le mieux faire, à part le travail. »

Le premier ministre échange avec les membres de son équipe autour d’une table rectangulaire s’élançant près des fenêtres. « C’est plus quotidien : des discussions d’arbitrage sur les finances publiques, des ministres qui viennent nous voir pour nous présenter leurs projets, les députés [aussi] », explique-t-il.

Des photos sur lesquelles il apparaît avec des chefs politiques (Barack Obama, François Hollande, Emmanuel Macron, Raúl Castro, pour ne nommer que ceux-ci) et spirituel (le pape François, qui l’a invité à prier pour lui) sont disposées sur un meuble à compartiments aux côtés du traité de théorie politique De l’esprit des lois, de Montesquieu et de dessins d’enfants. « J’aime les dessins d’enfants parce qu’ils sont tellement spontanés », note-t-il. Des photos de famille sont aussi posées ici et accrochées là. Sur l’une d’elles, il figure en culottes courtes aux côtés de son père. « Je dois d’ailleurs en mettre à jour parce que, maintenant, on a cinq petits-enfants. »

Le chef du gouvernement attire l’attention sur un fac-similé d’un document sur lequel apparaît la signature du gouverneur de la Nouvelle-France, Charles Jacques Huault de Montmagny — « Montmagny, lui-même », souligne-t-il — ainsi que la marque du premier colon de Québec Guillaume Couillard, dont Philippe Couillard est le descendant après 11 générations. « Je trouve très émouvant de voir cela. […] Il y a avait une marque parce qu’il ne savait pas lire et écrire. Il savait compter par exemple. C’était un charpentier de marine ! », s’enorgueillit-il.

Le temps file. Son attachée de presse l’invite à poursuivre la visite dans la salle voisine. Le premier ministre balaie du regard son bureau. « Ma collection de Tintin ! », s’exclame-t-il, avant de faire demi-tour. Il invite Le Devoir à le suivre vers une table sur laquelle il a rassemblé des albums — Objectif Lune et On a marché sur la Lune sont ses préférés —, des figurines et des accessoires de toutes sortes à l’effigie du reporter globe-trotteur. « Les Belges, comme ils savent que j’aime bien Tintin, ils m’amènent toujours un truc. »

Il reçoit les dignitaires dans la pièce voisine : « la salle d’entretien » où un drapeau du Québec et un drapeau du Saguenay–Lac-Saint-Jean s’élancent entre deux fauteuils. Le second laisse place à celui de l’invité du premier ministre. « Le visiteur, curieusement, on ne s’y attend pas, s’assoit du côté du drapeau du Québec », mentionne M. Couillard.

Lieu de rencontre

Le « PM » se met en marche vers la salle du Conseil des ministres. Il s’arrête quelques secondes devant un bureau derrière lequel est attelé son directeur de cabinet. « Il a plus de papiers que moi sur son bureau. […] C’est quelqu’un de très important et de très occupé », dit M. Couillard. Il salue de l’autre côté du couloir son adjointe, à qui incombe la tâche ingrate de le « rappel[er] à l’ordre » lorsqu’« [il] prend du retard ». Justement…

La salle du Conseil des ministres a été aménagée à l’autre extrémité de l’édifice Honoré-Mercier, un étage plus bas — qui est occupé par la haute fonction publique. N’y entre pas qui veut. Un agent spécial contrôle l’accès. « Ça aussi, c’est une salle historique. Il s’est passé beaucoup de choses ici », fait remarquer M. Couillard au milieu de la salle. « Normalement, le Conseil des ministres, c’est l’endroit où se terminent les dossiers. Les véritables délibérations, j’insiste toujours pour qu’elles soient faites dans les comités ministériels. On ne peut pas recommencer… Quand je vois qu’on recommence un comité ministériel ici, j’interromps la discussion et ça retourne en comité, pour revenir ici », indique-t-il.

Il s’est passé beaucoup de choses ici. Normalement, le Conseil des ministres, c’est l’endroit où se terminent les dossiers. Les véritables délibérations, j’insiste toujours pour qu’elles soient faites dans les comités ministériels.

Avant le début des travaux, les membres du Conseil des ministres s’assoient généralement dans l’antichambre, attenante à la salle du Conseil des ministres. « Il se fait beaucoup de négociations et de compromis dans cette salle-là », mentionne le premier ministre.

Une étagère en bois permet aux ministres de déposer leurs appareils électroniques, à commencer par leur téléphone intelligent. « Je n’aime pas voir les gens pitonner pendant les réunions. Tous ne sont pas très assidus. Il faut toujours vérifier », dit M. Couillard, affichant une certaine résignation.

Aller-retour

En 1972, le bureau du premier ministre est déménagé dans le « bunker » de la Grande-Allée. Le chef du gouvernement regagne ses anciens appartements sous Bernard Landry, en 2002, après un intermède bétonné de 30 ans. « J’étais d’accord », souligne le président de l’Assemblée nationale de l’époque, Jean-Pierre Charbonneau. « Je trouvais que l’édifice Honoré-Mercier donnait plus de panache au pouvoir exécutif. [Le bunker], ça faisait pic-pic pas mal », dit-il.

Le nouvel environnement est rapidement adopté par les chefs de gouvernement. Certains peinent à le quitter. C’est le cas de Pauline Marois au lendemain de sa défaite électorale du 7 avril 2014. La passation des pouvoirs n’a lieu que le 16 avril. Ce jour-là, la première ministre sortante livre un ultime discours dans le hall de l’édifice. « Ça fait 20 fois que je le lis, je ne réussis pas encore à passer au travers », déclare-t-elle. Le pouvoir se brise sous ses pieds.

Le Devoir, « dehors ! »

27 juin 1958 : les courriéristes parlementaires convergent vers le bureau du premier ministre pour la « dictée du vendredi » de Maurice Duplessis. Le jeune journaliste Guy Lamarche remplace pour l’occasion son confrère Pierre Laporte. Avant d’amorcer son monologue, M. Duplessis balaie du regard les scribes entassés devant lui. « Qui est-ce que vous représentez, vous ? » lâche-t-il, regardant droit dans les yeux l’étranger. « Vous ne me connaissez pas, M. Duplessis, je suis Guy Lamarche, du Devoir. » Stupéfait, le chef du gouvernement unioniste retire la main qu’il avait tendue vers le débutant. « Dehors, dehors, tout de suite ! », lance le « cheuf » échaudé par le scandale du gaz naturel mis au jour par Le Devoir. Il demande qu’on appelle la police pour expulser « l’effronté ». Lamarche reste immobile. Le chauffeur du premier ministre, dont les épaules sont aussi larges que le cadre de la porte, le chasse. « Il prend une solide (oh oui !) poigne au bras du reporter », relate Lamarche en parlant de lui-même, « et, le soulevant presque, l’entraîne hors du bureau […] sur le bout des pieds. »

Le premier ministre Daniel Johnson, lui, reçoit un peu tout le monde dans l’antichambre du pouvoir. « Quand il rencontrait des gens dans des réunions, il leur disait : “Si vous passez à Québec, venez me saluer !” à la bonne franquette. Il y a des gens qui prenaient ça au sérieux et qui se présentaient au bureau du premier ministre en disant : “Bien, je l’ai vu il y a trois semaines, il est venu à tel endroit, il m’a dit de venir le saluer en passant. C’est ce que je viens faire” », raconte Claude Morin, un sourire dans la voix.

Le chef de l’État québécois ne dispose pas de bureau officiel à Montréal avant 1967. « [Daniel] Johnson devait accueillir une multitude de personnalités à l’occasion de l’Expo 67. Il a demandé d’avoir un bureau à Montréal. C’est comme ça que le bureau s’est installé dans l’édifice d’Hydro-Québec », rappelle l’ex-conseiller politique libéral Ronald Poupart. Cette adresse est particulièrement populaire sous Robert Bourassa, poursuit-il. « Il était là tous les lundis et tous les vendredis. Il était un habitué. »

30 octobre 1995 Jacques Parizeau enregistre une allocution devant être diffusée dans le cas d’une victoire du « Oui » au référendum sur l’indépendance du Québec dans le bureau du 12e étage de la tour de la société d’État. « J’avais demandé deux caméras parce que je savais que c’était long », explique son conseiller de l’époque, Jean-François Lisée. « Je ne les avais pas eues. Il l’a fait assez rapidement en français. C’est en anglais que ç’a été plus difficile », ajoute l’aspirant premier ministre.

13 janvier 1998, 17 h. Le centre-ville de Montréal est plongé dans la pénombre. La crise du verglas paralyse le sud du Québec depuis plus d’une semaine. Hydro-Québec éteint le logo lumineux qui surplombe son siège social du boulevard René-Lévesque en solidarité avec les citoyens dans le noir. Une cellule d’urgence s’active, dans le bureau du premier ministre du Québec. Lucien Bouchard tient des points de presse quotidiens aux côtés du président-directeur général d’Hydro-Québec, André Caillé, toujours vêtu de son col roulé blanc devenu le symbole de la crise. Pendant près de deux semaines, le Québec est dirigé à partir de l’édifice de 110 mètres de haut.

Le bureau de fonction hydroquébécois est abandonné au lendemain des élections générales de 2003, qui ont été remportées par les libéraux de Jean Charest. « Si ma mémoire est bonne, [M. Charest] ne voulait pas, lui, avoir [ses] bureaux dans un édifice d’une organisation du gouvernement. Il voulait se tenir à distance d’Hydro-Québec », explique Ronald Poupart. Le nouveau premier ministre dépose ses valises au 2001, avenue McGill College.