Parcs Canada et la statue de la discorde

Le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, et le ministre fédéral de la Famille, Jean-Yves Duclos, ont dévoilé le monument, près de la fontaine de Tourny, vendredi à Québec.
Photo: Dave Noël Le Devoir Le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, et le ministre fédéral de la Famille, Jean-Yves Duclos, ont dévoilé le monument, près de la fontaine de Tourny, vendredi à Québec.

Ottawa a refusé d’accueillir un monument commémorant les élus du premier Parlement du Bas-Canada, qui était situé dans le parc fédéral de Montmorency, au coeur du Vieux-Québec, puisqu’il préfère que cet espace soit consacré à l’histoire du Canada-Uni.

La statue intitulée Le député arrivant à Québec n’a donc pas pu déposer ses valises dans le lieu historique national où les parlementaires ont siégé, de 1792 à 1838. On lui a finalement trouvé une place près de la fontaine de Tourny, dans l’allée centrale menant à l’hôtel du Parlement à Québec, où le monument a été dévoilé vendredi par le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon.

L’historien Gaston Deschênes déplore le manque de collaboration d’Ottawa. « Les parlementaires québécois ont siégé là pendant près de 50 ans, ce n’est pas rien, c’est un lieu très symbolique et, malheureusement, on l’a oublié depuis longtemps. Les touristes qui vont là, ils ne peuvent pas avoir cette information », regrette M. Deschênes.

Or, Parcs Canada estime que le bronze de 1,57 mètre, la taille moyenne des hommes de l’époque, ne cadrait pas avec la thématique du parc Montmorency, où l’on célèbre plutôt le Canada-Uni mis en place au lendemain des rébellions patriotes.

« La période visée par la demande [de l’Assemblée nationale] ne correspond pas aux motifs de désignation du lieu historique national du Parc-Montmorency, qui portent sur l’endroit où s’est réuni le Parlement de la province du Canada, a expliqué au Devoir Caroline Thériault, l’attachée de presse de la ministre Catherine McKenna, responsable de Parcs Canada. Étant donné cela, et le peu d’espace disponible pour les installations permanentes, la demande a dû être déclinée. »

Situé au sommet de la côte de la Montagne, le parc Montmorency est dominé par le monument à George-Étienne Cartier, l’un des pères de la Confédération. On y retrouve également la statue honorant le premier colon de la Nouvelle-France, Louis Hébert.

Atterrissage

Patrimoine canadien a versé 215 000 $ pour la réalisation de la copie et de l’agrandissement du bronze original, conçu par le sculpteur Alfred Laliberté entre 1927 et 1931.

« Il est rare que Patrimoine canadien subventionne des projets d’une assemblée législative provinciale, a souligné Simon Ross, l’attaché de presse de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly. C’est d’ailleurs la première fois que ce programme subventionne un projet de l’Assemblée nationale. »

La statue représente un député bas-canadien en habits d’hiver, avec une ceinture fléchée, un sac de voyage en loup marin et un tonneau. « Il contenait de la nourriture, car n’ayant pas d’indemnités à l’époque, le député devait prévoir ses provisions pour le temps de la session », a rappelé Jacques Chagnon. L’Assemblée nationale s’est chargée des frais d’accueil, des coûts de la cérémonie de dévoilement et de la promotion de l’oeuvre, pour un total de 40 000 $.

Dans un premier entretien avec Le Devoir, vendredi, Jacques Chagnon avait dit croire que les travaux en cours au parc Montmorency avaient pu motiver le refus de Parcs Canada. « On va voir comment ils vont finir leurs travaux là-bas, quitte à la mettre ici [à l’Assemblée nationale] temporairement, et s’il y a quelque chose qui bouge là-bas et qui fait notre affaire on pourra éventuellement la déménager là-bas, mais même si elle reste ici on est très heureux », a-t-il d’abord déclaré. Quand Le Devoir l’a informé des véritables raisons du refus de Parcs Canada, M. Chagnon n’a pas souhaité commenter davantage.

Les parlementaires québécois ont siégé là pendant près de 50 ans, ce n’est pas rien […]. Les touristes qui vont là, ils ne peuvent pas avoir cette information.

Le ministre fédéral de la Famille, Jean-Yves Duclos, qui était présent à la cérémonie d’inauguration, ne pouvait pas non plus expliquer pourquoi le monument devant commémorer les députés du premier Parlement du Bas-Canada s’est retrouvé à un kilomètre au sud-ouest du parc Montmorency. « Je ne connais pas les raisons, mais cela étant dit, d’avoir la sculpture ici [à l’Assemblée nationale], je trouve ça très significatif. »

« On aurait voulu que le fédéral accepte de le mettre là où il y a eu les premières activités [parlementaires] », a souligné le troisième vice-président de l’Assemblée nationale, l’élu péquiste François Gendron, responsable du dossier. « On a argumenté et ils ont dit non. »

Boycottage

La présence d’un ministre fédéral à la cérémonie d’inauguration a par ailleurs déplu à certains membres de l’Amicale des anciens parlementaires du Québec, qui est à l’origine du projet de statue. Certains ont même boycotté l’événement. « J’ai avisé le président Jacques Chagnon que je ne serais pas là et il y en a plusieurs autres qui ont manifesté leur désaccord, a expliqué l’ex-député péquiste Matthias Rioux, vendredi. Subordonner l’Assemblée nationale à l’autorité fédérale en la circonstance est quelque chose d’assez gênant. » L’ancien représentant de la circonscription de Taschereau, l’historien et poète André Gaulin, a également décliné l’invitation pour les mêmes raisons.

Ce boycottage n’a pas porté ombrage à la cérémonie, estime Jacques Chagnon. « Il y aura toujours une raison pour déranger quelqu’un pour n’importe quoi, il y en a qui devaient avoir un conflit d’agenda aussi », a-t-il déclaré.

Puisque la statue devait initialement être installée en territoire fédéral, aucune demande de financement n’a été déposée au gouvernement du Québec.

19 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 10 juillet 2018 05 h 15

    Bonhomme

    Comme le disait la chanson: « Tu n'es pas maître de ta maison, quand nous y soooommes! »

    • Gilles Théberge - Abonné 10 juillet 2018 10 h 13

      Tant que noue y serons!

      Quelque chose me dit, c’est peut-être mon petit doigt, qu’un beau jour on en aura assez de ces politicailleries.

      En passant, qui a dit que c’est le Québec qui cherche la chicane? C’est clairement Ottawa n’est-ce pas....

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 juillet 2018 05 h 40

    Brrrrrrrrrrrr !

    « On a argumenté et ils ont dit non. » (François Gendron, PQ)

    Si, de cette citation, le Canada (« ce » pays si loin et si proche de nulle part), via Patrimoine Canada, maintient sa décision, le Québec (Nation une et indivisible) est-il en mesure d’utiliser la clause du « nonobstant » pour l’invalider ?

    Brrrrrrrrrrrr ! - 10 juillet 2018 -

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 10 juillet 2018 07 h 35

    Fieffé content

    Jacques Chagnon; le parfait libéral fieffé et content de l'être au point de « faire la belle » devant le représentant de son Maître, même si celui-ci lui impose l'installation de sa belle statue dans cet arrière-cour qu'est le Québec depuis que la France nous a cédés aux Anglais, depuis qu'il y a guerre larvée entre nous et les seigneurs du régime britannique. Content content ? Et pourquoi ne pas, du coup, remercier le Maître de daigner donner quelques miettes au chantier maritime Davie, alors que les Anglos font bombance avec nos milliards en tentant bien maladroitement de fabriquer des navires comme on sait faire ?

    • Yves Mercure - Abonné 10 juillet 2018 09 h 02

      Tout un petit bonhomme notre Chagnon national, en effet. Le bronze de 1,57m. Le dépasse de 18-20 centimètre sur la photo, pour être à la hauteur, Jack aurait dû apporter son propre socle, et, pourquoi pas, vénérer l'événement avec un bon grand cru à la santé des couillons.

  • Claude Desjardins - Abonné 10 juillet 2018 08 h 32

    La suite de l'histoire

    Le vainqueur des plaines écrit l'histoire et la suite.

  • David Cormier - Abonné 10 juillet 2018 08 h 41

    "On est très heureux"

    Je cite l'article :

    "La statue représente un député bas-canadien en habits d’hiver, avec une ceinture fléchée, un sac de voyage en loup marin et un tonneau. « Il contenait de la nourriture, car n’ayant pas d’indemnités à l’époque, le député devait prévoir ses provisions pour le temps de la session », a rappelé Jacques Chagnon."

    Je me demande combien d'homards un tel tonneau pouvait contenir.