À LaFontaine, les habitants ont le mal du transport

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Anna Barthélemy, responsable de l’épicerie communautaire L’échoppe de Gaïa

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Sixième D-Tour électoral, cette fois dans LaFontaine, dans l’est de l’île de Montréal, où on retrouve le plus fort pourcentage de gens qui passent plus de 60 minutes dans le transport vers le travail.

« Ici, c’est la banlieue en ville », illustre Gladimir François. Assis au fond de l’autobus, l’homme de 20 ans raconte passer plus d’une heure quotidiennement dans les transports pour pratiquement chacun de ses déplacements à l’extérieur du quartier.

« Je ne sais pas encore si je vais rester. J’habite encore avec mes parents, mais je ne crois pas que je vais être ici le jour où il y aura l’inauguration de la ligne rose », blague-t-il.

Enclavé entre l’autoroute 25 et l’autoroute 40, ce quartier situé à l’extrémité nord-est de la métropole donne l’impression à plusieurs résidents de vivre en périphérie de Montréal en raison du temps qu’ils doivent consacrer à leur mobilité.

« C’est un quartier fait en long. Les aménagements ont vraiment été pensés en fonction de l’auto », note Karyne Tremblay, agente de liaison à la Corporation de développement communautaire de Rivière-des-Prairies.

 

Les édicules de métro les plus proches, soit ceux des stations Henri-Bourassa, sur la ligne orange, et Radisson, sur la ligne verte, sont situés à plus d’une dizaine de kilomètres des arrêts d’autobus qui s’y rendent. Le trajet est estimé en moyenne à 45 minutes à une heure selon les bouchons de circulation. Quant aux deux stations du Train de l’Est, la plupart des usagers y arrivent en voiture.

Proportion de personnes qui passent plus de 60 minutes dans les transports vers le travail dans les 125 circonscriptions du Québec (en pourcentage)

La circonscription de LaFontaine, dans l’Est de Montréal, détient le record du temps passé dans les transports vers le travail, alors que 21,6 % des personnes qui y résident y consacrent plus de 60 minutes par trajet. La moyenne québécoise s’établit plutôt autour de 8 %. On remarque d’ailleurs dans le graphique ci-dessus que la petite bulle qui représente LaFontaine s’éloigne du lot parmi les autres circonscriptions. 

Source Données tirées du recensement 2016      
Infographie Le Devoir

« Il n’y a personne qui marche à Rivière-des-Prairies. Tout le monde est en voiture, parce qu’en auto, tout est proche. Ce qui pourrait te prendre 40 minutes à pied va te prendre moins de 10 minutes en auto, alors c’est certain que si un métro pouvait venir jusqu’ici, ça aiderait tout le monde », souligne Gladimir François.

Un avis partagé par Stéphanie Desjardins. La femme de 27 ans, qui a grandi dans Rivière-des-Prairies, fait le « sacrifice » durant l’été de troquer ses déplacements en voiture pour des trajets en vélo ou en autobus.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Stéphanie Desjardins doit prendre trois autobus différents pour aller travailler à Saint-Léonard.

« Aller travailler me prend autant de temps que de me rendre au centre-ville. Puisqu’il n’y a pas de métro, je dois prendre trois autobus », raconte Stéphanie Desjardins, qui passe environ 1 heure 15 dans le bus pour se rendre dans Saint-Léonard depuis Rivière-des-Prairies, pourtant un quartier voisin.

Même si elle convient qu’elle s’est habituée aux longs parcours, la femme rêve elle aussi d’un prolongement de métro.

« S’il y avait la rallonge de la ligne bleue, je pense que ça aiderait, ça irait beaucoup plus vite, suppose-t-elle. Ou même la ligne rose, même si je ne pense pas qu’ils le fassent vraiment. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Stetia Jean-Charles et sa mère, Florinda Tanis, résidentes de Rivières-des-Prairies

Pour d’autres, comme Stetia Jean-Charles, des autobus ponctuels feraient très bien l’affaire. L’adolescente de 15 ans pense surtout aux journées glaciales de l’hiver.

« Le trajet, on s’y habitue, mais j’avoue que l’hiver, quand on attend jusqu’à 30 minutes, non seulement c’est long, mais quand on doit aussi prendre un autre autobus après, souvent on l’a manqué », souligne-t-elle.

Habitué aux interminables distances pour se rendre travailler au centre-ville, Robert Gour ne se doutait pas qu’une fois à la retraite il lui serait tout aussi difficile de circuler, mais cette fois dans son propre quartier.

« Je n’ai plus le problème de me casser la tête pour arriver à l’heure au travail. Par contre, juste me promener, faire des activités, aller voir des gens dans le quartier, ça m’a fait réaliser qu’ici, l’automobile est indispensable », explique-t-il.

Cette prise de conscience l’a amené à s’engager davantage dans l’amélioration de son quartier en devenant pédaleur bénévole pour un projet de vélo-taxis principalement destiné aux aînés. À raison de trois jours par semaine, il pédale à travers le quartier pour transporter des citoyens vers l’épicerie, la pharmacie, la banque ou encore la clinique.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Robert Gour, retraité et pédaleur bénévole pour un projet de vélo-taxis principalement destiné aux aînés

« Les vélo-taxis c’est une solution simple et peu coûteuse. Si on avait 10 ou 15 vélos, imaginez à quel point ça peut régler les problèmes de mobilité de certaines personnes, en plus de briser l’isolement », lance le retraité.

Dans la prochaine année, la Société de transport de Montréal (STM) prévoit d’améliorer la desserte de bus dans le secteur de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles. Dès la fin du mois d’août, une nouvelle ligne — la 81 — sera mise en service.

« Cette nouvelle ligne donnera accès aux commerces, aux pôles d’emplois et aux activités culturelles et communautaires situés entre [Rivière-des-Prairies et Pointe-aux-Trembles] », fait valoir Isabelle Tremblay, porte-parole de la STM.

La création de ce lien nord-sud permettra selon la STM de réduire les temps de déplacement en transport collectif, ainsi que le nombre de correspondances.

 

Désert alimentaire

La déficience du réseau de transport a pour conséquence d’avoir fait du quartier un désert alimentaire.

« Les deux tiers des résidents de RDP n’ont pas accès à distance de marche à des fruits et légumes frais », mentionne Karyne Tremblay.

Florinda Tanis se souvient justement de la difficulté de faire ses emplettes lorsqu’elle est arrivée dans le quartier il y a 14 ans.

« Ce n’était vraiment pas évident, surtout qu’à l’époque j’avais deux enfants en bas âge, alors c’était vraiment un défi pour moi », raconte la mère de famille, qui n’a pas eu d’autre choix que de se procurer une voiture.

D’ailleurs, les longues distances à parcourir pour accéder aux services de proximité sont sans doute un des éléments qui contribue à la dépendance à l’auto. Selon l’enquête Origine Destination, seulement 11 % des logis à RDP n’ont aucune voiture. C’est presque trois fois moins que la moyenne montréalaise.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Enclavé entre l’autoroute 25 et l’autoroute 40, Rivière-des-Prairies donne l’impression à plusieurs résidents de vivre en périphérie de Montréal en raison du temps qu’ils doivent consacrer à leur mobilité.

« On peut supposer que ce n’est pas nécessairement par choix écologique », dit Karyne Tremblay. Si plusieurs maisons cossues longent le boulevard Gouin, face à la Rivière-des-Prairies, au coeur du quartier, des zones défavorisées font bel et bien partie du paysage.

« Un citoyen du quartier l’a bien résumé lors d’un atelier. Ici, les gens riches sont très riches, les gens pauvres sont très pauvres, donc ça donne l’impression qu’on est dans la classe moyenne », illustre Karyne Tremblay.

Ce n’est toutefois pas parce qu’ils résident dans une zone défavorisée que les citoyens de RDP ne cherchent pas à se nourrir sainement, fait valoir Anna Barthélemy, responsable de L’échoppe de Gaïa, une épicerie communautaire qui offre fruits et légumes à petit prix.

« Ce n’est pas croyable à quel point on change les choses. Quand l’épicerie la plus proche est à une demi-heure d’autobus, tu as besoin d’un endroit qui puisse te dépanner. Notre rêve, c’est que d’autres magasins comme le nôtre puissent ouvrir, mais pour ça, ça prend des ressources », souligne Anna Barthélemy.

Actuellement, le petit local ouvre ses portes du jeudi au dimanche grâce à l’aide d’une quinzaine de bénévoles.

« Le besoin est là. Sans eux, je ne pourrais pas arriver à tout faire », confie Anna Barthélemy, qui espère que tous les partis s’engageront à soutenir le projet qu’elle veut voir grandir.

 

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