L’arrière-scène de l’Assemblée nationale

Le bureau du président de l’Assemblée nationale, à l’hôtel du Parlement, jouxte des appartements privés qui, à l’époque où Claude Vaillancourt occupait l’illustre fonction, servaient réellement de logis.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le bureau du président de l’Assemblée nationale, à l’hôtel du Parlement, jouxte des appartements privés qui, à l’époque où Claude Vaillancourt occupait l’illustre fonction, servaient réellement de logis.

Du salon Bleu au « jet à Lesage », en passant par le 12e étage du siège social d’Hydro-Québec à Montréal, Le Devoir a survolé quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne s’est construit. Deuxième de quatre textes.

Septembre 1981. Deux drôles de moineaux — un homme et une femme — pénètrent dans le parlement. Ils sollicitent un entretien avec le président de l’Assemblée nationale, Claude Vaillancourt. Ils l’obtiennent sur-le-champ. L’homme ressemble à s’y méprendre à Davy Crockett, le roi des trappeurs.

Après cinq minutes d’échange avec M. Vaillancourt, le couple de vingtenaires réclame un emploi au parlement, une automobile et, tant qu’à y être, un tête-à-tête avec le premier ministre René Lévesque.

Sans avertissement, l’homme saisit « une grande épée, qu’il avait cachée en dessous de ses vêtements », relate M. Vaillancourt dans un entretien avec Le Devoir. L’affaire ne s’arrête pas là. En effet, il agrippe un cendrier, le fracasse sur le sol, puis lance au président de l’Assemblée nationale : « Moi, je suis capable de manger du verre ! » « À ma connaissance, il l’a mangé », raconte l’ex-député de Jonquière.

Les individus, qui sont « probablement sous l’effet d’un stupéfiant quelconque », ne disent pas un mot plus haut que l’autre. « Lui, il n’était pas hystérique du tout. Il ne criait pas. Mais, je n’étais pas à l’aise », indique M. Vaillancourt. Pour cause : les curieux personnages l’empêchent de sortir de son bureau. Mais sa secrétaire, qui entre et sort comme si de rien n’était, avise discrètement la sécurité. Le siège durera quatre heures.

« On a trouvé que cette personne-là était rentrée pas mal vite au parlement, souligne M. Vaillancourt, plus de 35 ans après les événements. Il n’y avait personne à ce moment-là qui surveillait les entrées. »

Moins de trois ans plus tard, Denis Lortie fait irruption dans l’hôtel du Parlement : il tue trois personnes et en blesse 13 autres.

Jour et nuit au parlement

Claude Vaillancourt emménage dans l’hôtel du Parlement dès qu’il se voit confier « la plus élevée des fonctions parlementaires » en novembre 1980. « À ce moment-là, on n’avait pas le choix », fait-il remarquer. À l’époque, la suite du président de l’Assemblée nationale comprend une enfilade de bureaux pour le président, son directeur de cabinet, son directeur de cabinet adjoint, sa secrétaire personnelle, etc. « Après, il y avait une porte. » Les appartements privés du président se trouvaient derrière. « Ce n’était pas compliqué, c’était un salon, une salle de bain et une grande chambre à coucher. Il n’y avait pas de cuisine. Je déjeunais au parlement, je dînais au parlement, je soupais au parlement, puis je travaillais au parlement. Et mes enfants venaient me voir au parlement, parce que je n’avais pas d’autre appartement à Québec », dit M. Vaillancourt.

Chaque soir, « de la visite » frappe à sa porte. « À 10 h le soir, il se ramassait toujours un bon six, sept, huit députés, tous partis mélangés. Ça jasait. »

Rôle multiple

Le président assure le bon déroulement des travaux parlementaires et protège les droits de tous les élus. Il veille à ce qu’ils soient convenablement épaulés par l’administration. Enfin, il joue un rôle de premier plan dans le rayonnement de l’Assemblée nationale du Québec sur la scène internationale.

Le président de l’Assemblée nationale figure au quatrième rang de l’ordre de préséance de l’État québécois, derrière le lieutenant-gouverneur, le premier ministre et… les cardinaux ou l’archevêque catholique ayant le rang de primat.

Jean-Pierre Charbonneau a frôlé, par moments, les limites de la fonction de président — qu’il a exercée de 1996 à 2002. Après son élection, il se met à la tâche d’élaborer une politique de relations parlementaires internationales de l’Assemblée nationale. Le ministre des Relations internationales, Sylvain Simard, lui reproche d’empiéter sur ses responsabilités. Un « affrontement [entre] deux coqs, qui se battent pour leurs prérogatives », s’ensuit, relate M. Charbonneau. Brandissant le principe de la séparation des pouvoirs, selon lequel le législatif développe ses relations internationales de façon indépendante de l’exécutif, il lance à son confrère : « T’as pas compris. Dans la Loi sur l’Assemblée nationale, le président est responsable de la diplomatie parlementaire. Ça adonne que je vais en faire une politique de relations parlementaires internationales ! » « Mettons que ça avait bardé dans mon bureau. Ça avait bardé pas mal », souligne-t-il au Devoir.

En chambre, Jean-Pierre Charbonneau fait la morale au premier ministre Lucien Bouchard, après que celui-ci eut évoqué une hausse de la rémunération des hauts fonctionnaires, mais une baisse de celle des députés, « supposément pour donner l’exemple ». « Je me suis levé spontanément. J’ai dit au premier ministre que ça dévalorisait la fonction de député. Je trouvais que c’était inacceptable. Moi, je soutenais qu’il fallait au minimum un comité pour analyser la question du traitement des députés. Spontanément, tous les députés, sauf les ministres, se sont levés, des deux côtés de la chambre. Là, Lucien Bouchard m’a regardé. S’il avait eu des fusils dans les yeux, il m’aurait mitraillé », raconte l’ex-élu de Borduas.

M. Charbonneau indispose une nouvelle fois le gouvernement, en 2001. Il déplore publiquement l’absence de « place pour des représentants élus de la population » au Sommet des Amériques, qu’il réduit à « une réunion de monarques à la tête d’oligarchies politico-administratives ». « Ç’avait chauffé à ce moment-là », confie-t-il. « Je suis allé à la limite de ce qu’un président d’Assemblée dans un système parlementaire comme le nôtre peut faire », estime-t-il avec le recul.

Révolution de palais

La tradition veut que le candidat choisi pour assumer les responsabilités de président d’Assemblée se fasse tirer de force jusqu’au fauteuil qu’il occupera : une pratique remontant à l’époque où les présidents de la Chambre des communes de Westminster risquaient l’exécution s’ils mécontentaient le roi. « Ils m’ont tiré jusqu’au trône », dit Jean-Pierre Charbonneau, avant d’ajouter : « Je me suis laissé vite gagner ! »

En octobre 2008, François Gendron n’a pas la chance d’être conduit jusqu’à la présidence par le premier ministre. Jean Charest est à la tête d’un gouvernement minoritaire depuis un peu plus d’un an lorsqu’il suggère la candidature du libéral Yvon Vallières pour succéder à Michel Bissonnet à la présidence de l’Assemblée nationale. L’opposition se ligue pour imposer la candidature du doyen de la chambre, François Gendron. « Un moment donné, Mario Dumont vient me voir à mon bureau, relate le député d’Abitibi-Ouest. Il me dit “François, es-tu au courant qu’on a parlé à ta chef, Mme Marois ? Accepterais-tu d’être président de l’Assemblée ?”» Au terme d’un vote secret tenu au salon Bleu, M. Gendron accède à la présidence. Il s’agit d’une première pour un élu d’opposition depuis 1878. « Mais là, M. Charest n’a pas voulu venir me chercher. Il est resté sur son siège. Il avait un regard foudroyant. Dans son laïus, il a mis presque exclusivement l’accent sur les “magouilles” [qu’il reprochait à ses adversaires]. J’avoue que je ne comprends pas encore. »

Voyez l'élection de François Gendron à la présidence


Le malaise est palpable. « M. le président, lance le premier ministre au nouvel élu, l’absence de consultation avec les principaux partis politiques représentés à l’Assemblée nationale est en rupture avec 216 ans de tradition parlementaire, et je ne connais aucun autre Parlement de tradition britannique où un président aura été élu, envoyé au fauteuil sans qu’il y ait préalablement une consultation avec le gouvernement. »

« Ma deuxième journée à la présidence, ma troisième journée, puis ma quatrième n’ont pas été drôles », se souvient M. Gendron. Son mandat se termine abruptement en janvier 2009, dans les semaines qui suivent l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire. Son règne de 84 jours est le deuxième plus court de l’histoire du Québec, n’étant « devancé » que par celui d’Auguste Tessier qui préside les travaux du Salon vert pendant 54 jours, en 1905.

Le « RC-171 »

L’hôtel du Parlement recèle de pièces où, à l’abri des projecteurs du Salon bleu, les élus discutent, débattent et négocient. Parmi elles, la salle RC-171. Le 7 octobre 2010, à 23 h, les élus des partis d’opposition y sont convoqués. Le ministre des Transports, Sam Hamad, et le négociateur de la Société de transport de Montréal (STM), Lucien Bouchard, les attendent. « C’est avant que j’aie une prise de bec avec [lui] », précise d’emblée le député de Mercier, Amir Khadir. Le gouvernement libéral sollicite le consentement des partis d’opposition pour adopter à toute vapeur un projet de loi autorisant la STM à conclure une entente sans appel d’offres avec le consortium Bombardier-Alstom pour le renouvellement de ses voitures de métro. « M. Bouchard, convaincant comme il peut l’être ou convaincant comme Sam Hamad n’a jamais pu l’être, nous dévoile le portrait. Et on nous convainc que ça va être dans des prix raisonnables », dit M. Khadir. Les partis politiques d’opposition donnent leur feu vert à la mise aux voix du projet de loi. L’Assemblée nationale vote la loi spéciale dès le lendemain. « Puis, on apprend que le prix [de certaines composantes] des trains n’avait pas été calculé dans le portrait initial. Moi, je me suis senti profondément trahi. Cela a influé dans ma vision du bonhomme appelé Lucien Bouchard. Et j’ai dénoncé Sam Hamad comme du poisson pourri là-dessus », conclut l’élu solidaire.