Rien ne sert de faire peur, il faut renseigner

Julie Mayer, intervenante pour la Fondation Jean Lapointe, fait de la prévention auprès des jeunes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Julie Mayer, intervenante pour la Fondation Jean Lapointe, fait de la prévention auprès des jeunes.

La loi encadrant le cannabis, adoptée à Québec mardi, contient plusieurs dispositions visant à protéger les jeunes. Les actions préventives sur le terrain devront par ailleurs s’arrimer à la nouvelle réalité, conviennent les experts.

« Notre préoccupation principale est de veiller sur la santé et la sécurité de la population, tout particulièrement les jeunes vulnérables », a réitéré la ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, qui a piloté le projet de loi 157, en conférence de presse à l’issue de son adoption mardi. Au terme de son étude en commission parlementaire, elle avait d’ailleurs dit penser à ses petits-enfants à chaque article.

Pour éviter de rendre le cannabis attrayant auprès des jeunes ou de le banaliser, la loi prévoit différentes mesures. Par exemple, on peut entrer dans une SAQ avec sa marmaille pour acheter une bouteille de vin, mais l’accès aux mineurs sera interdit en ce qui concerne les points de vente de la Société québécoise du cannabis.

Il sera interdit à un adulte d’acheter du cannabis pour le donner à un mineur sous peine de lourdes amendes.

Tous les additifs en modifiant l’odeur, le goût ou la couleur sont prohibés.

Les points de vente de la Société québécoise du cannabis ne pourront se trouver à moins de 250 mètres d’une garderie ou d’une école primaire ou secondaire.

De plus, en tout lieu, le cannabis doit être gardé « de manière sécuritaire » et « pas facilement accessible aux mineurs ».

Le plus tard possible

Les experts s’entendent sur un point : plus l’essai du cannabis survient tard, moins les risques liés à sa consommation sont élevés.

La doctorante en psychologie à l’Université de Montréal Charlie Rioux a remarqué que, parmi une cohorte d’hommes ayant commencé à fumer du cannabis à 13 ans, 68 % éprouvaient des difficultés liées à l’abus de drogue à 28 ans. « On parle de problèmes familiaux, dans le travail, pas seulement de dépendance ou de toxicomanie », explique la chercheuse.

Chaque année de plus avant l’initiation aux drogues diminue les risques liés à leur consommation. « C’est vraiment avant 15 ans que c’était le plus problématique », remarque-t-elle.

Le psychiatre spécialisé en dépendance au CHUM Didier Jutras-Aswad recommande même de retarder l’âge de la première consommation « après 18 ou même 21 ans ».

Une étude publiée par des chercheurs du CHU Sainte-Justine mardi montre également que la consommation de cannabis précède l’apparition de symptômes psychotiques chez les adolescents, mais pas le contraire, suggérant un lien causal.

Environ 9 % des usagers de cannabis développent une dépendance. Alors que le risque de psychose est d’environ 1 % dans la population en général, il est de deux à quatre fois plus élevé chez les utilisateurs de cannabis, selon le Dr Jutras-Aswad.

Ajuster la prévention

À la lumière des connaissances scientifiques acquises sur le sujet, la prévention doit donc viser à retarder l’âge d’initiation, et la diminution de la consommation davantage que l’abstinence, estiment les experts.

C’est ce que s’efforce de faire l’intervenante pour la Fondation Jean Lapointe Julie Mayer lorsqu’elle s’adresse à des jeunes du secondaire. « On ne veut vraiment pas être moralisateurs », a-t-elle expliqué au Devoir, qui a pu assister à un de ses ateliers dans une classe de 1re secondaire de l’école de la Magdeleine, à La Prairie.

La quasi-totalité des jeunes de cette classe désapprouvait la légalisation prochaine du cannabis. À 12 ou 13 ans, peu en consomment. Selon l’Institut de la statistique du Québec, seulement 8 % des jeunes de 13 ans en avaient pris dans les 12 derniers mois. Le taux grimpe à 21 % chez les jeunes de 14 ans, à 29,5 % chez les 15 ans et à 42 % chez les 16 ans. N’empêche que la consommation de cannabis a connu un recul de 12 % chez les jeunes de 15 à 24 ans entre 2004 et 2015.

« Qu’est-ce que la légalisation va changer ? » leur demande Julie Mayer. « Il va y avoir plus d’accidents ! », « Ceux qui avaient peur de se faire prendre parce que c’est illégal vont essayer », s’inquiètent certains. « Au moins, on va connaître le pourcentage de THC », de lancer un des jeunes.

« Il ne faut pas penser qu’en parlant des risques et en les exagérant, les jeunes vont être convaincus. C’est plutôt le contraire », fait remarquer Jean-Sébastien Fallu, professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal. « Quand les jeunes détectent qu’on leur ment ou qu’on exagère, on perd leur confiance. »

Dans les États américains où le cannabis a été légalisé, malgré une forte commercialisation, l’usage n’a pas augmenté chez les adolescents. « Il y a une légère augmentation chez les adultes », relate Serge Brochu, de la Direction de la santé publique de Montréal. « Mais j’ai l’impression que ce n’est pas tant la légalisation que la commercialisation qui augmente l’usage », dit-il, rassuré par l’approche de santé publique du Québec. « À court terme, je n’ai pas beaucoup de craintes, notamment chez les jeunes », ajoute-t-il.

Et sur les campus ?

La loi québécoise prévoit que le cannabis sera interdit dans les locaux, mais pas dans les résidences des cégeps. On pourra en posséder sur le terrain d’un établissement collégial, mais pas en consommer.

À l’université, il sera interdit de consommer du cannabis sur le campus, mais sa possession sera permise.

« Ça s’inscrit dans la très grande incohérence par rapport à l’alcool », qui est consommé, lui, sur les campus, dit par ailleurs le chercheur Jean-Sébastien Fallu.

Si la consommation de cannabis sur les campus des établissements postsecondaires a pu être relativement tolérée par le passé, ce ne sera probablement plus le cas, anticipe M. Fallu, qui craint une stigmatisation des jeunes. « Il y a des amendes qui sont prévues, et les établissements sont obligés de par la loi d’agir », remarque-t-il.