Dans le sud de la Gaspésie, un vent nouveau repousse le chômage

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le phare de Carleton, en Gaspésie

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Second D Tour électoral dans Bonaventure, en Gaspésie, où le taux de chômage est le plus élevé du Québec. 

La construction de la cimenterie McInnis au coût de 1,5 milliard de dollars à Port-Daniel s’est heurtée à une vive opposition. Mais vous ne trouverez pas de voix discordantes dans l’atelier d’usinage Soudure Jones. « Avec Ciment McInnis, on n’a plus de temps mort », lance le propriétaire, Patrick Jones, appuyé sur le comptoir d’accueil. « On a un paquet de projets ! »

Illustration: Le Devoir Bonaventure est délimitée par la municipalité de L'Ascension-de-Patapédia, à l'ouest, et la ville de Chandler, à l’est.

Le chiffre d’affaires de sa PME a doublé depuis le coup d’envoi des travaux de construction du vaste complexe industriel il y a quatre ans. Plus de vingt-cinq personnes y travaillent désormais à temps plein. En effet, l’horaire de travail de ses employés spécialisés notamment dans la conversion de crevettiers en crabiers ―et vice-versa ―n’est plus tributaire de la saison de pêche.

Un DEC en génie mécanique sous le bras, Carl est rentré dans la municipalité où il a grandi, Newport, durant la construction de la cimenterie. « Je suis revenu spécialement pour ça », précise le technicien tout en balayant du regard un moniteur posé devant lui. À l’aide d’une souris, il fait basculer « une porte » dont il a effectué la modélisation 3D. La pièce prendra forme un étage plus bas, puis elle sera expédiée à Ciment McInnis.

 

 

16,1%
Lors du recencement de 2016, Bonaventure affichait le plus haut taux de chômage des 125 circonscriptions du Québec soit 16,1 %. La moyenne québécoise s’élevait alors à 7,2 %.

Dépanneur

« On est comme un dépanneur. S’il y a une urgence, c’est nous qu’ils appellent en premier », mentionne le responsable de la gestion des ouvrages, Patrick Grenier. L’« ouvrage » requis par la cimenterie, qui traverse actuellement une phase de rodage, permet au père de deux garçons ― « de deux femmes différentes », précise-t-il ― d’entrevoir l’avenir avec optimisme en Gaspésie. Pour l’heure, il doit se faire à l’idée que son petit de cinq ans entre en maternelle, non pas à l’école du coin, mais à Chandler, en raison d’un nombre d’inscriptions insuffisant.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Patrick Grenier travaille pour Soudure Jones depuis dix ans. L'habitant de Newport dit être incapable de demeurer en ville pour une période prolongée. «Je déteste la ville», lance-t-il.

La cimenterie emploie actuellement 120 personnes, dont plusieurs Gaspésiens qui avaient pris le large faute d’emplois attrayants. Parmi eux, Jessica Grenier. Embauchée par Ciment McInnis, elle a mis la clé sous la porte de sa maison à Rimouski et a renoncé à un emploi à Transports Canada pour regagner Paspébiac. « Je suis l’une des plus jeunes, mais je suis l’une des plus anciennes à Port-Daniel. Ça ne m’était jamais arrivé, ça ! » mentionne-t-elle lorsque Le Devoir la croise dans les locaux administratifs du complexe aménagé à un jet de pierre d’une carrière de calcaire.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Jessica Grenier est «de retour chez [elle]», en Gaspésie. «Mes conditions sont meilleures ici», précise l'employée de Ciment McInnis.

Jacques Bujold revendique l’étiquette d’environnementaliste, ce qui ne l’a pas empêché de se serrer les coudes avec les défenseurs de la compagnie de ciment. « À côté, il y a des gens qui n’ont pas de travail », répétait-il aux détracteurs du projet industriel le plus polluant au Québec.

Il a connu le « plus fort de la crise » provoquée par la fermeture de la Compagnie Gaspésia, en 1999 à Chandler, en raison de la chute du prix du papier journal. Jusqu’à 750 personnes y avaient déjà travaillé. « Il y a des cerveaux qui sont partis. Les 38, 39 ans sont partis. Il est resté le groupe, souvent peu scolarisé, qui était rentré au moulin à 14 ans », relate l’auteur d’Une Histoire populaire de la Gaspésie. Plusieurs ont repris le refrain : « Ils vont faire quelque chose, ils vont arranger cela », poursuit-il tout en ramenant son cerf-volant vers lui. Après avoir fendu l’air, l’objet s’est abîmé dans les herbes hautes bordant la baie des Chaleurs. L’habitant de Carleton ― située à l’autre extrémité de la circonscription de Bonaventure ― se réjouit de la montée en puissance d’« une jeunesse » n’ayant pas « goûté à l’effervescence » des années des grandes papetières et n’ayant pas adopté le « discours pleurnichard ». « Il s’est créé plein de petites entreprises de gens qui disent : “Je tiens à ma qualité de vie, ici en Gaspésie, puis je vais essayer” », conclut-il tout en démêlant la corde de son cerf-volant.

 
Photo: Catherine Legault Le Devoir Aurélien Bisson demande au prochain gouvernement de «redonner une structure de concertation et de développement» calquée sur le modèle des conférences régionales des élus (CRE), qui ont été abolies par le gouvernement de Philippe Couillard.

La MRC de Bonaventure connaît un « engouement », poursuit le préfet Éric Dubé. « On a beaucoup de reprises, de relève, ce qui est un bon signe », dit-il, soulignant du même souffle que le taux de chômage ― certes le plus élevé parmi les 125 circonscriptions, selon Élections Québec ― ne cesse de s’éroder. Qui plus est, la pénurie de main-d’œuvre gronde : des restaurateurs et commerçants ferment leurs portes ; les offres d’emploi s’entassent sur le site Web du CISSS de la Gaspésie.

Le représentant jeunesse à la Chambre de commerce Baie-des-Chaleurs, Jason Henry, appelle à ne pas relâcher les efforts déployés pour amener ― et ramener ― les jeunes dans le sud de la Gaspésie. Le programme Place aux jeunes en région doit demeurer intact, selon lui, d’autant plus que Bonaventure figure dans le top 5 des circonscriptions comptant le plus de personnes âgées de 75 ans et plus. « Pour atteindre des niveaux supérieurs en éducation, les gens n’ont pas le choix d’aller à l’extérieur. On souhaite juste que les gens reviennent par la suite », fait-il valoir tout en se réjouissant que « la presque totalité des gens [de sa cohorte] qui se sont exilés pour des études supérieures est revenue ».

D’autre part, M. Henry, qui est directeur des ventes marketing du fournisseur gaspésien de service Internet haute vitesse et de téléphonie IP Navigue appelle l’État québécois à soutenir l’élan des entreprises de la région plutôt que de le briser. L’homme de 30 ans n’arrive toujours pas à croire que Québec et Ottawa aient confié au géant Telus le soin de jeter les bases d’un réseau Internet haut débit plutôt qu’à des entreprises de la région comme Navigue.
 

«Réflexe régional»

« On va être l’une des régions les mieux branchées », se félicite tout de même le préfet de la MRC Bonaventure. Cela dit, le gouvernement du Québec doit encore développer un « réflexe régional », souligne M. Dubé. Après avoir mis de côté 100 millions de dollars pour la réhabilitation du chemin de fer, le ministère des Transports a créé sept postes… tous basés à Québec. « On a dit : “Vos gens vont travailler pour la région, pourquoi allez-vous les planter à Québec ?” », raconte l’élu, qui est aussi président de la Société du chemin de fer de la Gaspésie. Le MTQ compte pourtant un bureau à New Carlisle. « On a gagné un ingénieur et un technicien. Il a fallu le demander. Ça n’a pas été un réflexe », relate M. Dubé.

Le maire de New Richmond, où le train termine actuellement sa course, plaide pour la réfection de la voie ferrée ― ondulée par endroits, endommagée, voire sectionnée à d’autres ― jusqu’à Port-Daniel, puis Gaspé. Actuellement, des véhicules de la Sûreté du Québec roulent au ralenti sur la route 132 afin d’ouvrir la voie aux convois assurant le transport des pales d’éolienne s’élançant sur plus de 55 mètres qui sont fabriquées dans l’usine de LM Wind Power à Gaspé. Après plus de 200 kilomètres, les convois s’arrêtent à New Richmond, tout comme les camions chargés de ciment provenant de la cimenterie McInnis.

Transport des marchandises, mais aussi des passagers, dit Pierre, tout en jetant sa ligne à l’eau. « On est dans une région touristique, le transport par avion n’est pas abordable, on n’a plus de train et, dans les dernières années, il n’y avait pratiquement plus d’autobus.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Pierre, à la pêche au maquereau sur notre photo avec sa conjointe, Marie-Hélène, regrette que l'indépendance soit «périmée» aux yeux des Québécois.

Il y a quelque chose de pas logique », dit-il pendant que l’une des (nombreuses) prises de sa conjointe, Marie-Hélène, tente de sortir du sceau d’eau posé à côté de lui. Sans avertissement, il dépose sa canne à pêche, empoigne le maquereau en fuite et l’assomme contre la boule de leur pick-up. Ce soir, la pêche est miraculeuse à Carleton.
« C’est un terrain de jeux incroyable. On a un potentiel énorme. Il faut bien l’exploiter », plaide le directeur général de la chambre de commerce, Maurice Quesnel.

On s'invite chez vous

Le temps d’un repas, Le Devoir a discuté avec des citoyens de Bonaventure d’enjeux électoraux qui leur tiennent à cœur.

« Le rail [New Richmond-Gaspé] fait partie des enjeux. Ça déborde le comté. Il y a beaucoup de circulation actuellement. On voit les éoliennes passer à tout bout de champ sur la route. Il y a aussi énormément de camions qui transportent le ciment vers New Richmond. [D’autre part,] récemment, on a fait des démarches pour embaucher un coordonnateur à l’Espace René-Lévesque. Je n’ai pas été renversé par le nombre de candidatures. On en a eu des bonnes, mais je m’attendais à bien plus que cela. Aussi, dans le milieu touristique, pour recruter des étudiants pour du travail d’été — préposés, guides, animateurs —, ce n’est pas simple. Les attraits touristiques se battent quasiment. »
— Daniel Galarneau, retraité, chargé de projet pour l’Espace René- Lévesque à New Carlisle

« On devrait être fiers de vivre en Gaspésie. On devrait être fiers d’être ce qu’on est. Il faut que chacun se prenne en main, bien sûr ; il faut que ça parte de là. Il faut qu’on sente qu’il y a de l’encouragement [de nos élus]. Il y en a beaucoup qui parlent d’économie. Ça fait partie de la pierre angulaire gaspésienne. Mais j’aimerais bien qu’ils parlent un peu plus d’environnement, et qu’ils parlent un peu plus de culture. Mais c’est toujours l’argent qui mène un peu. »
— Sylvie Lepage, retraitée, professeure de yoga

Les promesses électorales des partis politiques

« Une fois au pouvoir, nous augmenterons les incitatifs pour que les jeunes reviennent en région après leurs études et nous créerons les conditions pour qu’ils souhaitent s’y établir et y rester. Aussi, nous nous sommes engagés à imposer un cran d’arrêt à toute tentative de centralisation gouvernementale. De plus, nous croyons qu’il faut également ouvrir une discussion plus large sur les emplois saisonniers en Gaspésie, car la situation actuelle impose une meilleure coordination de la main-d’œuvre. »
— Sylvain Roy, candidat du Parti québécois

« Tout se place pour favoriser l’emploi, la main-d’œuvre et renverser la situation démographique de Bonaventure. L’équipe libérale s’est battue pour le secteur des pêches, la cimenterie, l’éolien et le tourisme. L’économie régionale change, nous parlons de technologie propre, d’économie du savoir et de numérique comme jamais auparavant. La relève entrepreneuriale n’a jamais voulu revenir autant en région. Une économie solide entraîne, et continuera d’entraîner, des bénéfices pour les Gaspésiens. »
— François Whittom, candidat du Parti libéral du Québec

« La CAQ va soutenir davantage les entreprises et les entrepreneurs d’ici à prendre de l’expansion, à développer de nouveaux produits, à sortir leurs projets les plus fous de leur tiroir et à créer de nouvelles entreprises. On devrait entre autres compter sur le soutien d’Investissement Québec, qui doit être plus proactif en région afin de soutenir le développement économique. Étant moi-même entrepreneure, je connais bien la réalité et les défis auxquels on doit faire face. »
— Hélène Desaulniers, candidate de la Coalition avenir Québec

« Nous devons attirer plus de jeunes travailleurs en Gaspésie. Pour ce faire, nous proposons la décentralisation des services publics dans les diverses régions du Québec. Cependant, un problème encore plus inquiétant que le taux de chômage élevé est la pauvreté dans laquelle vivent certaines personnes, ici. Avec le salaire minimum actuel, avoir un emploi ne garantit pas de vivre mieux. Commençons donc par un 15 $/h jumelé à des mesures de soutien aux PME locales qui créent des emplois structurants pour la région. »
— Catherine Cyr Wright, candidate de Québec solidaire


 

 

 
2 commentaires
  • Patrice Gervais-Gosselin - Abonné 14 juillet 2018 09 h 17

    Bonaventure

    Une article pertinent qui donne un aperçu intéressant de la situation de la région Bonaventure. L'absence d'un lien comme le train est vraiment un frein à son développement, tant sur le plan industriel que touristique. Les bons mots des différents partis polique ne soulèvent pas ce problème et c'est regrettable. C'est beau de vouloir aider la région à développer une nouvelle économie, mais encore faut-il qu'il y ait une circulation fluide et à coût raisonnable pour que les biens et les gens entrent et sortent aisément et rapidement de la région.

    • Pierre Robineault - Abonné 14 juillet 2018 16 h 15

      Je vous donne tout à fait raison. Mais la véritable question à poser dans ce cas-ci est: Fallait-il vraiment passer par le ciment pour leur donner un coup de main? Et à quel prix?! Ce n'est pas une cimenterie qui va attirer davantage de touristes en Gaspésie. Ces mêmes subventions auraient été mieux ciblées dans des domaines depuis longtemps désirés par les Gaspésiens.
      Sans compter que les meilleurs salaires ne seront pas donnés aux Gaspésiens eux-mêmes!